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Maroc-Israël : coûts et bénéfices de la normalisation

Si la normalisation avec Israël peut appuyer la position marocaine sur le Sahara occidental, elle pourrait aussi, à terme, nourrir les radicalismes de tous bords
Manifestation de soutien aux Palestiniens à Rabat, le 15 mai 2021 (AFP/Fadel Senna)
Manifestation de soutien aux Palestiniens à Rabat, le 15 mai 2021 (AFP/Fadel Senna)

Huit mois après la signature de l’accord tripartite entre le Maroc, les États-Unis et Israël, selon lequel l’ex-président américain, Donald Trump, reconnaît la marocanité du Sahara occidental, le régime marocain a été acculé à manifester davantage son engagement dans le processus de normalisation avec Israël.

L’heure de vérité a enfin sonné. Après les Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn et le Soudan, le Maroc a été appelé à sortir de sa réserve en reconnaissant officiellement la représentation diplomatique d’Israël dans le royaume chérifien.

C’est donc dans un contexte bien particulier que s’inscrit la visite récente du chef de la diplomatie israélienne Yaïr Lapid dans le royaume. Après avoir inauguré le bureau de liaison israélien au Maroc, le ministre israélien des Affaires étrangères s’est lancé dans une campagne de communication savamment orchestrée par le Palais.

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Sous haute surveillance sécuritaire, il s’est rendu à Casablanca pour renouer avec la communauté marocaine de confession juive, la plus importante dans le monde arabe puisqu’elle compte environ 3 000 personnes, notamment en déjeunant avec quelques-uns de ses représentants dans un restaurant branché de la capitale économique.

Pour la petite histoire, le restaurant, qui appartient à la fille de Jamaï, un magnat marocain de l’immobilier proche du sérail, se nomme « Milk and Honey » (lait et miel), un nom renvoyant à un vieil adage populaire marocain qui, pour témoigner de l’entente parfaite entre deux personnes, assimile leur relation au mélange exquis des deux aliments (bhal assman ‘ala la’ssal).

La délégation israélienne a tenu à souligner l’ancrage culturel des juifs dans le royaume en se donnant en spectacle dans un climat de méfiance : formules de courtoisie en darija (dialecte marocain) à n’en pas finir, thé à la menthe et cornes de gazelle à volonté, séances de photos scrupuleusement organisées avec la population, etc.

Tout laisserait donc penser que la visite des officiels israéliens s’est déroulée dans une atmosphère conviviale. Mais cette communication minutieusement élaborée cache mal l’atmosphère délétère nourrie par la peur de voir resurgir, à tout moment, des projets d’attentats anti-normalisation avec Israël.

Des mesures sécuritaires drastiques ont d’ailleurs été mises en œuvre, notamment lors du déplacement de la délégation israélienne près de la médina, où se trouve le fameux mellah (ancien quartier juif).

Alliance maroco-israélienne en Afrique 

Au-delà de toute cette propagande, on peut se demander quels dividendes Israël compte tirer de cette normalisation.

D’abord, Israël peut se targuer d’avoir su faire adhérer le monarque alaouite, qui se présente comme le détenteur d’un leadership religieux dans le monde sunnite et qui préside le Comité Al-Qods, à la normalisation.

Il est évident qu’Israël va aussi essayer de s’adosser au Maroc afin d’assurer à terme un déploiement géostratégique en Afrique, déjà massivement investi par Mohammed VI.

Dans les faits, il est très probable que c’est en partie grâce au soutien du monarque qu’Israël a su retrouver son statut d’observateur (perdu en 2002) au sein de l’Union africaine (UA), historiquement favorable à la cause palestinienne. Une manœuvre décriée par Alger, qui s’oppose fermement à la normalisation avec Israël et encore plus à son retour de près ou de loin à l’UA.

Traduction : « Aujourd’hui, j’ai reçu le secrétaire d’État adjoint américain, M. Joey Hood, notre réunion a été l’occasion de discuter des moyens d’améliorer le dialogue stratégique entre l’Algérie et les États-Unis, et d’examiner les perspectives de promotion de solutions politiques et pacifiques aux différentes crises qui minent la paix et la sécurité en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. »

Dans le but d’éviter une nouvelle exacerbation des tensions dans la région, l’administration Biden a effectué des visites éclair au Maroc et en Algérie.

Mais les déclarations du représentant du département d’État américain n’ont pas été du goût du régime marocain. Et pour cause, l’administration Biden chercherait à faire comprendre à Alger que les manœuvres maroco-israéliennes en Afrique sont dans le viseur de la Maison-Blanche.

Vu sous cet angle, les propos de Mohammed VI, lors de son dernier discours du Trône, appelant notamment le président algérien à « œuvrer à un dialogue entre les deux pays », ne pourraient être qu’un écran de fumée visant à dissimuler les ambitions réelles du pouvoir marocain de s’accaparer un leadership régional, en tablant sur une alliance avec Israël, au sein de l’UA notamment.   

Pressions sur le royaume

Et côté marocain, quels dividendes sont attendus ?

Au chapitre économique, la propagande évoque un flux sans précédent d’investissements israéliens vers le royaume. Un engouement à nuancer : le rétablissement des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël n’aura pas, à terme, un impact considérable sur l’économie marocaine en crise.

Le royaume n’est que le cinquième partenaire économique d’Israël en Afrique, loin derrière l’Égypte, la Mauritanie, l’Éthiopie, l’Ouganda et le Ghana. De plus, l’augmentation potentielle des flux commerciaux ne dépassera pas, selon les officiels israéliens, les 500 millions de dollars.

Pour le moment, l’heure est à l’euphorie avec le lancement de lignes aériennes commerciales directes entre les deux pays : certes, des touristes israéliens se sont rendus à Marrakech et à Casablanca, mais il s’agit de groupes restreints venant, en grande partie, visiter des tombes de rabbins.

Des touristes israéliens arrivent à l’aéroport de Marrakech sur le premier vol commercial entre les deux pays, le 25 juillet 2021 (AFP/Fadel Senna)
Des touristes israéliens arrivent à l’aéroport de Marrakech sur le premier vol commercial entre les deux pays, le 25 juillet 2021 (AFP/Fadel Senna)

Malgré les relations historiques et culturelles indéniables entre les Marocains et les juifs, les tensions politiques et sécuritaires actuelles dans la région ne sauraient encourager les investisseurs israéliens et encore moins les touristes à miser sur la destination Maroc.

Rabat ambitionne aussi de bénéficier davantage des réseaux d’influence israéliens, qui ont déjà été déterminants pour pousser l’ex-président Trump à proclamer la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara occidental en échange de la normalisation entre le Maroc et Israël.

Là encore, cette ambition est à nuancer : pour Israël, il est hors de question de relâcher la pression sur le royaume, même après l’ouverture prochaine d’ambassades dans les deux pays. Les responsables israéliens travaillent d’arrache-pied – c’était déjà le cas sous le gouvernement de Netanyahou – sur le projet d’une visite royale en Israël. Tout récemment, le président israélien Isaac Herzog a d’ailleurs invité Mohammed VI à se rendre dans le pays.

Ce rapprochement pourrait aussi compromettre le rôle du roi en tant que président du Comité Al-Qods. À chaque fois que sera soulevée la question du statut de Jérusalem ou des provocations régulières des colons israéliens à l’encontre des Palestiniens résidant à Jérusalem, le monarque pourrait être interpellé.

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Rappelons que la visite de Yaïr Lapid au Maroc a coïncidé avec la décision secrète d’Israël d’avancer dans la construction d’une nouvelle rampe reliant le mur des Lamentations à l’esplanade des Mosquées et au dôme du Rocher.

Entre-temps, Israël n’a pas encore envisagé d’ouvrir un consulat au Sahara occidental, au même titre d’ailleurs que l’administration Biden, qui reste pour le moins évasive sur la question.

Le secrétaire d’État adjoint pour le Proche-Orient Joey Hood, en visite au Maroc fin juillet, a plutôt évoqué, au grand dam de la diplomatie marocaine, « une solution au conflit saharien dans le cadre de l’ONU et en concertation avec tous les protagonistes ». Deux jours après, lors de sa visite en Algérie, l’adjoint du secrétaire d’État américain Antony Blinken a mis l’accent sur « le dialogue stratégique et l’importance de l’alliance entre les États-Unis et l’Algérie dans la région ».

Vraisemblablement, la volonté de l’administration Biden était avant tout d’assurer la préservation des rapports de force existant entre Rabat et Alger.    

Au chapitre sécuritaire, il est vrai que la normalisation pourrait consolider la coopération entre les deux pays, en garantissant notamment la protection de la monarchie et la stabilisation du régime en cas de recrudescence des protestations sociales.

Mais dans les faits, cette coopération sécuritaire a toujours existé – Hassan II avait été accusé de proximité avec les services de renseignement israéliens.

En rétablissement les relations diplomatiques avec Israël, le roi Mohammed VI s’inscrit inexorablement dans la continuité de la politique de son père, voire même au-delà, à en croire les révélations sur l’utilisation du logiciel espion Pegasus.

Selon les données partagées par Forbidden Stories et Amnesty International avec Le Monde, Rabat serait en effet l’un des plus gros utilisateurs du logiciel puisque plus de 6 000 numéros de téléphone appartenant à des responsables politiques – dont Emmanuel Macron ! –, des militaires, des chefs de services de renseignement, des hauts fonctionnaires, des diplomates étrangers en poste ou des militants politiques ont été ciblés par le Maroc.

Du rôle des islamistes

Enfin – et c’est sur ce point que le coût politique de la normalisation pourrait être le plus élevé –, la normalisation entre le Maroc et Israël pourrait nourrir à terme la radicalisation de la protestation, notamment dans les rangs des forces vives propalestiniennes et surtout parmi les mouvances islamistes dites « modérées », à l’instar du Parti de la justice et du développement (PJD), à la tête du gouvernement depuis 2011.

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Dépêché par le Palais pour signer solennellement les accords instituant le rétablissement des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël, fin 2020, le chef du gouvernement issu du PJD, Saâdeddine el-Othmani, s’est fait remarquer par son absence lors de la visite de Yaïr Lapid – le roi n’ayant apparemment pas jugé opportun qu’il soit présent.

Le chef du gouvernement avait d’ailleurs fait l’objet de critiques acerbes de la part de son parti, notamment par sa jeunesse, ainsi que par le Mouvement unicité et réforme (MUR, aile prédicatrice du PJD), pour avoir joué le jeu du makhzen (pouvoir royal) en cautionnant la normalisation avec Israël.

Quelques mois après, le pouvoir avait décidé d’impliquer davantage le PJD, en lui confiant la mission d’approcher le mouvement islamiste palestinien Hamas. Et c’est le chef du gouvernement qui a été chargé d’accueillir en juin son leader Ismaël Haniyeh.

Cette configuration, dans laquelle le PJD semble engagé par le Palais pour baliser une « médiation secrète » diligentée par le roi avec les parties palestiniennes, pourrait toutefois rapidement évoluer.

Imaginer que le PJD bascule dans l’opposition, sous la pression considérable de l’establishment, après le scrutin législatif prévu le 8 septembre prochain, est une hypothèse très sérieuse. En tant que leaders de l’opposition au Parlement, ses membres pourraient aussi canaliser la protestation populaire, surtout celle revendiquant l’abolition de tout processus de normalisation entre le Maroc et Israël.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).