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Maroc : après treize ans de combat politique, le PAM baisse les armes face au PJD

Depuis 2008, il combat les islamistes du PJD. Mais aujourd’hui, le Parti authenticité et modernité, de centre gauche, n’exclut pas une alliance avec ses anciens ennemis. Son nouvel adversaire : le RNI du milliardaire Aziz Akhannouch
Militants du PAM, le parti du tracteur, à Rabat, pendant la campagne électorale, le 4 septembre 2021 (AFP/Fadel Senna)
Militants du PAM, le parti du tracteur, à Rabat, pendant la campagne électorale, le 4 septembre 2021 (AFP/Fadel Senna)

« Nous accusons le Rassemblement national des indépendants [RNI, centre droit] d’inonder la scène politique avec de l’argent. » Dans cette déclaration donnée à l’AFP le 2 septembre, le secrétaire général du Parti authenticité et modernité (PAM, centre gauche) Abdellatif Ouahbi ne mâche pas ses mots pour dénoncer frontalement le parti dirigé par le milliardaire et ministre de l’Agriculture Aziz Akhannouch, qui espère remporter les élections législatives du 8 septembre et prendre la tête du prochain gouvernement marocain.

La veille, le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste) avait publié un communiqué pointant du doigt, lui aussi, « l’utilisation obscène de fonds pour attirer les électeurs et certains superviseurs des bureaux de vote », mais sans nommer le RNI.

Piquée au vif, la formation d’Aziz Akhannouch a décidé, le 3 septembre, de réagir officiellement à ces accusations en se fendant d’un communiqué rejetant « les dangereuses déclarations médiatiques d’Abdellatif Ouahbi contre le parti, dans le but de perturber le bon déroulement de la campagne électorale du RNI. »

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« La gravité des accusations portées contre le parti ne heurte pas seulement son image vis-à-vis des citoyens et la crédibilité des institutions nationales mais, encore plus grave, affecte aussi le citoyen dans sa dignité », poursuit le communiqué, dans lequel le PJD n’est pas cité.

En avril, une autre passe d’armes entre les deux formations politiques avait agité la scène politique.

Accusant le patron du RNI d’instrumentaliser la pauvreté en distribuant, à travers sa fondation Joud, des paniers alimentaires aux citoyens démunis pour les inciter à voter pour lui, Abdellatif Ouahbi avait déclaré : « Joud est devenu un problème politique au Maroc, c’est le plus grand scandale du pays actuellement. Où se trouvait Joud auparavant pour parler d’un million de paniers [bénéficiaires] ? »

« Fake news », a rétorqué Aziz Akhannouch dans un live. « C’est une fondation privée que j’ai eu l’honneur de créer, mais nous restons discrets. Je n’ai jamais parlé de notre travail associatif », affirmait l’homme d’affaires et ministre de l’Agriculture.

Changement de cap

Cette rivalité entre le RNI et le PAM étonne beaucoup d’observateurs, tant les deux partis se ressemblent.

Fondé en 1978 par Ahmed Osman, le beau-frère de Hassan II, le RNI avait pour objectif de barrer la route aux deux premières forces politiques de l’époque, l’Union socialistes des forces populaires (USFP) et l’Istiqlal (Parti de l’indépendance), deux partis historiques qui n’hésitaient pas à s’opposer aux décisions de Hassan II.

Quant au PAM, il a été créé en 2008 par le conseiller royal de Mohammed VI Fouad Ali El Himma pour barrer la route aux islamistes du PJD, alors en pleine ascension.

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« En 2007, soit sept ans après l’avènement du nouveau règne, il y a eu des élections qui ont eu l’effet d’une douche froide pour tout le monde. La non-participation [comprendre : l’abstention, de 57,71 ] des Marocains a posé problème : le peuple marocain, à qui on offre des perspectives d’évolution à travers une approche démocratique, n’est-il pas intéressé ? », rappelait en mai Hassan Benaddi, cofondateur et premier secrétaire du PAM.

En revanche, notait-il, « on assistait à la montée en force d’un phénomène nouveau : l’islamisme politique qui, après l’Algérie et la Tunisie, commençait à se manifester au Maroc. Il s’agissait bien d’une déferlante politique nouvelle et il fallait répondre à la question : les Marocains n’étaient-ils plus intéressés par l’offre démocratique ? N’étaient-ils mobilisables que par un discours passéiste, un discours qui s’arroge le monopole des bons sentiments, de la morale et de la vertu ? »

Faire barrage aux islamistes, c’est aussi l’objectif du RNI. Mais entretemps, le PAM a changé de cap.

Depuis sa création, le parti du tracteur n’a eu de cesse de faire barrage aux islamistes du PJD, sans succès.

En 2011, à la faveur du Printemps arabe et de l’instauration d’une nouvelle Constitution, le PJD arrive au pouvoir après avoir remporté les élections législatives.

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En 2016, le PAM, dirigé alors par le très influent Ilyas El Omari, recrute à tour de bras les notables des autres formations politiques pour remporter les législatives d’octobre 2016 et déloger ses ennemis jurés.

« Je n’ai jamais voulu être chef de quoi que ce soit, même pas d’une association locale. Soit dit en passant, je voulais me retirer de la politique en 2011. C’est une promesse que j’avais faite à ma femme. Mais en constatant la montée en puissance des islamistes, il me fallait riposter », affirmait El Omari, peu avant le précédent scrutin, dans une interview donnée au magazine Économie et Entreprises.

En vain, car le PJD en sort une nouvelle fois vainqueur après avoir gagné 125 sièges au Parlement contre 2017 en 2011.

« Après la défaite électorale, le parti s’est retrouvé sans vocation. Notre vocation n’était pas de rester dans l’opposition, le PAM n’a pas été créé pour ça », explique à Middle East Eye un ancien compagnon d’El Omari.

Défait, Ilyas El Omari quitte le PAM en 2018, soit un an après le départ d’Abdelilah Benkirane.

Le RNI, « la vraie menace »

En 2019, après dix ans de combat politique, le PAM et le PJD décident, à la surprise générale, de s’allier dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceima, cette région que présidait jusqu’en 2019 Ilyas El Omari.

« On a expliqué au PJD que l’ère d’El Omari était révolue et qu’il fallait tourner la page, que cette rivalité ne servait aucun des deux partis », raconte un proche de Saâdeddine el-Othmani, l’actuel secrétaire général du parti à la lampe et chef du gouvernement. Et d’ajouter : « C’est même Saâdeddine el-Othmani qui a piloté cette alliance. »

Exit alors les invectives entre les deux partis. Surtout depuis l’élection de l’avocat Abdellatif Ouahbi à la tête du PAM après une guerre interne qui a conduit la formation politique au bord de l’implosion.

« Depuis sa création, le parti n’a jamais participé au pouvoir. Rester dans l’opposition serait le condamner à une mort certaine », témoigne un député du PAM à MEE.

En juillet dernier, Abdellatif Ouahbi a même déclaré ouvertement ne voir « aucune objection » à une alliance avec son ancien ennemi le PJD.

« Le parti qui menace désormais les ambitions du PAM, ce n’est pas le PJD mais le RNI. Plusieurs élus du PAM ont changé de parti à la veille des élections pour se présenter sous les couleurs du RNI, voilà la vraie menace pour nous », témoigne le député pamiste.