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Les « oubliés de Kaboul », ces Afghans qui accusent la France de les avoir « abandonnés »

Paris a mis fin vendredi 27 août à son opération d’évacuation d’Afghanistan. Mais elle laisse sur place de nombreux civils qui ont travaillé avec son armée
Un manifestant tient une pancarte sur laquelle est écrit : « Sauvez notre famille », lors d’un rassemblement de soutien à l’Afghanistan, à Paris le 22 août 2021. Le ministère de la Défense a annoncé avoir « mis en sécurité près de 3 000 personnes, dont 2 600 Afghans » (AFP/Stéphane de Sakutin)
Un manifestant tient une pancarte sur laquelle est écrit : « Sauvez notre famille », lors d’un rassemblement de soutien à l’Afghanistan, à Paris le 22 août 2021. Le ministère de la Défense a annoncé avoir « mis en sécurité près de 3 000 personnes, dont 2 600 Afghans » (AFP/Stéphane de Sakutin)

Lorsqu’il apparaît sur l’écran de notre ordinateur, via l’application Skype, Sharaf* semble épuisé. Des cernes encadrent ses yeux. L’Afghan âgé de 33 ans en paraît dix de plus, tant ses traits sont tirés. 

Pour cet entretien filmé avec Middle East Eye, l’ancien interprète de l’armée française porte un pakol. Il retrouve le sourire lorsqu’on lui fait remarquer que ce béret traditionnel afghan lui va bien, mais très vite, son regard redevient celui d’un homme effrayé. 

Ses premiers mots sont glaçants : « La France m’a mis dans la pire des situations. J’attends la mort. » 

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Après un long soupir, le père de cinq jeunes enfants poursuit : « Si je reste ici, ils vont me tuer, c’est certain. Et ils assassineront aussi ma femme et mes enfants. Je ne peux même plus regarder ma famille en face, parce que tout cela, c’est ma faute. Je les ai mis en danger en travaillant pour l’armée française, et maintenant, cette armée m’abandonne ! » 

Sharaf a été le traducteur anglophone de nombreux soldats français de 2009 à 2012. Il était notamment chargé de faciliter leurs déplacements dans plusieurs zones d’Afghanistan, dont la vallée de la Kapisa.  

Pendant ces trois années, il a signé chaque mois un contrat avec l’armée française, la pire des trahisons aux yeux des talibans et d’autres groupes extrémistes armés comme Daech, présents dans son pays. 

Son engagement a déjà coûté la vie à l’un de ses frères. « Quand l’armée française s’est retirée du pays en décembre 2014, j’ai immédiatement déménagé pour aller vivre dans un petit village, mais mes parents sont restés dans notre ville d’origine. Mon petit frère avait récupéré mon ancien ordinateur. Un jour de 2016, les talibans sont venus chez mes parents et l’ont découvert. Ils l’ont battu à mort »raconte Sharaf à MEE. 

Le « mail de la honte »

Les yeux baissés, l’homme s’interrompt quelques secondes avant de reprendre. « Ces hommes ont dit à mes parents de me prévenir qu’un jour, ils me trouveraient aussi. Depuis, je déménage sans cesse avec ma famille. » 

En six ans, le père de famille a adressé de nombreuses demandes aux autorités françaises pour obtenir un visa au titre de la « protection fonctionnelle », un statut que l’État français doit légalement à tout employé ayant signé un contrat avec lui. Pourtant, Sharaf n’a jamais obtenu ce visa. 

Aujourd’hui, il vit terré dans une maison à Kaboul. « Je suis allé à l’aéroport quelques jours après la prise de la ville par les talibans », raconte-t-il. « J’ai essayé de me frayer un chemin dans une foule de gens désespérés pour trouver un soldat français. Je voulais lui expliquer ma situation, lui demander de l’aide. Mais il n’y avait aucun membre de l’armée française, alors je suis parti. Combien de temps vais-je rester en vie ? Vous le savez, vous ? » 

Des personnes embarquent à bord d’un avion militaire français à l’aéroport de Kaboul, destination Abou Dabi puis Paris, dans le cadre de l’opération Apagan, le 26 août 2021 (AFP)
Des personnes embarquent à bord d’un avion militaire français à l’aéroport de Kaboul, destination Abou Dabi puis Paris, dans le cadre de l’opération Apagan, le 26 août 2021 (AFP)

Avec la fin des évacuations actée par la France, Sharaf va bientôt quitter Kaboul pour rejoindre les siens dans une autre province afghane. Il doit encore déplacer sa famille dans un autre village pour éviter d’être identifié. Une fuite sans fin.

Sharaf n’est pas le seul à se cacher aujourd’hui en Afghanistan. Selon un collectif d’une trentaine d’avocats français, près de 170 afghans ont été abandonnés par Paris.  

Dans le jargon administratif, ils sont appelés les PCRL, pour « Personnels civils de recrutement local ». Selon le ministère de la Défense, 1 067 Afghans ont été embauchés lorsque l’armée française était déployée dans le pays entre 2001 et fin 2014. 

Ces hommes ont été des interprètes, mais aussi des chauffeurs ou des cuisiniers, au service des soldats. Des emplois essentiels pour le bon fonctionnement de régiments déployés à l’étranger. 

Les autorités françaises assurent que 800 personnes au total, dont les familles de ces anciens collaborateurs afghans, ont été accueillies en France depuis 2014. 

« Ces hommes ont dit à mes parents de me prévenir qu’un jour, ils me trouveraient aussi. Depuis, je déménage sans cesse avec ma famille. »

- Ashraf, interprète

Une douzaine seulement a pu être évacuée ces derniers jours après la prise de Kaboul par les talibans. Les autres ? Ils ont reçu jeudi 26 août ce que Magali Guadalupe Miranda appelle « le mail de la honte ». Un message rédigé par cette avocate mobilisée depuis plusieurs années pour leur conseiller de prendre la route de l’exil.

Jointe par téléphone, elle confie à MEE : « J’ai dû leur faire ce courriel pour leur expliquer que la France les avait abandonnés, et qu’ils n’avaient aujourd’hui plus qu’une seule solution pour espérer encore rejoindre Paris : fuir pour aller demander une protection à l’ambassade de France d’Islamabad au Pakistan, ou à celle de Téhéran en Iran. Cela revient indirectement à dire à ces hommes et leurs familles de faire appel à des réseaux de passeurs pour sauver leurs vies. » 

Lundi 16 août, au lendemain de la prise de Kaboul, avec un ton grave Emmanuel Macron assurait dans une allocution à la télévision que « le devoir et la dignité » de la France étaient de « protéger » les Afghans qui l’ont aidée, et qui sont désormais menacés. 

Un enjeu de sécurité pour la France

« C’est tellement indécent… On a des politiques qui passent leur temps à donner de faux espoirs », s’agace Magali Guadalupe Miranda. Selon l’avocate, près de 30 Afghans qui ont collaboré directement avec la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) ont aussi été laissés en Afghanistan. 

« Dans leur cas, il y a aussi clairement un enjeu de sécurité pour la France. Ces hommes ont, pour certains, été invités à venir en France pour suivre une formation en 2018. Ils ont eu des visas avant de retourner en Afghanistan. Que va-t-il se passer s’ils sont questionnés voire torturés par les talibans ? » s’interroge l’avocate. 

Les autorités françaises abandonnent également en Afghanistan les familles de ces anciens collaborateurs afghans. Des enfants qui, dès le départ, n’ont pas obtenu de visa pour suivre leur père. 

C’est le cas de Nooria. En 2019, son père, ancien cuisinier de l’armée française, a bénéficié de la « protection fonctionnelle » après des années de démarches. Il a donc pu rejoindre la France. Mais à l’époque, Nooria était majeure comme quatre de ses frères et sœurs. Sans donner d’explication, les autorités françaises ne leur ont pas accordé le précieux sésame. 

Des Afghans dont les proches travaillent pour la France font la queue pour savoir s’ils peuvent quitter l’Afghanistan, à l’aéroport de Kaboul, le 17 juillet 2021 (AFP/Sajjad Hussain)
Des Afghans dont les proches travaillent pour la France font la queue pour savoir s’ils peuvent quitter l’Afghanistan, à l’aéroport de Kaboul, le 17 juillet 2021 (AFP/Sajjad Hussain)

Leurs dossiers étaient en cours d’examen avant la prise de pouvoir des talibans. Jointe par MEE via WhatApp, la jeune femme âgée de 23 ans, dans un anglais parfait, appelle à l’aide : « Que va-t-on devenir ? Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. Pourquoi les autorités françaises n’ont-elles jamais prêté attention aux demandes de mon père depuis la France pour nous obtenir un visa et le rejoindre ? Je suis une femme, mon père a travaillé pour une puissance occidentale… Je n’ai plus les mots pour vous dire combien je tremble à l’idée d’être assassinée avec ma famille. De jour en jour, je sombre parce que je perds espoir. » 

Quelques minutes plus tard, Noriaa envoie depuis Kaboul un autre message. « Maintenant, notre seule solution est de prendre la route pour rejoindre un autre pays comme le Pakistan. Mais cet exil coûte cher et il est dangereux ! »  

Ce dossier des « oubliés de Kaboul » pourrait bien avoir des répercussions jusqu’au Parlement français. Nathalie Goulet, sénatrice UDI (Union des démocrates et indépendants, centre-droite) de l’Orne, a demandé samedi 28 août l’ouverture d’une commission d’enquête au Sénat pour faire la lumière sur le sort des PCRL afghans. 

Jointe par téléphone, la parlementaire explique à MEE : « Comme le gouvernement ne répond pas aux questions, ou essaie de nous enfumer, il faut mettre un coup de pied dans la fourmilière. » 

Dans sa demande d’ouverture d’enquête, Nathalie Goulet rappelle : « Sans eux, l’armée française aurait été sourde et muette. » 

Emmanuel Macron, lui, a assuré depuis l’Irak, le samedi 28 août, que des discussions « fragiles et provisoires » étaient engagées avec les talibans en Afghanistan avec l’aide du Qatar sur d’éventuelles opérations d’évacuation dans les prochaines semaines pour les Afghans désireux de quitter leur pays. 

Derrière l’écran de son ordinateur, Sharaf hausse les épaules lorsqu’on lui parle de « possibles discussions » avec les nouveaux maîtres de Kaboul. Il lance : « Vous leur faites confiance, vous, aux talibans ? Moi, jamais. »

* Le prénom a été modifié