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Maroc : brisé par la débâcle électorale, le PJD en pleine déroute

Réduit à suspendre des députés qui ne veulent pas renoncer à leurs sièges et à envisager le retour d’Abdelilah Benkirane, le parti islamiste, qui n’existe quasi plus au Parlement, cherche à revenir sur la scène politique marocaine
Abdelilah Benkirane « veut revenir car il est apprécié par une large majorité des militants mais il attend que sa candidature soit défendue au sein des instances du parti », confie un membre du conseil national du PJD (AFP/Fadel Senna)
Abdelilah Benkirane « veut revenir car il est apprécié par une large majorité des militants mais il attend que sa candidature soit défendue au sein des instances du parti », confie un membre du conseil national du PJD (AFP/Fadel Senna)

Laminé aux élections législatives et locales du 8 septembre, le Parti de la justice et du développement (PJD, islamistes) tente de se ressaisir pour retrouver son identité et reconquérir ses militants.

Après deux mandats à la tête du gouvernement, le PJD s’est effondré de manière spectaculaire lors du scrutin du 8 septembre, se classant 8e avec seulement 13 sièges à la Chambre des représentants contre 125 en 2016.

Cette déroute a provoqué – fait unique dans l’histoire du parti – la démission de son secrétaire général et désormais ancien chef du gouvernement Saâdeddine el-Othmani.

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« On ne s’attendait pas du tout à un tel résultat. Arriver à la troisième place était le pire scénario que nous avions imaginé. Par leurs démissions, el-Othmani et les membres du secrétariat général ont voulu signifier qu’ils assument la responsabilité de cette défaite », témoigne à Middle East Eye un proche du chef de la formation islamiste, sous couvert d’anonymat.

De retour dans l’opposition, le parti à la lampe tente désormais de se remobiliser pour reconquérir ses militants et sa place au sein de l’échiquier politique marocain.

Dix jours après la démission de Saâdeddine el-Othmani, le PJD a diffusé le 19 septembre un communiqué pour dénoncer des « violations et des irrégularités » qui auraient entaché les élections législatives, communales et régionales.

Pointant du doigt « l’usage massif de l’argent », des « formes de corruption électorale », le parti estime que les « résultats ne reflètent pas la teneur de la cartographie politique et la libre volonté des électeurs », allant jusqu’à accuser, sans le nommer, le ministère de l’Intérieur de « manipulation sur des procès-verbaux ».

« Un baroud d’honneur politique sans aucun effet »

À l’annonce des résultats des élections, le ministre de l’Intérieur Abdelouafi Laftit avait déclaré que les scrutins, en dehors de « cas isolés », s’étaient déroulés dans des circonstances « normales ».

Par son communiqué au ton sans concession, le PJD signifiait que « le temps d’avaler des couleuvres sans broncher était révolu », confie à MEE une grande figure du parti.

En signant, en décembre 2020, l’accord tripartite relatif à la normalisation avec Israël, avant de valider le projet de loi légalisant l’usage thérapeutique du cannabis en conseil de gouvernement en mars 2021, Saâdeddine el-Othmani avait provoqué la colère des militants les plus fidèles du PJD, fermement attachés à la cause palestinienne.

« La déception de la jeunesse du parti et de nombreux sympathisants très attachés à la cause palestinienne a beaucoup pesé dans le vote du 8 septembre. Mais la direction ne regrette pas la signature de l’accord de normalisation »

- Un membre du conseil national du PJD

« La déception de la jeunesse du parti, très active sur le terrain, et de nombreux sympathisants très attachés à la cause palestinienne a beaucoup pesé dans le vote du 8 septembre. Mais la direction ne regrette pas la signature de l’accord de normalisation car c’était pour la cause nationale [le Maroc ayant rétabli les relations avec Israël en contrepartie de la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental] », explique à MEE un membre du conseil national du PJD.

Après le communiqué du 19 septembre, le parti s’est à nouveau démarqué en refusant, le 5 octobre, trois sièges à la Chambre des conseillers.

La raison invoquée par le PJD : les voix obtenues par ses candidats sont « largement et étrangement » au-dessus de ce qui leur revient, compte tenu des résultats des élections communales, où le parti est arrivé en queue de peloton.

« Pour ces raisons, et afin de contribuer au renforcement du processus démocratique dans notre pays et de préserver la crédibilité de l’action politique, le secrétariat général souligne que le parti n’est pas concerné par ces élections », a annoncé le PJD dans un communiqué, invitant ainsi ses trois élus à rejeter les sièges indus en démissionnant de la Chambre haute.

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« Nous avons dénoncé les irrégularités des élections qui n’étaient pas en notre faveur, nous ne pouvions donc pas accepter que, sur la base de ces mêmes résultats, on nous offre trois sièges comme lot de consolation », souligne un ancien parlementaire du parti à la lampe.

Une stratégie visant à calmer la colère de ses membres ? Pour le journal La Vie éco, qui appartient à l’actuel chef du gouvernement et rival du PJD Aziz Akhannouch, « la sortie du PJD est juste un baroud d’honneur politique sans aucun effet » car « maintenant qu’ils [les trois conseillers] détiennent leur mandat, non pas de leur parti mais de leurs électeurs, et qu’ils n’ont pas changé leur appartenance politique, personne ne pourra les obliger à démissionner ».

Après avoir haussé le ton en interne contre les trois élus, qui ont refusé de démissionner du Parlement, le parti a décidé de les suspendre, « ce qui signifie qu’ils n’ont plus aucun lien avec le parti », annonce un communiqué publié le 20 octobre.

Comme l’avaient déclaré à MEE des sources au sein du parti début septembre, Abdelilah Benkirane n’excluait pas son retour aux commandes en cas de déroute du parti aux élections.

Le 9 septembre, soit le lendemain de la défaite du PJD, l’ancien secrétaire général et ex-chef du gouvernement a demandé publiquement à el-Othmani, à travers une lettre diffusée sur Facebook, de démissionner de ses fonctions à la tête du parti. C’était chose faite dès le 10 septembre.

« Une réaction émotionnelle »

Limogé en mars 2017 par Mohammed VI après plusieurs mois de blocage gouvernemental, Abdelilah Benkirane avait tenté de se faire réélire à la tête du PJD pour un troisième mandat. En vain. Depuis, ses relations avec Saâdeddine el-Othmani, devenu son principal rival au sein du parti, sont inexistantes.

Selon plusieurs sources consultées par MEE, Abdelilah Benkirane peut désormais, conformément aux statuts du parti, retrouver ses fonctions de secrétaire général.

« Il veut revenir car il est apprécié par une large majorité des militants mais il attend que sa candidature soit défendue au sein des instances du parti », confie à MEE ce membre du conseil national du PJD.

« Le congrès extraordinaire du parti se tiendra le 30 octobre pour élire un nouveau chef à la place d’el-Othmani. Beaucoup pensent à Benkirane évidemment »

- Un responsable du parti à la lampe

« Le congrès extraordinaire du parti se tiendra le 30 octobre pour élire un nouveau chef à la place d’el-Othmani. Beaucoup pensent à Benkirane évidemment, mais je ne sais pas si son état de santé le lui permettra vu qu’il a été hospitalisé récemment pour une opération à Paris », explique un responsable du parti à la lampe.

Le 24 octobre, Abdelilah Benkirane s’est exprimé pour la première fois sur son éventuelle candidature à la succession d’el-Othmani. Dans une lettre publiée sur sa page Facebook, l’ancien chef du gouvernement s’est dit opposé à tout report du congrès ordinaire, prévu initialement en décembre et que la direction actuelle veut repousser à 2022. Une proposition sur laquelle devra statuer le congrès extraordinaire du parti ce 30 octobre.

« Après avoir pris connaissance de l’approbation par le conseil national de la proposition du secrétariat général démissionnaire, consistant à repousser d’une année l’organisation du congrès national ordinaire, je considère que je ne suis pas concerné par une candidature si le congrès extraordinaire venait à approuver cette proposition », a écrit Abdelilah Benkirane, laissant ainsi entendre qu’il se porterait candidat en cas de rejet du report du congrès ordinaire.

Toutefois, le retour d’Abdelilah Benkirane ne fait pas l’unanimité – même parmi les figures pourtant connues pour leur proximité avec lui, à l’image de l’ancien parlementaire et l’un des dirigeants du PJD Abdelali Hameddine.

« Appeler à la rescousse une figure de la génération des fondateurs pour répondre au désastre du 8 septembre est une réaction émotionnelle provoquée par les souvenirs des victoires de 2015 et 2016 », a écrit le 16 septembre l’ancien député, qui appelle ainsi à couper le cordon ombilical avec l’ancienne génération pour donner une nouvelle trajectoire au PJD.