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Le meurtre d’un activiste saoudien révèle les tensions suscitées par le projet de mégapole de ben Salmane

Alors que des habitants sont expulsés de force pour permettre la construction de « Neom », le conflit a pris une tournure sanglante cette semaine après la mort d’un activiste tribal opposé au projet
Abdul-Rahim al-Howeiti, membre de l’importante tribu des Howeitat, aurait été tué pour avoir refusé d’abandonner sa maison sur la côte de la mer Rouge pour la construction de la mégapole saoudienne Neom (capture d’écran/Twitter)

Le meurtre d’un activiste tribal saoudien protestant contre son expulsion dans le cadre de la construction de Neom, une mégapole futuriste, a accru les tensions locales à l’égard du projet et attisé davantage les griefs.

Mercredi, les autorités saoudiennes ont admis que les forces de sécurité avaient abattu Abdul-Rahim al-Howeiti à al-Khuraybah, dans le nord-ouest du pays. Le communiqué précisait que Howeiti avait refusé de se rendre aux forces de sécurité et avait ouvert le feu, perdant la vie dans la fusillade qui s’est ensuivie.

Cependant, des images présentées comme montrant l’incident et les événements qui en sont à l’origine circulent en ligne ces derniers jours – notamment un témoignage de Howeiti lui-même décriant le projet Neom.

« Je ne serais pas surpris s’ils venaient me tuer chez moi maintenant, comme ils le font en Égypte, jetant des armes chez vous et vous qualifiant de terroriste »

- Abdul-Rahim al-Howeiti

Cette ville futuriste sur la côte de la mer Rouge, dans la province de Tabuk, au nord-ouest du royaume, coûtera des milliards de dollars et devrait être achevée en 2025. La mégapole, qualifiée de « plus ambitieux projet au monde » par les responsables saoudiens, devrait faire 33 fois la superficie de New York.

Selon des messages postés sur les réseaux sociaux et des vidéos publiées par Howeiti lui-même, l’activiste aurait refusé de quitter sa maison dans une zone connue pour être occupée par la tribu des Howeitat depuis des centaines d’années. Cette tribu importante est présente dans le sud-ouest de la Jordanie, le Sinaï égyptien et le nord-ouest de l’Arabie saoudite. 

Dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux, Howeiti semble documenter ses derniers instants avant d’être tué, montrant la zone qu’on avait contraint ses voisins de quitter. 

Howeiti a filmé ces images depuis son toit, montrant des dizaines de membres des forces de sécurité saoudiennes, tout en déclarant : « Quiconque refuse d’être expulser ou de signer, voilà ce qu’ils lui font. » On entend l’un des membres des forces saoudiennes lui rétorquer : « Personne ne te force à signer. » 

Dans une autre vidéo postée sur les réseaux sociaux, il semble que la maison de Howeiti soit la cible de tirs, que l’on peut entendre, tandis que l’on voit les autorités patrouiller dans la zone.

Middle East Eye a pu géolocaliser le domicile de Howeiti et l’endroit où une vidéo de la fusillade a été filmée. Cependant, MEE n’a pas été en mesure de confirmer que ces événements avaient eu lieu et si la fusillade s’était produite au moment des remarques de Howeiti face à la caméra.

La géolocalisation de la zone montre le domicile d’al-Howeiti et l’endroit d’où a été filmée la fusillade (Google Maps)
La géolocalisation de la zone montre le domicile d’al-Howeiti et l’endroit d’où a été filmée la fusillade (Google Maps)

Howeiti postait régulièrement des vidéos sur sa page YouTube, condamnant le projet de développement et le déplacement forcé qu’auraient subi les résidents. 

Dans une de ses toutes dernières vidéos, publiée samedi, Howeiti déclare que le prince héritier Mohammed ben Salmane a déjà commencé la mise en œuvre du projet et que des personnes étaient expulsées de la région.

« Je suis contre les expulsions forcées. Je ne veux pas partir, je veux rester chez moi »

- Abdul-Rahim al-Howeiti

Dans la vidéo de douze minutes, Howeiti exprime ce qu’il pense du déplacement de populations dans la région. Un déplacement de grande ampleur selon lui. 

« Les gens sont chassés de leurs maisons et ils ne sont pas du tout d’accord avec ce qui se passe. Mais la façon dont l’État gère la situation ne peut être décrite que comme du terrorisme… du terrorisme d’État », estimait-il.

« Je suis contre les expulsions forcées. Je ne veux pas partir, je veux rester chez moi. Je ne veux pas d’indemnisation, je ne veux rien. Je veux seulement ma maison.   

« Le sentiment général ici est que les gens s’y opposent, et aucune compensation ne suffira, même si vous leur versez 100 millions de rials », ajoutait-il. 

« Je ne serais pas surpris s’ils venaient me tuer chez moi maintenant, comme ils le font en Égypte, jetant des armes chez vous et vous qualifiant de terroriste… c’est ma maison et je la protégerai. »

Des images des lieux après la fusillade ont été partagées sur les réseaux sociaux (capture d’écran/Twitter)
Des images des lieux après la fusillade ont été partagées sur les réseaux sociaux (capture d’écran/Twitter)

Alors que l’expulsion de personnes de leur domicile pour faire place au nouveau projet n’a quasiment pas été évoquée dans les médias saoudiens, la déclaration d’un homme présenté comme chef de tribu et affirmant que Howeiti agissait seul et ne représentait pas la tribu a été reprise dans le journal progouvernemental Sabq

Selon cet article, le chef de tribu, identifié comme le cheikh Alyan Ayed al-Zumhri, assure que la tribu est fidèle à la Maison des Saoud et soutient le projet Neom, pièce maîtresse de l’ambitieux plan économique Vision 2030 de Mohammed ben Salmane.

Des appels à la protection des habitations de la zone sont lancés depuis des mois, des habitants exprimant leur opposition au projet et déplorant que les autorités ne les aient pas consultés.

« Nous ne partirons pas »

En janvier, des habitants ont publié une vidéo sur YouTube montrant certains d’entre eux en train de protester contre les expulsions forcées, avec la légende « nous ne partirons pas ».

Dans une autre vidéo publiée le mois dernier, un habitant de la tribu indique qu’ils vivent dans la région depuis des siècles et que les expulsions forcées violent la législation relative aux droits de l’homme. 

« Le droit international devrait les punir pour le déplacement de personnes »

- Un habitant d’al-Khuraybah

Cet habitant nomme des membres de sa famille qui ont été chassés de la région et affirme que ses proches, y compris des femmes, ont été battus et contraints de quitter leur domicile.

« Je suis allé au comité d’expropriation et je leur ai parlé de mon opposition au projet Neom, et je leur ai dit qu’ils n’avaient pas le droit de chasser des gens, religieusement ou en vertu du droit international », raconte-t-il.

« Le droit international devrait les punir pour le déplacement de personnes », poursuit-il.

« Je leur ai dit qu’ils reconnaissaient ces lois mais qu’ils ne les appliquaient pas. Quand je suis revenu deux jours plus tard, ils ont attaqué ma maison et des coups de feu ont été tirés, puis ils ont attaqué la maison de mon père. Tout cela parce que j’ai dit que nous ne quitterions pas nos maisons. »

Tollé sur les réseaux sociaux

Une campagne sur les réseaux sociaux a été lancée après le meurtre de Howeiti, de nombreux militants partageant ses vidéos.

Le hashtag arabe #الحويطات_ضد_ترحيل_نيوم (al-Howeitat contre le déplacement Neom) a été utilisé pour mettre en avant des images du militant, ainsi que ce qui semble être sa maison tachée de sang après la fusillade.

Traduction : « Photos de la maison d’al-Howeiti, que Dieu aie pitié de son âme. »

Les activistes utilisant ce hashtag critiquent la décision du gouvernement saoudien de déplacer les habitants de la région, et beaucoup l’exhortent à reconsidérer ses plans.

Traduction : « Le gouvernement est responsable des événements qui se sont produits et du pourrissement de la situation. Il doit cesser les attaques afin que nous ne perdions pas un seul enfant de plus, qu’il s’agisse de citoyens ou de militaires, et il doit cesser d’essayer de déplacer de force les gens de leurs maisons s’ils refusent de partir. » 

Howeiti a été salué comme un martyr sur les réseaux sociaux, les utilisateurs partageant le hashtag #استشهاد_عبدالرحيم_الحويطي (Le martyre d’Abdel-Rahman al-Howeiti) et remplaçant leur photo de profil par une image de lui accompagnée du mot « martyr ». 

La diffusion de la vidéo et des photos en ligne a provoqué un vif débat, de nombreuses personnes accusant le prince héritier d’avoir commis des actes brutaux dans le cadre d’un projet touristique, et déclarant que la compensation monétaire accordée aux habitants était inacceptable. 

D’autres, cependant, affirment que Howeiti a pris les armes et refusé une compensation.

Traduction : « Quiconque a regardé les vidéos et suivi la séquence d’incitations, d’oppositions, […] refusant une compensation et utilisant des armes, peut être sûr que ce qui s’est passé était un scénario qui a été mis en place derrière le dos des gens, […] et il est mis en œuvre en partenariat avec ce fou. »

Marc Owen Jones, professeur adjoint d’études du Moyen-Orient et des sciences humaines numériques à l’Université Hamad ben Khalifa au Qatar, a toutefois exprimé des doutes sur les utilisateurs de Twitter qui calomnient al-Howeiti, le présentant notamment comme un terroriste. 

Traduction : « Un hashtag circule au sujet du meurtre du Saoudien Abdul-Rahim al-Howeiti, apparemment parce qu’il a refusé de quitter son domicile pour faire place au projet Neom. Les détails semblent sommaires (bien sûr), mais les trolls saoudiens le salissent déjà comme un terroriste. »

Neom, conçu pour attirer les investisseurs internationaux, a été soumis à un examen minutieux depuis son annonce en 2017, les critiques le qualifiant de gaspillage et le jugeant inefficace en vue de résoudre les problèmes de l’économie saoudienne, notamment le chômage et la dépendance au pétrole. 

L’année dernière, les détails du projet ont généré une vague de réactions sarcastiques et confuses sur les réseaux sociaux, les internautes tournant les aspects les plus excentriques du plan en ridicule et accusant Mohammed ben Salmane d’utiliser les technologies de manière extravagante pour dissimuler les violations des droits de l’homme dans le royaume.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.