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Snipers et radars de vitesse : la route périlleuse de Damas à Alep

Un côté de la route ravagée par la guerre est contrôlé par l’État islamique et l’autre par le Front al-Nosra, mais les automobilistes en excès de vitesse risquent toujours une amende de 100 dollars
La ville centrale de Homs, désormais retournée entre les mains du gouvernement, a été ravagée par des années de guerre (AFP)

ALEP, Syrie – Ce qui était autrefois un trajet de quatre heures entre Damas et Alep est désormais un périple de huit heures et de plus de 160 km à travers des territoires entre les mains de l’opposition, un côté de la route étant contrôlé par l’État islamique et l’autre par le Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda.

Cette route, qui est un axe vital d’approvisionnement en nourriture et en fournitures médicales pour la partie d’Alep contrôlée par le gouvernement et déchirée par la guerre, est maintenue ouverte par l’Armée arabe syrienne (AAS), qui tient des postes de contrôles surplombés par des portraits du président Bachar al-Assad et par le drapeau national, jonchant une grande partie de la route.

Suite au bombardement de la ville centrale de Homs, à moitié en ruines après des années de combats entre le gouvernement et les groupes rebelles plus modérés, la route principale est fermée. Passé ce point, la route traverse des territoires contrôlés par l’opposition et une déviation de quatre heures serpente à travers des étendues de campagne sous le contrôle du gouvernement syrien.

Alors que le terrain devient plus aride, chaque petite colline et chaque affleurement rocheux sur ce paysage plat a été transformé en un avant-poste militaire, où des mitrailleuses surgissent des petites tourelles sur les bancs de sable.

« Il n’y a pas de cessez-le-feu ici, comme les groupes terroristes Daech et le Front al-Nosra ne sont pas inclus », a déclaré à MEE le commandant de l’AAS du secteur de Salamiya, s’exprimant sous couvert d’anonymat.

Une trêve historique convenue fin février a apporté un répit bien nécessaire à une grande partie de la Syrie, même si ces derniers jours, celui-ci semble également être défaillant, en particulier dans le nord et près d’Alep, où s’est produite une grave recrudescence des violences.

Depuis une ancienne ferme au cœur du territoire ennemi, Salamiya dirige les opérations militaires pour repousser les attaques des forces de l’opposition, lesquelles forment une menace constante pour les automobilistes et pour le personnel de l’AAS, et pour garder la route ouverte.

« Daech tente toujours de fermer cette route parce qu’elle constitue la seule voie vers Alep, un axe vital pour la ville ; ainsi, s’ils parviennent à la fermer, ils coupent Alep de tout approvisionnement en provenance du gouvernement », a-t-il expliqué.

Bien que l’État islamique et le Front al-Nosra se soient affrontés sur d’autres champs de bataille en Syrie, le long de ces tronçons de territoire en bord de route, le commandant a souligné que les deux groupes étaient « comme des frères » et coordonnaient régulièrement des attaques lancées simultanément de chaque côté de la route.

« La situation est très tendue et nous devons être constamment en alerte. Ils peuvent attaquer à tout moment », a-t-il expliqué en observant une carte sur le mur et en décrivant les positions ennemies qui sont effroyablement proches de sa petite base.

La dernière grande bataille, qui a bouché la route pendant une semaine, est survenue fin février, quand le Front al-Nosra et l’État islamique ont lancé un assaut sur la ville de Khanasser, à environ 50 kilomètres d’Alep, qui a fait rage alors même que les États-Unis et la Russie négociaient le cessez-le-feu syrien qui exclut les organisations terroristes reconnues internationalement, dont l’État islamique et le Front al-Nosra. L’AAS a finalement contraint les militants à battre en retraite, mais des pertes importantes auraient été subies dans les deux camps.

Le commandant a indiqué que ses unités avaient tué environ 170 militants de l’État islamique ainsi que 20 de ses dirigeants.

« Daech est plus faible qu’auparavant, beaucoup plus faible, et leur moral est en baisse », a-t-il affirmé, confiant.

Zones contrôlées par : État islamique ; Gouvernement ; Rebelles ; Kurdes

« Abou Ali Poutine »

Alors que la Russie a annoncé en mars son intention de revoir sérieusement à la baisse la campagne aérienne qu’elle menait depuis près de six mois en Syrie pour soutenir Assad, les opérations sur ce tronçon de route contesté continuent d’être impulsées par un bombardement aérien continu des Russes.

Ce soutien semble être corroboré par les propos du député britannique David Davis, qui s’est récemment rendu en Syrie dans le cadre d’une mission exploratoire et a affirmé qu’Assad lui avait indiqué que le président russe Vladimir Poutine avait promis de « ne pas vous laisser [Assad] perdre », même après avoir accepté de retirer une partie de ses troupes.

Selon le commandant, le soutien russe a joué un rôle crucial.

« Même maintenant, les Russes nous aident encore, ils sont nos amis », a-t-il expliqué, avant d’ajouter en riant que l’AAS surnommait le président russe « Abou Ali Poutine ».

Il a toutefois reconnu que les opérations terrestres contre les militants dans le secteur étaient au point mort, tandis que ses unités attendaient des renforts.

« Il n’y a pas de solution imminente ici et je pense que nous combattrons pendant longtemps, mais nous sommes préparés pour cela, et nous les combattrons jusqu’au dernier homme », a-t-il affirmé. « Nous combattons ici depuis cinq ans et si cela s’avère nécessaire, nous combattrons cinq années de plus. Il ne peut y avoir de solution politique avec le Front al-Nosra et Daech, seulement une solution militaire. »

Toutefois, certains tronçons de la route sont trop dangereux, même pour les postes de contrôle de l’armée, qui doivent être traversés à une certaine vitesse et uniquement de jour. « Il y a des endroits que personne ne contrôle vraiment », explique un automobiliste qui parcourt régulièrement la route. « À partir de la fin de l’après-midi, si vous avez un problème, personne ne s’arrêtera pour vous aider », a-t-il poursuivi. « Le Front al-Nosra est si proche à certains endroits que l’on peut voir des villages occupés depuis la route, et le territoire de l’État islamique est à seulement 10 kilomètres à l’ouest. C’est extrêmement dangereux. »

Les automobilistes sont également restés sous la menace constante des EEI (Engins Explosifs Improvisés), a ajouté le commandant, qui a expliqué que les forces d’opposition profitaient de la nuit et du mauvais temps, lorsque les forces de l’AAS n’étaient pas en mesure de surveiller la zone, pour poser des bombes le long de la route.

Les routes sont bordées de carcasses d’habitations et d’entreprises depuis longtemps abandonnées en raison des combats (MEE/Tom Westcott)

Malgré les risques, les automobilistes continuent de braver les dangers de la route et apprécient l’accès que celle-ci permet. Sa fermeture a paralysé la vie quotidienne déjà difficile à Alep en empêchant l’aide vitale d’arriver jusqu’aux habitants de la ville, parmi lesquels plusieurs centaines de milliers de personnes vivant en tant que déplacés internes, dont beaucoup sont tributaires de cette aide pour manger.

Cela a également contraint des amis et des proches à vivre séparés ; il y a deux ans, lorsque la route a été complètement fermée, le chanteur syrien Housaam Junaid a écrit une ballade aujourd’hui populaire dans laquelle il évoque l’impossibilité de rejoindre sa dulcinée dans la ville assiégée, ravagée depuis plusieurs années par les bombardements du gouvernement et des rebelles.

Depuis 2012, Alep est une ville divisée, gouvernée à moitié par le gouvernement et ses alliés et à moitié par une coalition de forces d’opposition allant de l’Armée syrienne libre à des groupes tels que le Front al-Nosra. Faire entrer suffisamment de fournitures représente depuis longtemps un défi pour les deux parties, les forces pro-gouvernementales ayant été très proches de couper la dernière ligne d’approvisionnement principale des rebelles en provenance du nord avant l’accord qui a entraîné le cessez-le-feu. La reprise des combats a été accompagnée du retour des craintes que l’accès ne soit coupé une fois pour toutes.

Les camions chargés de marchandises en route pour Alep depuis Damas passent lentement devant les débris rouillés laissés par les batailles qui ont déchiré le paysage syrien, notamment la carcasse de Khanasser aujourd’hui dévisagée par les bombardements.

À proximité, la route longe le vaste lac salé d’al-Jaboul, qui approvisionnait autrefois l’ensemble de la Syrie en sel. Les lointains rivages du lac se trouvant dans la province de Raqqa, bastion syrien de l’État islamique, les lacs sont aujourd’hui des étendues désertes dont le sel n’a pas été recueilli depuis des années.

Huttes de terre traditionnelles près du lac d’al-Jaboul (MEE/Tom Westcott)

Les radars de vitesse

Le trajet est post-apocalyptique et longe de humbles villages abandonnés en bordure de route, et il n’y a nulle part où les automobilistes peuvent s’arrêter en toute sécurité. Même les villages désertés et détruits, où les dômes d’argile pointus des maisons traditionnelles ont été brisés par les bombardements et les affrontements, dissimulent le danger caché des explosifs qui les jonchent encore. Il y a un mois, un couple âgé a trouvé la mort après avoir déclenché un EEI en entrant dans un bâtiment désert.

Les automobilistes et les soldats de l’AAS qui passent par la route ne sont pas les seuls à être pris en sandwich entre l’État islamique et le Front al-Nosra. De courageux électriciens ont commencé à travailler à réparer l’alimentation électrique le long de certaines parties de la route, où des pylônes carbonisés sont pliés en deux et où les quelques câbles qui n’ont pas été volés traînent par terre.

Aussi instable que soit la section centrale aride de la route vers Alep, à chaque extrémité, la vie poursuit son cours. À travers Damas, des radars flashent les automobilistes en excès de vitesse, et l’amende de 100 dollars, incongrue dans un pays où le conflit fait rage sur plusieurs fronts et où des sanctions ont ravagé l’économie, est très élevée.

À la périphérie de Homs, des habitants locaux se tiennent à l’extérieur des bâtiments défigurés par la guerre et assistent à une cavalcade funèbre de centaines de véhicules qui, côte-à-côte, prennent toute la route. Des soldats entassés dans des voitures civiles tirent des coups de kalachnikov en l’air, à travers les vitres des passagers et depuis l’arrière de pick-ups, afin d’informer la population locale que le cortège funèbre d’un important général militaire passe alors.

Tué au cours de combats sur le front de la cité antique de Palmyre, dans le sud de la Syrie, la veille du jour où l’AAS a annoncé sa victoire durement gagnée et déclaré avoir finalement chassé les militants de l’État islamique de la ville, le général Shaban al-Oja était très respecté. Des mécaniciens barbouillés d’huile, des femmes âgées arborant des tatouages faciaux traditionnels et des enfants debout sur les murs observent la cavalcade dans un silence empreint de respect.

À l’autre bout de la route, en se rapprochant d’Alep, des villageois plantent des cultures sous le soleil printanier et mènent leurs modestes troupeaux de moutons et de chèvres. Mais l’entrée de la ville, où des bancs de sable et des murs de fortune faits de barils de pétrole rouillés protègent les automobilistes de la vue des snipers, nous rappelle que derrière ces apparences de normalité, le conflit syrien ressurgit.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.