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Accord entre Israël et les Émirats arabes unis : les nouvelles puissances hégémoniques du Moyen-Orient

Cette vision sombre échouera, beaucoup plus vite que les traités jordanien et égyptien avec Israël, qui ont également été bâtis sur le sable. Elle ne peut qu’aboutir à plus de conflits
Des manifestants palestiniens ont incendié des silhouettes représentant Benyamin Netanyahou, Mohammed ben Zayed al-Nahyane et Donald Trump, lors d’une manifestation à Naplouse, en Cisjordanie occupée, le 14 août 2020 (AFP)

Les trois hommes qui ont établi la première reconnaissance par un État arabe d’Israël en 26 ans sont tous en difficulté sur le plan intérieur.

Le président américain Donald Trump s’efforce par tous les moyens d’empêcher ses compatriotes de voter en bon ordre en novembre, parce que si un nombre suffisant d’entre eux le faisaient, d’après les sondages actuels, il perdrait.

Chaque homme avait besoin d’un coup de force diplomatique, que leurs médias pourraient qualifier d’historique. Chacun sait ce qui leur arriverait s’ils perdaient le pouvoir 

Le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a été submergé par les manifestations devant son domicile en raison de sa façon de gérer le COVID.

Et le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed (MBZ) a vu ses projets favoris être anéantis les uns après les autres : d’abord la tentative de coup d’État en Turquie, puis le siège du Qatar, et dernièrement ses forces de substitution n’ont pas réussi à s’emparer de Tripoli.

Chaque homme avait besoin d’un coup de force diplomatique, que leurs médias pourraient qualifier d’historique. Chacun sait ce qui leur arriverait s’ils perdaient le pouvoir. Pour Netanyahou et Trump, cela pourrait signifier la prison. Pour MBZ, cela signifierait l’exil ou la mort. Son histoire d’amour avec Israël est son assurance-vie. Leurs destins personnels sont extraordinairement entrelacés.

Parfaitement conscient de la valeur déclinante de son investissement en Trump, MBZ avait besoin de trouver un autre soutien régional. Il s’est fait assez d’ennemis à la CIA et au Pentagone pour savoir que, dès le départ de Trump, l’État profond américain reviendra se venger.

Netanyahou avait besoin de trouver une stratégie pour échapper aux manifestations et à une coalition qui s’effiloche, pour trouver une politique qu’il contrôlait seul. Alors qu’il a une fois de plus trahi son aile droite en gelant (sans pour autant abandonner) l’annexion, le Houdini des évasions politiques vient de se libérer de ses entraves une fois de plus.

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« Pour la première fois dans l’histoire du pays, j’ai signé un accord de paix découlant de la force – la paix pour la paix », s’est-il vanté dans son tweet vidéo. « C’est l’approche que j’ai menée pendant des années : faire la paix est possible sans retourner les territoires, sans diviser Jérusalem, sans mettre en danger notre avenir. Au Moyen-Orient, les forts survivent – et un peuple fort fait la paix. »

Trump avait besoin d’un coup de force en politique étrangère, une chose qu’il pourrait qualifier de retour sur tout le capital politique qu’il avait investi dans son gendre, Jared Kushner. L’« accord du siècle » allait toujours être mort à l’arrivée. Trump avait besoin de concret.

Fin de l’aventure

Mais cet accord, qui sera soutenu par le Maroc, Bahreïn, Oman et l’Arabie saoudite, diffère fondamentalement des accords de paix conclus par l’Égypte (1979) ou la Jordanie (1994) avec Israël. Chacun à son tour a été le début d’une aventure. Chacune annonçait des négociations plus générales qui, pendant un certain temps, apportaient l’espoir d’une résolution juste du conflit palestinien.

C’est la fin d’une aventure. Aucune négociation, en dehors des palais des acteurs impliqués, n’a eu lieu à ce sujet. Il n’y aura pas d’élections pour obtenir un mandat populaire. Aucune des nombreuses factions ou partis palestiniens ne s’en est approchée, car cela signifierait l’abandon de Jérusalem-Est en tant que capitale d’un État palestinien, des négociations sur la base des frontières de 1967 et du droit au retour.

Le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed avec le président américain Donald Trump (AFP/photo d’archives)
Le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed avec le président américain Donald Trump (AFP/photo d’archives)

Cet accord n’est pas une question de paix. Les dirigeants arabes rencontrent régulièrement les dirigeants israéliens. Le roi Abdallah I de Jordanie a rencontré les dirigeants sionistes avant 1948 et son petit-fils le roi Hussein a poursuivi cette tradition. Son biographe Avi Schlaim a dénombré 42 rencontres avec ses homologues israéliens. Le roi Hassan du Maroc s’est servi du Mossad pour se débarrasser de ses adversaires. 

Aucun de ces contacts réguliers entre ennemis déclarés n’a changé le rejet d’Israël par les masses arabes. 

La reconnaissance d’Israël par les Émirats arabes unis (EAU) n’a rien à voir avec la recherche d’une fin au conflit. Il s’agit d’établir un nouvel ordre régional entre les dictateurs et les occupants – dictateurs arabes et occupants israéliens. Puisque l’Amérique se retire en tant que puissance hégémonique régionale, il en faut de nouvelles. Entrent donc Israël et les Émirats arabes unis.

Le commerce, les télécommunications sans entraves, les voyages et la reconnaissance entre Israël et ses voisins les plus riches du Golfe deviendront de nouveaux « faits sur le terrain », imaginent ses architectes, aussi immuables que les routes qui contournent les villages palestiniens et les colonies elles-mêmes. Aucune négociation n’est requise. Juste le drapeau blanc de la défaite.

Cet accord est une réalité virtuelle. Il sera soufflé par une nouvelle révolte populaire pas seulement en Palestine, mais à travers le monde arabe

Je suis assez confiant quant au fait que les Palestiniens n’agiteront pas le drapeau blanc de la reddition aujourd’hui, pas plus qu’ils ne l’ont fait au cours des sept dernières décennies. Ils n’abandonneront pas leurs droits politiques et n’accepteront pas l’argent. Mais il ne faut rien de moins pour que ce plan réussisse. 

Si cet effondrement moral devait se produire n’importe où, il se produirait dans une enclave qu’Israël affame depuis quatorze ans : Gaza. Mais rien n’indique que la résistance populaire à l’égard d’Israël décline. Cela ne se produira pas non plus en Cisjordanie, qui est relativement plus libre. L’Autorité palestinienne (AP) a qualifié cette décision de « méprisable » et de « trahison » à la fois envers le peuple palestinien, Jérusalem et la mosquée al-Aqsa.

La vague de colère et de ressentiment qui court dans les veines des Palestiniens se reflète dans l’ensemble de la population arabe. Chaque tentative honnête de prendre le pouls de l’opinion publique sur cette question apporte des réponses que Trump, Netanyahou et MBZ préfèrent ne pas entendre.

Le pourcentage d’Arabes opposés à une reconnaissance diplomatique d’Israël a augmenté, et non diminué, ces dix dernières années. L’« indice d’opinion arabe » a quantifié cette tendance. En 2011, 84 % des personnes interrogées étaient opposées à une reconnaissance diplomatique. En 2018, ce chiffre était de 87 %.

Attendons les réactions

Tant les Palestiniens que l’opinion publique arabe en général vont réagir à cela. Il est déjà possible de discerner deux tendances.

Parmi les Palestiniens, cet accord forcera le Fatah et le Hamas, rivaux acharnés depuis la guerre civile à Gaza en 2007, à se rapprocher. C’est déjà le cas au niveau des jeunes, mais le sentiment de colère et de trahison est tel dans les échelons supérieurs de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) que cela se produit également au niveau des dirigeants. 

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Si Netanyahou et ben Zayed se téléphonent, Mahmoud Abbas, le président palestinien, et Ismaël Haniyeh, le leader politique du Hamas, vont également se téléphoner. La vive réaction de l’AP à l’accord émirati a été saluée par le Hamas. Une source du parti a déclaré à Arabi21 qu’il considérait la position de l’AP comme une « occasion d’action commune sur le plan politique et sur le terrain en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ». 

Si ce nouveau sentiment d’objectif commun entre les deux principales factions palestiniennes rivales est durable – par le passé, Abbas n’a pas voulu accepter de partenaires dans la gouvernance de la Palestine –, c’est le début de la fin des arrestations de militants du Hamas en Cisjordanie par la sécurité préventive palestinienne.

Ceci était autrefois dirigé par Jibril Rajoub, aujourd’hui secrétaire général du Fatah. Or aujourd’hui, Rajoub tient des conférences de presse avec le commandant en second du Hamas, Saleh Arouri – autre signe du rapprochement en plein essor entre les deux partis.

Lors d’une conférence de presse conjointe avec Arouri, Rajoub a déclaré : « Nous mènerons notre bataille ensemble sous le drapeau de la Palestine pour obtenir un État palestinien indépendant et souverain selon les frontières de 1967 et résoudre la question des réfugiés sur la base des résolutions internationales. »

Le plan Dahlan

Cette réaction aurait été prévue par les puissances hégémoniques arabes et Israël. Leur réponse est de promouvoir le dirigeant palestinien en exil Mohammed Dahlan et/ou ses substituts en tant que prochain président palestinien. 

J’ai révélé ce plan il y a quatre ans. Il a été écrit noir sur blanc dans un document résumant les discussions entre les Émirats arabes unis, la Jordanie et l’Égypte.

Dans ce document, le retour de Dahlan était spécifiquement lié à « un accord de paix avec Israël avec le soutien des États arabes ».

Dahlan lui-même, qui est en exil à Abou Dabi, ne s’est pas prononcé sur l’accord. Mais sa faction au sein du Fatah, qui se fait appeler le « Mouvement réformateur démocratique », a publié un communiqué affirmant qu’elle « suivait avec grand intérêt la déclaration conjointe américano-émiratie-israélienne, qui annonçait le début d’une voie vers la normalisation des relations, qui inclut un gel de la décision par Israël d’annexer certaines parties de la Cisjordanie occupée ».

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Ses partisans l’ont nommé « le leader » au cours du week-end.

Conséquence ? Sa photo a été brûlée à Ramallah hier avec des photos de ben Zayed. 

Dans le passé, Dahlan a su astucieusement jouer sur les divisions entre le Hamas et le Fatah. Pendant un bref moment, il a été question d’un rapprochement entre Dahlan et le Hamas, via une relation relancée avec Yahya Sinwar, le chef du Hamas à Gaza. Sinwar et Dahlan étaient d’anciens camarades de classe. Les deux hommes se sont rencontrés lors d’entretiens secrets au Caire.

Tous ses efforts antérieurs, y compris le financement de mariages à Gaza et l’exploitation de partisans et de milices dans le camp de Balata, ont désormais été jetés au vent. Dahlan a franchi le Rubicon en soutenant cet accord, bien que ce fait n’ait pas encore été assimilé.

Dans le monde arabe en général, le deuxième effet immédiat de cette annonce est la reconnaissance du fait que les exigences du Printemps arabe pour la démocratie dans la région et les demandes de souveraineté des Palestiniens ne font qu’un.

Ils ont des ennemis communs : les despotes arabes dont la répression de la démocratie est plus cruelle et médiévale que jamais. Ils partagent une cause commune : la résistance populaire aux oligarques qui exercent tout le pouvoir – à la fois militaire et économique.

Netanyahou n’exagérait pas quand il a déclaré jeudi soir au moment de l’annonce de l’accord que la reconnaissance de son pays par les Émirats arabes unis enrichirait Israël. « C’est très important pour notre économie, l’économie régionale et notre avenir », assurait le Premier ministre.

Au lieu d’investir son argent en Jordanie ou en Égypte, qui a désespérément besoin de ses liquidités, le fonds souverain le plus riche du Golfe va commencer à investir en Israël

Il a déclaré que les EAU réaliseraient des investissements qui stimuleraient l’économie israélienne. Eh bien, c’est tout à fait ça. Au lieu d’investir son argent en Jordanie ou en Égypte, qui a désespérément besoin de ses liquidités, le fonds souverain le plus riche du Golfe va commencer à investir en Israël, qui est déjà une importante économie de haute technologie.

Non seulement ben Zayed méprise la démocratie arabe (d’où sa répression des mouvements démocratiques populaires), mais il méprise avant tout son propre peuple, qu’il relègue aux caniveaux de la nouvelle économie post-pétrolière.

Cette vision sombre échouera, beaucoup plus vite que les traités jordanien et égyptien avec Israël, qui ont également été bâtis sur le sable. Elle ne peut qu’aboutir à plus de conflits.

Alors qu’auparavant, les dirigeants israéliens pouvaient se faire passer pour des spectateurs des bouleversements dictatoriaux dans le monde arabe, l’accord lie désormais l’État juif au maintien de l’autocratie et de la répression qui l’entourent. Israël ne peut pas prétendre être la victime d’un « voisinage difficile ». Il est son pilier principal.

Cet accord est une réalité virtuelle. Il sera soufflé par une nouvelle révolte populaire pas seulement en Palestine, mais à travers le monde arabe. Cette révolte a peut-être déjà commencé.

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.