Déchiré par la guerre, le Yémen fait face à une nouvelle catastrophe

Déchiré par la guerre, le Yémen fait face à une nouvelle catastrophe

#Environnement
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14 octobre 2016

Au Yémen, les techniques de conservation de l’eau figuraient autrefois parmi les plus sophistiquées au monde. Désormais, les ressources en eau du pays se tarissent et les maladies se multiplient

Le Yémen, déchiré par les bombardements saoudiens et les offensives terrestres des rebelles houthis, est confronté à une autre catastrophe potentielle.

Le pays manque d’eau : l’année prochaine, Sanaa pourrait obtenir la distinction peu enviable de première capitale privée d’eau au monde.

Le manque d’eau a contribué à l’augmentation des niveaux de pauvreté dans tout le pays tandis que les taux de maladie, notamment chez les enfants, figurent parmi les plus élevés au monde.

Le Programme alimentaire mondial met en garde contre le risque de famine qui menace des millions de personnes

La Banque mondiale indique qu’à la fin de l’année 2015, plus de 19 millions de personnes sur les 27 millions d’habitants que compte le pays – soit plus de 70 % – n’avaient pas accès à l’eau potable. Le Programme alimentaire mondial met en garde contre le risque de famine qui menace des millions de personnes.

Les pénuries alimentaires ont été exacerbées par la destruction d’infrastructures par différents groupes impliqués dans le conflit et par le blocus imposé par la coalition menée par les Saoudiens. Différents facteurs ont contribué à la crise de l’eau au Yémen.

Quand le Yémen économisait l’eau

Le Yémen, l’un des pays les plus arides et les plus pauvres en eau au monde, était autrefois connu pour ses techniques sophistiquées de conservation de l’eau.

Suite aux progrès accomplis dans le secteur de l’agriculture dans de nombreux autres pays, y compris l’Arabie saoudite voisine, l’arrivée des pompes à eau fonctionnant au diesel dans le paysage agricole à la fin des années 1960 a entraîné de profonds changements.

Les agriculteurs ont abandonné les anciennes méthodes d’irrigation reposant sur l’étagement et la collecte des eaux de surface au profit de l’option plus rapide consistant à forer des puits tubulaires pour exploiter les ressources en eau souterraines.



Des agriculteurs yéménites en 2005 : le pays abrite l’une des plus anciennes civilisations agricoles au monde (AFP)

Les aquifères du Yémen, où l’eau s’est accumulée pendant des milliers d’années, ont été exploités afin de transformer le désert en terres agricoles. Entre 1970 et 2004, la superficie des terres cultivées au Yémen a augmenté de plus de 1 000 %.

Mais dans de nombreuses régions du pays, le niveau des nappes phréatiques a considérablement baissé tandis que plus de 100 000 puits ont été forés. « L’épuisement des aquifères au Yémen est plus rapide que dans aucun autre pays au monde », indique l’universitaire britannique Christopher Ward dans son livre The Water Crisis in Yemen: Managing Extreme Water Scarcity in the Middle East qui traite des problèmes liés à l’eau au Yémen.

Le qat est extrêmement gourmand en eau et consomme jusqu’à 30 % de l’approvisionnement en eau du pays

Au cours des années 1970 et 1980, les anciennes méthodes d’agriculture vivrière – et les anciennes techniques de collecte de l’eau – ont été abandonnées au profit des cultures de rente. Les fonds transférés par les milliers de Yéménites travaillant à l’étranger, pour la plupart dans l’industrie pétrolière saoudienne, ont accru les fonds disponibles dans les zones rurales.

« Le développement rapide de la production de cultures irriguées à forte valeur ajoutée a été rendu possible par les puits tubulaires et la disponibilité des capitaux », affirme Christopher Ward.

Accros au qat

Les agriculteurs sont rapidement passés à la culture du qat, dont les feuilles produisent un effet légèrement stimulant lorsqu’elles sont mâchées. Autrefois limitée aux zones rurales isolées, la consommation du qat s’est généralisée alors que les découvertes de pétrole et les transferts de fonds gonflaient les revenus.

Certains agriculteurs ont même été qualifiés de « cheikhs du qat » tandis que la demande explosait. Seul problème : le qat est extrêmement gourmand en eau et consomme jusqu’à 30 % de l’approvisionnement en eau du pays.



De nombreux agriculteurs ont fait fortune en cultivant le qat, une plante gourmande en eau – et un narcotique (AFP)

Malgré les préoccupations soulevées par le qat – non seulement quant à son impact sur les ressources en eau, mais aussi sur la société et particulièrement sur les jeunes –, sa consommation continue d’augmenter et aucun mariage ou rassemblement social ne peut avoir lieu sans un stock généreux de ce stimulant.

La faiblesse de la gouvernance et les politiques agricoles erronées ont contribué à la crise de l’eau. Au fil des années, le gouvernement a distribué de larges subventions pour le carburant alimentant les pompes à eau. Plus tard, lorsque les responsables ont réalisé que les ressources précieuses en eau souterraine « fossile » étaient en voie d’épuisement, ils ont essayé d’appliquer des lois contre le forage des puits et de réduire les subventions.

Alors que les ressources en eau du Yémen diminuent, le taux de croissance de sa population figure parmi les plus rapides au monde

Lors d’événements similaires aux prémices du soulèvement syrien, des agriculteurs mécontents – dont de nombreux Houthis – se sont joints à des manifestations anti-gouvernementales à Sanaa et dans d’autres centres urbains contre l’augmentation du prix du carburant.

Alors que les ressources en eau du Yémen diminuent, le taux de croissance de sa population figure parmi les plus rapides au monde : entre 2006 et 2014, la population yéménite a augmenté de 25 % pour atteindre 26 millions de personnes, dont 60 % ont actuellement moins de 25 ans.

Le manque d’investissement dans les infrastructures a aggravé les problèmes d’eau du Yémen. Dans certaines villes, on estime que jusqu’à 60 % de l’approvisionnement est perdu en raison de fuites dans les canalisations.



Des Yéménites traversent une rue inondée à Amran en avril 2016. Malgré les inondations, le pays souffre de pénuries d’eau (AFP)

Malgré de fortes pluies plus tôt cette année – ayant causé plusieurs décès à Sanaa et dans la ville industrielle de Ta’izz suite à des coulées de boue –, le drainage et la capacité de rétention sont insuffisants pour faire face à de tels déluges.

Les changements climatiques au sein de la péninsule arabique – et l’augmentation des températures qui accélérera sans doute l’évaporation des eaux de surface – renferment davantage d’enjeux pour le Yémen.

La guerre, les activités d’al-Qaïda et d’autres groupes terroristes ainsi que les conflits continus entre les différentes tribus du pays ont créé des problèmes supplémentaires dans le domaine de l’eau et ajouté à la souffrance du peuple yéménite.

En février, la chaîne iranienne Press TV, citant l’agence de presse yéménite Saba, a indiqué que des jets saoudiens avaient détruit un réservoir approvisionnant 30 000 maisons en eau dans la région de Sanaa.

Des projets visant à atténuer certains des problèmes d’eau du pays ont été abandonnés ou suspendus

En août, Middle East Eye a relaté les dégâts considérables occasionnés par les forces de la coalition menée par les Saoudiens dans les zones civiles.

Dans l’autre camp, les rebelles houthis soutenus par les Iraniens ont été accusés par un groupe de défense des droits de l’homme d’avoir perpétré des atrocités et d’avoir bloqué des livraisons d’eau et de fournitures d’urgence aux habitant assiégés de la ville de Ta’izz et d’autres centres urbains.

Les solutions abandonnées

Conséquence de la guerre continue, des projets internationaux visant à atténuer certains problèmes d’eau du pays ont été abandonnés ou suspendus, et la plupart des organismes humanitaires ont été contraints de partir.

La Banque mondiale, qui a financé pendant de nombreuses années des projets tels que le Projet de gestion de l’eau du bassin de Sanaa, a suspendu ses activités au Yémen en mars de l’année dernière.

L’une des solutions proposées consistait en la construction d’usines de dessalement sur le littoral, mais ce type de projet est coûteux et le Yémen est au bord de la faillite : ses exportations de pétrole et de gaz sont interrompues en raison du blocus saoudien et son PIB a chuté de 30 % en 2015.



Des Yéménites attendent pour remplir leurs bidons lors d’une grave pénurie d’eau à Sanaa en avril 2015 (AFP)

Il faudrait alors construire un pipeline de 400 km pour transporter l’eau dessalée depuis la côte à Sanaa, ce qui est impossible au milieu des combats actuels. Une autre proposition plus radicale consistait à transférer la capitale sur le littoral – un autre rêve lointain compte tenu des circonstances actuelles et du manque d’argent du Trésor public.

Quelques lueurs d’espoir égayent ce sombre tableau : quelques agriculteurs ont repris les anciennes méthodes de conservation de l’eau ou adoptent de nouvelles méthodes bon marché de collecte de l’eau.

On a proposé que la capitale soit transférée sur le littoral – un autre rêve lointain compte tenu des circonstances actuelles

Et dans la partie occidentale, plus montagneuse, du Yémen, des agriculteurs utilisent avec succès de grands écrans permettant de condenser le brouillard et de collecter de l’eau. La récolte de l’eau de pluie sur les toits devient de plus en plus courante dans les villages et les villes.

Mais tant que la guerre se poursuivra, aucune mesure globale ne sera entreprise pour résoudre cet éventail désastreux de problèmes d’eau.

 

- Kieran Cooke, ancien correspondant à l’étranger pour la BBC et le Financial Times, collabore toujours avec la BBC et de nombreux autres journaux internationaux et radios.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : une Yéménite transporte des bidons jusqu’à une fontaine publique lors d’une grave pénurie d’eau à Sanaa en octobre 2015 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.