Les quatre grandes erreurs occidentales dans le dossier du nucléaire iranien

Les quatre grandes erreurs occidentales dans le dossier du nucléaire iranien

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10 janvier 2015
Last update: 
Thursday 8 October 2015 11:49 UTC
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D’abord le refus de reconnaître les droits nucléaires de l'Iran, puis l’utilisation de renseignements douteux dans le but de construire une image erronée de son programme

Depuis plus de trois décennies, les Etats-Unis et leurs alliés européens accumulent les erreurs fondamentales dans leur processus de création d'un récit communément admis selon lequel l'Iran poursuivrait un programme secret d'armement nucléaire. L’histoire de la manière dont les soupçons autour du programme iranien se sont transformés en convictions est un récit édifiant où intérêts politiques et institutionnels se mêlent pour fausser systématiquement le jugement aussi bien des décideurs politiques que des analystes du renseignement.

Les erreurs commises sur le parcours sont trop nombreuses pour être exposées dans un seul article. Mais quatre grands échecs des responsables politiques et du renseignement, qui représentent les grandes lignes d’un problème systématique, peuvent être mis à nu.

1. Déni des droits iraniens, puis déni de la vérité

Le premier échec, qui a entrainé tous les autres, est lié à la tentative des Etats-Unis d'étouffer dans l’œuf le programme nucléaire de la République islamique, tout en faisant allègrement comme si aucune responsabilité ne leur incombait dans le changement de cap de la politique nucléaire iranienne qui en a résulté. Tout a commencé avec une décision prise par l'administration Reagan au début de la guerre Iran-Irak en 1983 visant à exercer une pression diplomatique sur ses alliés pour qu’ils mettent fin à toute coopération nucléaire avec l'Iran. La France avait ainsi été priée d'interdire à un consortium multilatéral basé dans l’hexagone de fournir le combustible nucléaire dont l'Iran avait besoin pour son unique réacteur nucléaire, à Bushehr.

Le département d'Etat américain avait reconnu à l'époque n’avoir aucune preuve que l’Iran était en train de travailler sur le sujet, ou même simplement désirait se munir d’armes nucléaires. Cet effort américain visant à empêcher toute assistance nucléaire à l'Iran représentait une violation extrêmement grave du traité de non-prolifération, qui garantit à l'Iran le droit à la technologie nucléaire pacifique.

Sans surprise, l'Iran a défié le déni américain de ses droits nucléaires en recourant au marché noir afin d’acquérir la technologie nécessaire à l’enrichissement de l'uranium pour le combustible nucléaire, et plus tard en négociant avec la Chine et la Russie. Ainsi, l’agressivité américaine sur le dossier du programme nucléaire iranien a eu l'effet inverse.

Mais au lieu d’admettre sa grave erreur, Washington a aggravé sa maladresse politique initiale en considérant la réponse iranienne comme une preuve évidente de son intention d'acquérir des armes nucléaires. Ainsi, en 1995, expliquant un ordre du président Bill Clinton visant à interdire tout commerce et investissements américains en Iran, le secrétaire d'Etat Warren Christopher accusait l'Iran de disposer d’une « structure organisée dédiée à l'acquisition et au développement d'armes nucléaires ». Il s’agissait d’une référence évidente aux efforts iraniens d’acquérir une centrifugeuse ainsi que d'autres technologies d'enrichissement. L'administration Clinton agissait alors comme si aucune relation de cause à effet n’existait entre l’aspiration iranienne à l’obtention de la technologie de centrifugation au gaz et la politique américaine de déni qui l'avait précédée.

2. Echec des services de renseignement

La CIA et d'autres agences de renseignement occidentales ont commencé à s’éloigner de la réalité sur le nucléaire iranien au début des années 1990, lorsqu’elles examinaient avec enthousiasme des télex interceptés de l'université Sharif de Téhéran prospectant diverses technologies « à double usage », c’est-à-dire pouvant être utilisées aussi bien dans le cadre d’un programme nucléaire que pour des applications non-nucléaires. Elles avaient découvert que le numéro de télex figurant alors sur la plupart des messages était celui du Centre de recherche en physique connu pour mener des recherches pour le compte du ministère iranien de la Défense. Ce fut suffisant pour les convaincre que l'Iran poursuivait un programme clandestin d'armement nucléaire.

Cependant, les télex s’étaient finalement avérés faussement positifs. Fin 2007-début 2008, l'Iran remit une documentation détaillée montrant que chacun des articles « double usages » commandés dans lesdits télex l’avait été à la demande de diverses facultés de l'université Sharif pour les travaux de recherche de l’université et de ses étudiants. La présence du numéro de télex du Centre de recherche en physique était due au fait que l'ancien chef de l'organisation enseignait à l’université et avait été sollicité pour aider dans l’acquisition des articles en questions. Les analystes du renseignement avaient mal interprété la preuve intrinsèquement ambigüe du « double usage » comme une confirmation de leurs soupçons vis-à-vis des intentions iraniennes.

Cette erreur d'analyse n’est qu’un exemple dans une série de quatre évaluations du programme nucléaire iranien menées par le centre de non-prolifération de la CIA et, plus tard, par la communauté du renseignement américain dans son ensemble, ayant faussement conclu que l'Iran était doté d’un programme de développement d'armes nucléaires actif au moment de l'évaluation. Cette chaîne de résultats faussement positifs soulève de sérieuses questions sur les estimations réalisées en 2007 par une équipe d'analystes des services de renseignement américain qui venait de reproduire la même erreur que celle commise lors d’une ébauche d’évaluation datant de seulement quelques mois auparavant.

3. Ignorance de la fatwa interdisant l’utilisation d’armes chimiques

La conviction des gouvernements occidentaux que l’Iran cherchait à développer un programme d’armement nucléaire se fonde sur l’ignorance d’un épisode historique central qui aurait dû la remettre en question. Durant la guerre de huit ans entre l'Iran et l'Irak, les troupes de Saddam avaient à plusieurs reprises attaqué l'Iran à coup d’armes chimiques, tuant 20 000 Iraniens et en blessant grièvement 100 000 autres. Pourtant, l'Iran n'a jamais riposté avec ses propres armes chimiques, selon le livre de Joost Hiltermann, A Poisonous Affair, qui fait autorité sur la question des attaques chimiques perpétrées pendant cette guerre.

Ce fait vient remettre sérieusement en cause la version adoptée par les puissances occidentales sur la question du nucléaire iranienne, car aucune explication crédible ne peut justifier l’absence de riposte iranienne par des armes chimiques, à l’exception de la fatwa émise par le guide suprême, l'ayatollah Ruhollah Khomeini, interdisant la possession et l'utilisation de toute arme de destruction massive, illicites selon les percepts de l'islam. Dans une récente interview, le ministre iranien pour l’approvisionnement militaire a affirmé que les Gardiens de la révolution avaient agi de leur propre chef lorsqu’ils avaient acquis la capacité de produire des armes au gaz moutarde. Son compte-rendu de ses rencontres avec le guide suprême, l'ayatollah Khomeiny, confirme également que ce dernier avait émis une fatwa au début de la guerre interdisant l’utilisation de telles armes, et qu’il l'avait réitérée en 1987.

Les implications de cet épisode historique dans la compréhension des politiques d’armes de destruction massive de l’Iran sont évidemment d’une grande portée. Il crédibilise le discours iranien selon lequel la fatwa du chef suprême actuel contre l’utilisation des armes nucléaires constitue un obstacle absolu à la possession de telles armes par l'Iran. Cependant les médias continuent d’ignorer la question, s’en tenant à un vieux récit basé sur de fausses informations affirmant que l'Iran a non seulement possédé des armes chimiques mais les a également utilisées.

4. Refus de reconnaître que les preuves de militarisation sont douteuses

Depuis près d'une décennie, la politique internationale relative à la question nucléaire iranienne a tourné autour de documents et de rapports des services de renseignement liés aux activités iraniennes d'armement nucléaire. Quelque mille pages de documents ayant fait surface en 2004 mentionnaient une nouvelle conception du missile iranien Shahab-3 permettant d’intégrer une tête nucléaire, ainsi que des expérimentations impliquant des substances hautement explosives ne pouvant être employées que pour la fabrication d’armes nucléaires. D’autres documents incriminants des services de renseignement parurent en 2008-2009. Ils sont examinés par l'AIEA depuis neuf ans déjà.

Mais les gouvernements occidentaux, soutenus par une couverture médiatique complice, ont choisi d'ignorer les preuves considérables mettant en cause l’origine très douteuse de ces documents. Contrairement aux unes des journaux, selon lesquelles ces documents auraient été transmis aux services de renseignement occidentaux par un participant à un programme secret iranien ou par un espion allemand, un ancien haut responsable allemand du ministère des Affaires étrangères a révélé que l'agence de renseignement allemande, la Bundesnachrichtendienst, les avait obtenus d’un membre de l’organisation terroriste iranienne en exile Mujahedeen E-Khalq (MEK). L’organisation en question travaillait pour le compte du Mossad israélien, servant de plateforme de blanchiment de renseignements présumés, ce qui permet d’affirmer sans se tromper que les documents provenaient d'Israël.

Mohamed el-Baradei, directeur général de l'AIEA de 1997 à 2009, avait insisté sur le fait que les documents n’avaient pas été authentifiés. Il a rappelé dans ses mémoires que « personne ne savait si tout cela était réel ». Ainsi, et contre la volonté de l'administration Bush, il avait refusé d’utiliser ces documents comme éléments de preuve contre l'Iran.

Les contradictions majeures existant entre les informations figurant dans les documents et la chronologie, indépendamment vérifiable, des programmes de missile et d’armement nucléaire iraniens indiquent que leurs auteurs n’étaient pas des spécialistes iraniens. Le véhicule de rentrée représenté dans les études, par exemple, n’était pas celui que l'Iran avait conçu à l'époque et qui avait été révélé au monde peu après la remise des documents.

El-Baradei a également révélé qu'une série de documents de renseignements parus ultérieurement, et incluant l'affirmation selon laquelle l'Iran avait installé un grand cylindre à Parchin pour y tester des prototypes d’armes atomiques, avaient été transmis à l'AIEA directement par Israël. Ces renseignements s’étaient révélés tout aussi problématiques : l'ancien expert en armes nucléaires de l'AIEA Robert Kelley trouvait la thèse du cylindre de Parchin peu plausible techniquement.

Cependant, le gouvernement américain et ses alliés occidentaux ont tous ignoré la preuve que ces documents avaient été conçus pour justifier une action américaine contre la République islamique. Les avantages politiques du récit communément admis sur la question nucléaire iranienne continuent de supprimer tout intérêt pour la vérité.

 

- Gareth Porter est journaliste d'investigation indépendant et historien spécialiste de la politique de sécurité nationale des Etats-Unis. Son dernier livre, Manufactured Crisis: The Untold Story of the Iran Nuclear Scare, a été publié en février 2014.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles à l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : le président iranien Hassan Rohani lors de la 69e session de l'Assemblée générale des Nations unies, le 25 septembre 2014 à New York (AFP).

Traduction de l'anglais (original).