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À Gaza, l’aggravation des conditions de vie pousse de plus en plus de Palestiniens au suicide

La hausse des suicides au premier semestre 2020 illustre le terrible impact psychologique du siège israélien sur les habitants de Gaza
Un Palestinien pleure devant la morgue de l’hôpital al-Shifa de Gaza en janvier 2016 (AFP)
Par
BANDE DE GAZA

Vingt-trois ans après sa libération d’une prison israélienne, Jamal Wadi se débattait toujours avec les conséquences de sa terrible expérience. Souffrant de graves traumatismes psychologiques et de problèmes de santé mentale, le Palestinien s’est suicidé le 21 juin dernier à l’âge de 54 ans.

La bande de Gaza connaît une flambée des taux de suicide alors qu’elle est entrée dans sa 14e année sous blocus.

Selon le Centre al-Mezan pour les droits de l’homme, basé à Gaza, au moins seize personnes se sont suicidées et des centaines d’autres ont tenté de le faire à Gaza au premier semestre 2020.

Qu’elle soit due aux difficultés économiques, à l’impact traumatisant des politiques d’occupation israéliennes ou à d’autres facteurs, la flambée des tentatives de suicide est très préoccupante pour les ONG de défense des droits de l’homme.

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En 2012, les Nations unies ont averti que Gaza serait « invivable » d’ici 2020 en raison des pressions provoquées par le siège paralysant dirigé par Israël et les ravages causés par les trois guerres qui se sont succédé depuis 2007, sans compter les nombreuses altercations militaires de plus petite ampleur et la répression brutale d’un mouvement de protestation à la frontière.

Aujourd’hui, la triste augmentation des suicides montre que pour beaucoup, cet avertissement a pris un sens tragique supplémentaire.

« Si je ne meurs pas, ils me tueront »

« En vingt ans de vie commune, je ne me souviens pas d’avoir vu mon mari stable émotionnellement et mentalement, sauf durant les trois mois qui ont suivi notre mariage », confie à Middle East Eye l’épouse de Jamal, Mervat. « C’était une personne totalement différente à l’époque. »

Peu de temps après leur mariage au début des années 90, Jamal a été arrêté par les forces israéliennes.

« Je pensais que son incarcération ne durerait que quelques jours ou semaines, mais il a été emprisonné pendant sept ans », raconte Mervat.

Cette dernière a commencé à remarquer des changements dans la santé mentale de Jamal lors des visites en prison qu’elle effectuait toutes les deux semaines, mais elle ne soupçonnait pas que cela puisse conduire à un traumatisme psychologique si grave qu’il changerait toute leur vie.

« Il répétait toujours qu’il avait peur de retourner en prison et il avait des hallucinations au cours lesquelles il voyait les forces israéliennes faire irruption chez nous pour l’arrêter »

- Sami Wadi, frère d’un ancien prisonnier en Israël

« Presque chaque fois que je lui rendais visite, je remarquais qu’il avait été battu. Ils le maintenaient à l’isolement pendant de longues périodes », se souvient-elle.

« Je pouvais voir qu’il n’était plus le même. Ses yeux, la façon dont il regardait autour de lui, ce n’était plus l’homme que j’avais épousée quelques mois plus tôt. »

Après sa libération en 1997, les proches de Jamal ont entamé un long périple d’examens médicaux et de visites hospitalières pour traiter ce qu’ils pensaient n’être « qu’un traumatisme », avant d’apprendre qu’il souffrait de troubles mentaux et psychologiques de longue durée, notamment la schizophrénie, des crises d’épilepsie et le syndrome de stress post-traumatique.

Bien qu’ayant trouvé un emploi auprès de l’Autorité palestinienne, qui lui a permis d’accéder à un niveau de stabilité financière souvent inatteignable à Gaza, Jamal a eu du mal à s’adapter à la vie après la prison.

« Il répétait toujours qu’il avait peur de retourner en prison et il avait des hallucinations au cours lesquelles il voyait les forces israéliennes faire irruption chez nous pour l’arrêter », raconte à MEE le frère de Jamal, Sami.

« Nous avions beau essayer de le rassurer, il ne nous croyait jamais. Il hurlait tout le temps : ‘’Si je ne meurs pas, ils me tueront’’. »

« Mais nous ne nous attendions pas à ce qu’un tel traumatisme conduise au suicide. »

Sa famille pense que Jamal s’est suicidé car il voyait dans cet acte le seul moyen de « s’assurer qu’il ne retournerait pas en prison ».

« Cela a été un véritable choc pour nous. Nous n’avions jamais imaginé qu’une telle chose pourrait arriver », poursuit Sami.

Toutefois, souligne-t-il, « Jamal n’est pas le seul dans ce cas. Je connais de nombreux prisonniers libérés qui ont également tenté de se suicider ».

Selon l’organisation palestinienne de défense des droits des prisonniers Addameer, environ 4 700 Palestiniens sont actuellement incarcérés par Israël – dont 267 originaires de la bande de Gaza.

Un désespoir croissant

Les Palestiniens attribuent l’augmentation des tentatives de suicide à la détérioration de la situation humanitaire et économique dans la bande de Gaza.

Selon l’Union européenne, le siège et les hostilités récurrentes ont tellement affaibli l’économie de l’enclave côtière que 1,5 million de personnes – soit environ 80 % de la population totale de Gaza – reste tributaire de l’aide humanitaire.

Depuis l’imposition du siège en 2007, le nombre d’entreprises à Gaza est passé de 3 500 à 250, selon l’Organisation euro-méditerranéenne pour les droits de l’homme. Aujourd’hui, près de 54 % des foyers de la bande côtière vivent sous le seuil de pauvreté.

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Par ailleurs, les mesures prises pour freiner la propagation de la pandémie de coronavirus ont aggravé la crise économique à Gaza. Près de 26 500 personnes ont perdu leur emploi au cours du premier trimestre 2020.

Pendant cette période, le taux de chômage a atteint les 46 %, contre environ 42,7 % au dernier trimestre 2019, selon le Bureau central des statistiques palestinien (PCBS), ce qui montre à quel point la situation était désastreuse avant 2020 – une année qui a vu les économies du monde entier enregistrer des pertes majeures.

Les taux inquiétants de suicide sont « un témoignage du désespoir et des graves conséquences du siège sur la santé mentale », commente Nuriya Oswald, directeur des affaires juridique et du plaidoyer international à al-Mezan.

Il précise que ceux qui travaillaient dans les secteurs autrefois florissants de la pêche et de l’agriculture à Gaza sont particulièrement vulnérables en raison de la menace de violences militaires israéliennes et des restrictions qui affectent leurs moyens de subsistance.

« Mes enfants ont tout le temps faim »

Haitham Arafat, père de quatre enfants, s’est retrouvé dans une situation financière particulièrement difficile après avoir été incapable de rembourser ses dettes.

Début juillet, il a tenté de s’immoler par le feu, mais il a été sauvé par des passants.

« Je reçois un salaire mensuel de l’Autorité palestinienne, mais il n’en reste rien pour mes enfants et moi à cause de mes lourdes dettes », déclare l’homme de 37 ans à Middle East Eye.

« [Les taux inquiétants de suicide] sont un témoignage du désespoir et des graves conséquences du siège sur la santé mentale »
–Nuriya Oswald, Centre al-Mezan pour les droits de l’homme

« J’ai essayé de travailler dans de nombreux domaines pour obtenir un salaire complémentaire, mais en vain. J’ai un problème à la main que les hôpitaux et médecins de Gaza n’ont pas su diagnostiquer. Je ne peux rien porter de lourd.

« J’en ai eu marre de me sentir impuissant. Mes enfants ont tout le temps faim et je ne peux rien faire d’autre que les regarder pleurer. »

Israël et ses alliés – y compris, récemment, des responsables américains à l’ONU – ont à plusieurs reprises tenu le Hamas, qui dirige de facto Gaza, pour responsable des problèmes économiques, sécuritaires et psychologiques de l’enclave.

Toutefois, de nombreux Palestiniens, y compris la famille de Jamal Wadi, rejettent fermement ces accusations.

« C’est l’occupation [Israël] qui est à blâmer ; aucune autre partie n’est responsable du meurtre silencieux de Palestiniens par l’occupation », déclare Sami.

« Mon frère et des centaines d’autres qui se sont suicidés ou ont tenté de le faire aimaient la vie autrefois. Mais vivre sous occupation est si étouffant que les gens commencent à préférer la mort. »

Haitham Arafat, le seul membre de sa famille à avoir survécu au massacre de Sabra et Chatila en 1982 alors qu’il était bébé, dit se sentir seul face à une « situation insupportable ».

Des conditions invivables

Bien qu’il y ait effectivement une augmentation du nombre de tentatives de suicide, le Dr Youssef Awadallah, un psychologue basé dans la bande de Gaza, indique à MEE qu’il préfère ne pas la considérer comme une tendance générale à Gaza.

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« En 2019, vingt-deux suicides ont été enregistrés dans tout la bande côtière, où vivent quelque deux millions d’habitants », explique-t-il. « Nous ne pouvons pas appeler cela un phénomène, mais il est vrai que les conditions économiques et sociales désastreuses dans la bande de Gaza sont les principaux facteurs d’exacerbation du problème. »

Le praticien explique que contrairement à ce que pensent certains, les tentatives de suicide découlent souvent de longues périodes de lutte personnelle.

« L’idée du suicide ne jaillit pas soudainement dans la tête de quelqu’un qui va ensuite se suicider, c’est le résultat de jours et de mois de réflexion profonde, durant lesquels la [personne] suicidaire se convainc que mettre fin à ses jours est un moyen de se soulager », explique-t-il.

Des ressources existent à Gaza pour aider les personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale et des pensées suicidaires, notamment la ligne d’assistance du programme de santé mentale communautaire de Gaza.

Si les causes de la pensée suicidaire sont complexes et variées, les habitants de Gaza soulignent que le contexte dans lequel ils vivent contribue aux problèmes de santé mentale de la population.

« Si seulement il n’y avait pas d’occupation... Qui penserait alors au suicide à Gaza ? », s’interroge Arafat. « Nous sommes capables d’être indépendants et de réussir nos vies, mais se coucher et se réveiller dans la même situation suffocante est épuisant. »

Traduit de l’anglais (original).