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Algérie-Israël : de l’Union africaine aux Jeux olympiques, la guerre en coulisses

Alger, qui a qualifié le retour d’Israël en tant que membre observateur dans l’Union africaine de « non-événement », regarde tout de même cette nouvelle offensive diplomatique comme une menace pour deux dossiers : la cause palestinienne et le Sahara occidental 
Au siège de l’Union africaine, à Addis-Abeba (AFP/Ludovic Marin)
Au siège de l’Union africaine, à Addis-Abeba (AFP/Ludovic Marin)
Par
ALGER, Algérie

« Le vrai problème à l’Union africaine, ce n’est pas qu’Israël redevienne membre observateur. Mais que le Maroc – qui colonise un territoire [le Sahara occidental] – en soit membre en tant qu’État ! »

Un diplomate algérien, contacté par Middle East Eye, partage le commentaire publié dimanche par le ministère des Affaires étrangères de son pays : le retour d’Israël comme membre observateur au sein de l’Union africaine est un « non-événement ». 

Pour autant, sans citer directement Israël, le ministère a condamné cette décision : « Prise sans le bénéfice de larges consultations préalables avec tous les États membres, cette décision n’a ni la vocation, ni la capacité de légitimer des pratiques et comportements dudit nouvel observateur qui sont totalement incompatibles avec les valeurs, principes et objectifs consacrés dans l’acte constitutif de l’Union africaine. »

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Jusqu’à la transformation de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en Union africaine (UA) en 2002, Israël était membre observateur. « Cela corrige une anomalie qui a perduré pendant près de deux décennies et représente une partie importante du renforcement des relations extérieures d’Israël », s’est félicité dans un communiqué le nouveau ministre israélien des Affaires étrangères Yaïr Lapid.

« Dans les faits, cela ne changera pas grand-chose », assure le diplomate algérien à MEE. « Car Israël entretient des relations avec 46 des 55 pays africains. Donc, de l’influence, il en a déjà… »

Mais dans le contexte actuel – la normalisation des relations entre le Maroc et Israël en échange de la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental ; le scandale Pegasus qui a révélé la connivence entre le Maroc et Israël autour de l’achat d’un logiciel pour espionner, entre autres, les Algériens ; la récente note du Maroc pour rappeler son soutien « au droit à l’autodétermination du peuple kabyle » –, la progression diplomatique d’Israël est perçue à Alger comme une menace

« D’autant qu’il faut bien l’admettre, nous sommes beaucoup moins offensifs », reconnaît un ex-haut cadre de la diplomatie algérienne contacté par MEE. « Cette agressivité diplomatique de la part d’Israël ne peut que nous inquiéter, à plus forte raison maintenant que les relations avec le Maroc, en d’autres termes à nos frontières, sont rétablies, qu’elles prennent la forme d’accords commerciaux ou technologiques. » 

« Le souci toutefois, pour l’Afrique et l’Algérie, c’est que la donne a changé. Le Maroc est revenu au sein de l’UA et sera un allié de taille pour Israël »

- Abdelkader Abderrahmane, chercheur 

« Il ne faut pas s’en offusquer plus que ça. Israël avait déjà ce statut au sein de l’OUA et travaillait depuis des années pour l’obtenir au sein de l’UA », relève aussi Abdelkader Abderrahmane, chercheur au sein du programme ENACT (pour renforcer la lutte contre le crime organisé transnational en Afrique) de l’Institut d’études de sécurité (ISS) et contributeur pour MEE. 

« Le souci toutefois, pour l’Afrique et l’Algérie, c’est que la donne a changé. Le Maroc est revenu au sein de l’UA et sera un allié de taille pour Israël. Pour leurs intérêts mutuels en Afrique mais aussi pour atténuer l’influence de l’Algérie sur le continent et en Afrique du Nord. »

Selon le spécialiste, l’affaire Pegasus « souligne clairement cette étroite coopération, le danger pour l’Algérie et bien entendu le dossier du Sahara occidental occupé par le Maroc ». 

« L’avantage technologique israélien aux mains du Maroc représente un réel danger pour l’Algérie, les Sahraouis mais aussi de nombreux États africains. Comme l’a souligné le scandale Pegasus, les Marocains ont espionné tous azimuts, au-delà de tout respect des règles diplomatiques internationales mais aussi des journalistes et membres de la société civile. »

Un « camouflet »

Ce mois de juillet, l’ex-ambassadeur et ministre algérien Abdelaziz Rahabi avait ainsi résumé cette menace : « L’appel du Maroc à la sédition [en Algérie] ne relève pas d’un simple acte diplomatique mais d’une action hostile à son unité et une escalade programmée dans la stratégie de la tension permanente dans la région. »

L’ex-Premier ministre Abdelaziz Djerad avait aussi, au moment de l’annonce de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, dénoncé « une réelle volonté d’attenter à l’Algérie ».

Pour Abdelkader Abderrahmane, « l’accueil triomphal et folklorique réservé aux touristes israéliens à leur arrivée à Marrakech en dit long sur cette lune de miel qui s’annonce entre le Maroc et Israël ». 

« L’Algérie, avec ses alliés africains historiques, se doit de réfléchir à la meilleure approche et stratégie afin que le couple Israël-Maroc ne devienne pas trop influent sur le continent mais aussi en Afrique du Nord et même au Sahel. Pour sa propre stabilité et sécurité, mais sur le long terme, pour celle du continent africain dans sa globalité », estime-t-il. 

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« Ce nouveau pas franchi par l’Union africaine en direction d’Israël constitue un énorme camouflet pour la diplomatie algérienne, dans le contexte de la toute récente remise en selle de celui que le régime algérien considère comme son ‘’Monsieur Afrique’’ ou son ‘’diplomate providentiel’’ qui va redorer le blason, très terni, d’Alger au sein de ses pairs africains », répond le site marocain Le360 en évoquant la nomination de Ramtane Lamamra comme chef de la diplomatie début juillet. 

Ce vétéran des chancelleries et de la diplomatie multilatérale, notamment en Afrique, déjà chargé de la politique extérieure sous le président Abdelaziz Bouteflika, avait également été pressenti pour être l’envoyé spécial des Nations unies en Libye. 

« Ce qui compte, ce sont les décisions prises lors des sommets, par les États. Pas un statut attribué par une commission – et pas par des États – qui s’est contentée de valider la demande d’un pays qui remplissait toutes les conditions », nuance le diplomate algérien. « D’ailleurs, regardez la liste des pays observateurs et vous verrez qu’il y en a de tous les continents ! »

« La récente décision du président de la Commission de l’Union africaine d’accueillir un nouvel observateur, qui relève de ses prérogatives administratives, n’est pas de nature à altérer le soutien constant et actif de l’organisation continentale à la juste cause palestinienne », veut aussi dédramatiser le communiqué relayé par l’agence officielle algérienne APS.

La Palestine, elle, bénéficie déjà du statut d’observateur à l’UA, où elle compte d’importants soutiens, notamment dans le conflit qui l’oppose à Israël.

« La présence d’Israël parmi les membres observateurs n’influera pas sur la position de l’UA, qui condamne dès qu’elle en a l’occasion les agressions d’Israël et qui est favorable à une solution à deux États », poursuit le diplomate.

« La présence d’Israël parmi les membres observateurs n’influera pas sur la position de l’UA, qui condamne dès qu’elle en a l’occasion les agressions d’Israël et qui est favorable à une solution à deux États »

- Un diplomate algérien à MEE

« Les modes de fonctionnement de l’Union africaine ne permettent aucune possibilité pour les 87 États observateurs extra-africains d’influencer les positions de l’Organisation continentale, dont la détermination est la compétence exclusive de ses États membres », insiste aussi la diplomatie algérienne. 

Depuis son indépendance, l’Algérie a pris fait et cause pour « le droit des peuples à l’autodétermination », en particulier celui des Palestiniens, dont elle est l’un des soutiens historiques.

Elle n’entretient pas de relations diplomatiques avec ce qu’elle appelle « l’entité sioniste ».

L’affaire Fethi Nourine

Mais Israël reste un sujet sensible. Pour preuve, la polémique qui a éclaté lors des Jeux olympiques de Tokyo autour du judoka algérien Fethi Nourine.

Ce dernier a déclaré forfait le 23 juillet pour ne pas avoir à affronter un adversaire israélien, en excipant de son soutien à « la cause palestinienne ».

Le jeune sportif a été suspendu par la Fédération internationale de judo (IJF) et son accréditation lui a été retirée. La même sanction a touché son entraîneur, Amar Benyekhlef. 

Le quotidien Liberté rappelle que Fethi Nourine avait déjà déclaré forfait pour les mêmes raisons lors des championnats du monde 2019, annonçant : « Ma position est claire quant à l’État sioniste. Je ne peux pas combattre contre un adversaire de ce pays, ce qui correspondrait à une reconnaissance implicite de ma part. Je suis pour la cause palestinienne, et cela ne changera pas. »

Selon le site algérien très nationaliste Algérie patriotique, « un travail de sape est mené par le Maroc en coulisses à Tokyo pour inciter les responsables du Comité olympique international [CIO] à sanctionner l’Algérie après le refus du judoka ». 

« Des officiels parmi la délégation marocaine veulent à tout prix faire croire aux responsables du CIO présents sur place au village olympique de Tokyo que cette décision est politique et non pas un choix personnel », peut-on lire en ligne.

L’affaire, très commentée sur les réseaux sociaux, a déclenché des débats passionnés.

Si beaucoup d’internautes ont applaudi le « courage » du judoka algérien, d’autres en revanche auraient préféré que Nourine affronte l’Israélien Tohar Butbul afin de le battre.

« Le judoka algérien avait le devoir de combattre l’Israélien, le vaincre et ainsi défendre ses couleurs nationales et remporter une victoire pour l’Algérie et pour la Palestine. En quoi son retrait est-il bénéfique pour la cause palestinienne ? », s’est interrogé le quotidien arabophone El Fadjr.