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Comment Pedro Sánchez a fait imploser la relation entre Alger et Madrid

En rappelant que la France, l’Allemagne et les Pays-Bas soutiennent, comme l’Espagne, le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, et en ignorant les attentes d’Alger, le chef du gouvernement espagnol amène la relation entre son pays et l’Algérie au bord de la rupture
Le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez est accueilli par le roi Mohammed VI lors de sa visite au Maroc, le 7 avril 2022 (AFP/Borja Puig de la Bellacasa)
Le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez est accueilli par le roi Mohammed VI lors de sa visite au Maroc, le 7 avril 2022 (AFP/Borja Puig de la Bellacasa)
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ALGER, Algérie

« Les Espagnols peuvent dire merci à Sánchez… » Selon une source diplomatique algérienne contactée par Middle East Eye, cela ne fait aucune doute : la décision de la présidence, mercredi soir, de suspendre le Traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération conclu en 2002 avec l’Espagne n’est pas « tombée du ciel sans raison alors même que depuis quelques semaines, les tensions s’étaient un peu calmées ».

En cause : le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, qui a, le même jour au Parlement espagnol, réaffirmé le changement historique de la position espagnole sur le Sahara occidental, rappelé combien la proposition d’autonomie du Maroc sur le Sahara était la « base la plus sérieuse, crédible et réaliste » pour résoudre « un conflit trop long » et justifié sa position en soulignant : « La France soutient la proposition marocaine, et de la même manière le président de l’Allemagne a reconnu que la proposition marocaine est sérieuse et crédible, comme le reconnaissent également les États-Unis, ou comme les Pays-Bas ont rejoint cette position en mai. »

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La brouille avait commencé en mars, quand, dans une déclaration aussi soudaine qu’inattendue, le chef de la diplomatie espagnole José Manuel Albares avait annoncé que pour l’Espagne, l’initiative d’autonomie présentée en 2007 par le Maroc était « la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend » entre Rabat et les indépendantistes du Front Polisario.

Il reprenait mot pour mot le message du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, dont avait fait état dans la journée le palais royal marocain dans un communiqué. Sans reprendre ce message et sans dire un mot du Sahara, le gouvernement espagnol avait réagi plus tôt au communiqué du palais royal en annonçant l’ouverture d’une « nouvelle étape » dans les relations diplomatiques entre le deux pays.

Ce volte-face de la diplomatie espagnole, qui a toujours prôné la neutralité entre Rabat et le Polisario, avait créé une onde de choc en Algérie, où les autorités réclament pour les Sahraouis un référendum d’autodétermination.

Menaces et sanctions

L’Algérie avait décidé le rappel de son ambassadeur à Madrid – il n’y est d’ailleurs pas revenu – et les sanctions avaient commencé à tomber.

« Il est clair que l’Algérie va revoir tous les accords avec l’Espagne, dans tous les domaines », avait prévenu Chakib Kaid, le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères.

D’abord, dans le nouveau programme de liaisons aériennes diffusé le 28 mars, censé restaurer les lignes suspendues pendant la pandémie, n’est apparue aucune des destinations espagnoles traditionnellement généreusement desservies.

« Non seulement les clarifications demandées ne sont jamais venues mais Sánchez a réitéré le choix de l’Espagne pour le Maroc »

- Une source diplomatique à MEE

Alger avait aussi suspendu sine die tous les rapatriements de migrants irréguliers arrivés sur les côtes espagnoles. Ils étaient plus de 11 000 en 2021.

Et puis le ministre de l’Énergie Mohamed Arkab avait menacé en avril : tout acheminement de « quantités de gaz naturel algérien livrées à l’Espagne, dont la destination n’est autre que celle prévue dans les contrats [comprendre : le Maroc, vers lequel l’Algérie a suspendu ses approvisionnements en gaz en novembre 2021] sera considéré comme un manquement aux engagements contractuels, et par conséquent, pourrait aboutir à la rupture du contrat liant la Sonatrach [entreprise pétrolière et gazière algérienne] à ses clients espagnols ».

En avril toujours, l’Algérie a revu à la hausse les prix du gaz exportés vers l’Espagne, en justifiant que les prix pratiqués étaient inférieurs à ceux des marchés internationaux. 

« Les tensions s’étaient un peu tassées ces derniers temps. On espérait une amélioration de la situation, d’autant que l’Algérie avait promis de ne pas toucher aux contrats déjà passés, surtout dans le domaine du gaz, au moins jusqu’à leur expiration », se désole un acteur de la relation commerciale entre Alger et Madrid.

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En réalité, Alger « attendait des explications qui ne sont jamais venues », souligne une source diplomatique. « Non seulement les clarifications demandées ne sont jamais venues mais Sánchez a réitéré le choix de l’Espagne pour le Maroc ».

Première conséquence de la suspension du Traité d’amitié : mercredi soir, l’Association professionnelle des banques et des établissements financiers (ABEF) diffusait une note pour demander à tous les directeurs de banques de « procéder au gel des domiciliations bancaires des opérations de commerce extérieur de produits et services, de et vers l’Espagne » à compter du jeudi 9 juin.

« La grande question qui se pose ce matin est : est-ce que le gaz est concerné ? », s’interroge un chef d’entreprise à Alger, témoin d’un vent de panique dans les réseaux d’affaires concernés par la relation bilatérale, qui se demandent toutefois si cette suspension est compatible avec l’accord d'association entre l’Algérie et l’Union européenne. Car en 2021, l’Espagne importait 41,4 % de son gaz d’Algérie.

Pour mesurer le séisme que cette décision provoque pour les échanges commerciaux entre Alger et Madrid, il faut regarder les statistiques du ministère des Finances et de la direction générale des Douanes : l’Espagne était en 2020 le quatrième fournisseur de l’Algérie (derrière la Chine, la France et l’Italie) et son quatrième client (derrière l’Italie, la France et la Turquie).

« Escalade »

Du côté espagnol, plusieurs sources contactées par MEE s’inquiètent de cette « escalade » qui selon elles, « n’est que le fait de Pedro Sánchez ».

« Tout le monde en Espagne est d’accord sur une chose : le revirement sur le Sahara occidental est de la seule responsabilité de Sánchez. Ni le PSOE [parti socialiste dont est issu Sánchez], ni le gouvernement, ni même le ministre des Affaires étrangères n’a été consulté », assure l’une d’elles.

« Dans son discours au Parlement, Sánchez a défendu le revirement diplomatique sur la question du Sahara occidental mais n’a pas une seule fois mentionné l’Algérie ni répondu aux questions sur la crise bilatérale. J’ai l'impression que les autorités algériennes ont eu, de nouveau, le sentiment d’avoir été ignorées... »