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Arabie saoudite : à Djeddah, des démolitions « incompréhensibles » chassent des centaines de milliers de personnes

Les habitants ont vu leur vie bouleversée par une campagne d’expulsion qui transforme les quartiers du sud de la ville portuaire
Capture d’écran extraite d’une vidéo en ligne montrant la destruction à grande échelle de quartiers entiers de Djeddah (YouTube)
Capture d’écran extraite d’une vidéo en ligne montrant la destruction à grande échelle de quartiers entiers de Djeddah (YouTube)

Depuis des jours, Salah* ne trouve pas le sommeil. Cet habitant de la ville portuaire de Djeddah, en Arabie saoudite, s’inquiète de l’avenir après avoir eu la surprise de voir un ordre d’expulsion inscrit à la bombe de peinture rouge apparaître sur son habitation il y a quelques jours.

« Je ne sais pas ce que je vais faire », confie Salah, dans des conversations auxquelles Middle East Eye a pu accéder. « Je ne sais pas où aller. »

Selon les estimations locales, Salah fait partie des plus d’un million d’habitants de Djeddah dont la vie a été bouleversée au cours des trois derniers mois par une campagne de démolition à grande échelle menée par le gouvernement.

Cette mesure s’inscrit dans le cadre d’un plan visant à débarrasser la ville de ses « bidonvilles » et de ses quartiers non planifiés, en prévision d’une série de projets de réaménagement de grande ampleur, selon le média pro-gouvernemental Sabq.

Au moins dix quartiers ont été complètement rasés jusqu’à présent, tandis que les travaux se poursuivent dans une dizaine d’autres secteurs. Le plan cible une soixantaine de quartiers situés pour la plupart dans la partie sud de la ville et devrait encore se poursuivre pendant plusieurs mois.

Ni logements temporaires, ni indemnisation

Les habitants affirment cependant que les démolitions les prennent au dépourvu et ne leur laissent que peu marge de manœuvre voire aucune pour planifier leur déménagement ou faire le deuil du quartier dans lequel ils vivaient depuis des générations.

« Je ressens une profonde tristesse », confie Salah. « Je ne peux décrire ce qui se passe ici. C’est incompréhensible. »

Pour couronner le tout, les habitants affirment que les autorités ne leur proposent pas de logements temporaires de l’État ni aucune indemnisation, ce qui a transformé de nombreux propriétaires en locataires.

« Il y a des enfants qui ont besoin d’aller à l’école. Il y a des personnes âgées, des veuves et des personnes handicapées. J’ai vu des femmes pleurer dans la rue »

– Un habitant de Djeddah

Ces déplacements ont provoqué une crise du logement, marquée par une explosion des prix dans toute la ville.

Dans certains cas, les loyers ont doublé en l’espace de quelques jours, déplorent les habitants. Beaucoup n’ont pas les moyens de les payer.

Selon des témoins oculaires, certains sont contraints d’étaler leurs meubles en plein air et de s’abriter sous des ponts. D’après un habitant, des familles dorment dans leur voiture.

« Il y a des familles saoudiennes qui n’ont pas d’argent. Elles n’ont même pas les moyens de déplacer leurs meubles », déclare un habitant de Djeddah dans un enregistrement consulté par MEE.

« Il y a des enfants qui ont besoin d’aller à l’école. Il y a des personnes âgées, des veuves et des personnes handicapées. J’ai vu des femmes pleurer dans la rue. »

Des images en ligne et des images satellites montrent les ravages subis par des quartiers entiers qui ont été réduits en poussière.

À Ghulail, l’un des premiers secteurs détruits, des images satellite avant-après montrent que tout le quartier historique et populaire est désormais en ruines.

Sur des images prises par des drones, de vastes secteurs sont recouverts de décombres. Les habitants les comparent à des zones de guerre.

« C’est une tragédie ici », déplore un habitant de Djeddah. « La suppression de quartiers entiers a été faite d’une manière que je ne peux décrire. Un nombre incroyable de personnes ont été déplacées. »

Très peu de temps pour partir

Depuis fin octobre, les habitants du sud de Djeddah sont pris au dépourvu par l’apparition soudaine et étrange du mot « expulsion », griffonné sur les murs de leurs maisons et de leurs commerces.

Ce marquage effectué par des employés de la municipalité fait office d’avis d’expulsion pour les Saoudiens installés dans les secteurs concernés.

Disposant de très peu de temps pour partir, parfois de seulement 24 heures, les habitants doivent se démener pour déménager leurs affaires et trouver un nouvel endroit où vivre. Une fois la date limite d’expulsion passée, l’électricité et l’eau sont coupés.

Des bâtiments résidentiels, des écoles, des mosquées et des logements privés destinés aux personnes âgées et dans le besoin ont été emportés par les démolitions.

Ces dernières semaines, dans des vidéos relayées sur les réseaux sociaux, de nombreux Saoudiens ont pleuré leurs mosquées, ruelles et marchés locaux.

D’après un reportage diffusé il y a une dizaine de jours par la chaîne saoudienne Al-Arabiya, le gouvernement donne aux habitants un préavis d’un mois pour évacuer les lieux et met en place un système d’indemnisation destiné à ceux qui peuvent prouver qu’ils sont propriétaires du logement.

Cependant, dans des enregistrements consultés par MEE, des habitants indiquent que les règles ne sont pas claires et qu’aucune évaluation de la valeur des propriétés ni aucune mesure n’ont été effectuées lorsque les bulldozers sont arrivés pour raser les habitations.

Beaucoup rejettent également les descriptions des quartiers présentées dans certains médias locaux, qui ont dénigré des bidonvilles vétustes n’ayant fait l’objet d’aucune planification. Certains relèvent que des constructions récentes sont également touchées.

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« Les discours sur les bidonvilles et les bâtiments construits sans permis sont entièrement faux », soutient un habitant de Djeddah. « Il y a des bâtiments construits il y a un an ou deux [qui ont été démolis]. Des bâtiments de cinq ou six étages. »

Deuxième plus grande ville d’Arabie saoudite, Djeddah compte 4,5 millions d’habitants. Elle forme un centre économique important et accueille chaque année des millions de personnes qui se rendent en pèlerinage à La Mecque.

Les secteurs qui ont été démolis jusqu’à présent sont situés dans le sud de Djeddah, une zone considérée par beaucoup comme le cœur et l’âme de la ville bordant la mer Rouge.

Souvent délaissé par les projets de développement au fil des années et de l’expansion de la ville vers le nord, le sud de Djeddah était un secteur dynamique composé de divers groupes ethniques qui s’y étaient installés il y a plusieurs décennies.

Lié à al-Balad, la vieille ville historique située en centre-ville, le sud de Djeddah est visé par les plans de développement du gouvernement depuis de nombreuses années.

Des propositions visant à supprimer les « bidonvilles » ont été présentées dès 2007, mais n’ont pas abouti pour de nombreuses raisons, notamment la réticence du gouvernement à agiter la population locale. Mais l’actuel gouvernement saoudien, qui poursuit son plan économique à grande échelle intitulé Vision 2030, a désormais les quartiers du sud de Djeddah dans le collimateur.

Le projet Jeddah Central

Un rapport intitulé « Profil de la ville de Djeddah » a été rédigé en 2019 par le ministère des Affaires municipales et rurales et ONU-Habitat dans le cadre de Vision 2030. Il apporte une analyse de l’urbanisme de la ville et propose des recommandations pour son développement futur.

Parmi les recommandations figure l’introduction d’un système de métro traversant le sud de Djeddah. On ignore si ces projets de développement sont liés aux démolitions en cours.

En décembre, le Fonds public d’investissement (PIF), présidé par le prince héritier Mohammed ben Salmane, a annoncé son intention de construire Jeddah Central, un projet visant à créer « une destination de classe mondiale surplombant la mer Rouge » dans le nord de la ville.

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Le projet, qui coûtera environ 20 milliards de dollars et verra le jour « au cœur de Djeddah », comprendra un opéra, un musée, un stade ainsi qu’un aquarium. « Une marina de classe mondiale et de superbes stations balnéaires » seront également construites, ainsi que 17 000 unités résidentielles et des hôtels proposant plus de 2 700 chambres.

Interrogés au sujet des projets de développement destinés à transformer la ville, les habitants affirment s’en réjouir, mais que cela ne justifie pas la manière dont les démolitions ont été effectuées au cours des trois derniers mois.

« Nous ne sommes pas contre le développement » de la ville, explique un habitant. « Les gens ici veulent que l’Arabie saoudite devienne le plus bel endroit du monde. Nous soutenons ces projets. Mais on ne peut pas déloger les gens de cette manière. »

En 2020, des démolitions similaires effectuées dans la province septentrionale de Tabuk ont fait les gros titres dans le monde entier après qu’Abdul-Rahim al-Howeiti, un activiste tribal saoudien qui protestait contre son expulsion, a été abattu par les forces de sécurité.

Dans des vidéos qu’il a mises en ligne avant sa mort, il dénonçait son expulsion, imposée dans le cadre de la construction de Neom, un projet de mégapole futuriste.

Au moment du drame, l’activiste a refusé de quitter sa maison, située dans une zone occupée par la tribu des Howeitat depuis des centaines d’années.

Le projet Neom, qui coûtera plusieurs milliards de dollars, devrait être achevé en 2025 dans la province de Tabuk, sur le littoral de la mer Rouge

D’après les déclarations faites à l’époque par les autorités saoudiennes, Abdul-Rahim al-Howeiti a refusé de se rendre aux forces de sécurité et a ouvert le feu, avant d’être tué lors de la fusillade qui a suivi.

Le projet Neom, qui coûtera plusieurs milliards de dollars, devrait être achevé en 2025 dans la province de Tabuk, sur le littoral de la mer Rouge.

Destinée à attirer les investisseurs internationaux, la ville est examinée de près depuis l’annonce de sa création en 2017 ; ses détracteurs dénoncent un gaspillage et une fausse solution face aux problèmes qui touchent l’économie saoudienne, notamment le chômage et la dépendance vis-à-vis du pétrole.

Les détails du projet ont suscité une avalanche de réactions sarcastiques et incrédules sur les réseaux sociaux au moment de l’annonce initiale. Certains accusent Mohammed ben Salmane d’employer des technologies extravagantes pour dissimuler les violations des droits de l’homme commises dans le royaume.

*Le nom a été modifié pour des raisons de sécurité.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation