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Vengeance, violence et pénuries : la vie sous Daech en Libye

Dans la ville natale de Kadhafi, les habitants affirment être coupés du monde extérieur et vivre dans la peur des attaques de l’État islamique et des cycles de représailles meurtières
Deux jeunes Libyens sur un vélo passent devant un bâtiment fortement endommagé à Syrte (AFP)

C’est un nouveau week-end d’atrocités et de pénuries de produits de base qui a touché les personnes vivant dans le tronçon de 300 km longeant les côtes centrales de la Libye, contrôlé par le groupe État islamique (EI ou Daech).

À Syrte, ville natale de l’ancien dirigeant Mouammar Kadhafi, les militants de l’État islamique ont de nouveau imposé leur règne de la terreur vendredi dernier en exécutant deux imams avant de pendre leur corps en public. Selon les dires des habitants, l’un d’eux était un cheikh soufi, et l’autre était un imam salafiste respecté.

« Les salafistes sont très répandus en Libye et ont beaucoup d’influence sur les populations locales ; ils sont haïs par Daech pour cette raison, mais aussi parce qu’ils ont foi dans les institutions de l’État », a affirmé Musbah, un ancien habitant de Syrte qui vit à Tripoli depuis qu’il a fui de chez lui il y a deux mois.

Les nouvelles des tueries sont tout d’abord apparues en ligne, à travers les réseaux sociaux de l’État islamique. La ville a été pratiquement coupée du monde extérieur après que des militants armés ont forcé les employés du centre de communication de Syrte à fermer les réseaux téléphoniques et Internet. Mis à part quelques courageux qui utilisent des communications satellitaires en secret, les habitants ont désormais uniquement la possibilité d’utiliser un cybercafé public établi par l’EI, principalement pour permettre aux combattants étrangers de communiquer avec leur famille hors de Libye.

« Dans le cybercafé, un de mes amis a entendu un Égyptien exhorter d’autres personnes à venir à Syrte et leur dire que la vie y est agréable et qu’ils peuvent avoir une maison et une voiture, a raconté Musbah. Mais ce sont nos maisons et nos voitures que Daech a prises parce que de nombreux habitants ont fui. »

Les stations-service et les banques sont fermées et les files d’attente serpentent devant des boulangeries en manque de farine, a-t-il expliqué. Les approvisionnements en nourriture et l’aide humanitaire envoyés au départ par les deux gouvernements rivaux de la Libye ont pris fin après que les chauffeurs-livreurs ont été accusés d’être des espions.

Les derniers approvisionnements en carburant qui ont atteint la ville étaient constitués de cinq camions-citernes à destination de la ville méridionale de Djoufra : ils ont été réquisitionnés par les membres de l’État islamique postés à Syrte, qui ont enlevé leurs chauffeurs à un check-point sauvage il y a deux semaines.

Un refuge pas si sûr

Les habitants de Syrte sont désormais contraints de parcourir 150 km vers l’est jusqu’à la ville de Ben Giauad pour faire le plein d’essence ou passer des appels téléphoniques, en s’exposant au risque d’être arrêtés à des postes de contrôle de l’État islamique qui apparaissent sporadiquement le long de la route.

Le drapeau noir du groupe ne flotte pas encore à Ben Giauad, ville que les miliciens utilisent depuis plusieurs mois comme base d’approvisionnement en carburant, en matières premières ainsi qu’en fournitures médicales saisies dans l’hôpital de la ville. Mais les habitants sont terrifiés par de possibles représailles après qu’un membre de l’État islamique parti acheter des matériaux de construction a été abattu dans la ville samedi après-midi.

La ville de Ben Giauad, sur la côte libyenne (MEE)

« Deux membres de Daech achetaient des matériaux de construction. L’un deux se trouvait à l’intérieur du magasin et l’autre se tenait à l’extérieur près de leur véhicule, et il a été abattu par trois hommes à visage couvert qui se sont ensuite enfuis », a raconté Mohamed, un habitant de Ben Giauad, à Middle East Eye. « Ces deux gars de Daech sont d’ici. Nous les connaissons et ils nous connaissent. »

Il a affirmé que le milicien qui se trouvait dans le magasin au moment de l’attaque était un proche d’un membre du parlement officiel de la Libye, qui siège à Tobrouk, dans l’est du pays.

« C’est un gros problème dont personne ne veut parler. Bien que beaucoup de combattants de Daech présents ici soient étrangers, cette branche de l’État islamique a été fondée par des habitants locaux issus d’une des plus grandes tribus de la région, et la tribu essaiera de les protéger », a-t-il expliqué.

Après l’attaque, les militants de l’État islamique ont saisi les images de vidéosurveillance du magasin pour essayer d’identifier les auteurs. Les habitants disent qu’ils sont maintenant terrifiés à l’idée de représailles inévitables de l’État islamique. « Nous savons qu’ils vont se venger et nous nous attendons à ce que leur vengeance soit violente », a affirmé Mohamed.

Un cycle de vengeance ?

S’exprimant sous couvert d’anonymat, un autre habitant a indiqué par téléphone qu’il soupçonnait que cette tuerie était un acte de vengeance suite à une attaque menée il y a une quinzaine de jours par l’État islamique contre un poste de contrôle proche du terminal d’exportation de pétrole d’al-Sidra, tuant trois hommes.

À seulement 20 km à l’est de Ben Giauad, al-Sidra ainsi que le complexe pétrolier et la raffinerie de Ras Lanouf à proximité (les deux installations sont actuellement inactives) sont depuis longtemps les principaux employeurs des populations locales. Depuis plus de deux ans, les deux installations sont sous le contrôle d’Ibrahim Jadhran, un leader du mouvement fédéraliste qui exige une plus grande autonomie pour l’est de la Libye.

« Les gens s’attendaient à ce que Jadhran réagisse puisque c’est son poste de contrôle qui a été attaqué, mais il n’a rien fait d’autre que d’annoncer le soutien du nouveau gouvernement de l’ONU, a expliqué l’habitant. Ici en Libye, nous avons une culture de la vengeance, et le meurtre d’un membre d’une famille reste rarement impuni. »

Bien que Syrte reste le bastion de l’État islamique dans le centre de la Libye, la proximité entre Ben Giauad et ces installations pétrolières confère à la ville une importance stratégique. Au niveau local, l’attaque contre le check-point de Sidra a été vue comme un moyen de tester les mesures de sécurité dans le cadre de projets plus larges visant à prendre le contrôle d’infrastructures pétrolières parmi les plus importantes du pays.

Dans les jours qui ont précédé l’attaque à al-Sidra, de hauts membres de l’État islamique ont rencontré des chefs tribaux dans la zone contrôlée par le groupe. « L’État islamique a déclaré avoir l’intention de prendre le contrôle du Croissant pétrolier et prévenu les chefs tribaux qu’ils ne devaient pas se mettre en travers de leur route, a indiqué Mohamed. Ils ont également émis une déclaration dans laquelle ils ont qualifié les employés de Ras Lanouf d’infidèles car ces derniers ont travaillé pour une institution de l’État, et ont exigé qu’ils se repentent. »

La vie n’a cessé de se détériorer pour les résidents de Ben Giauad. En plus de la chute des stocks alimentaires et de la raréfaction des fournitures médicales, les écoles n’ont pas encore ouvert pour la nouvelle année scolaire après que les militants de l’État islamique ont intercepté un camion transportant des fournitures scolaires et détruit des manuels scolaires jugés incompatibles avec leurs idéologies.

Bien que la vie soit devenue « complètement horrible » dans la ville, Mohamed a expliqué que beaucoup étaient réticents à abandonner leur maison et à rejoindre les 400 000 Libyens qui vivent déjà en tant que déplacés, selon les estimations. Il a ajouté que certains de ses amis à Syrte avaient fui vers Tripoli, mais que faute d’avoir trouvé du soutien ou de l’aide dans la capitale, ils avaient fini par retourner chez eux, sous la menace quotidienne de l’État islamique.

« Nous ne savons pas ce qui va se passer, mais nous nous attendons à ce que la situation ne fasse qu’empirer, a-t-il affirmé. Les routes ne sont pas bloquées, mais elles ne sont clairement pas sûres et les chauffeurs de camions ne sont plus disposés à prendre le risque. »

Les noms de famille des personnes interviewées ne sont pas mentionnés afin de préserver leur anonymat.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.