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Accord Émirats-Israël : un revers considérable pour Mohammed VI

La normalisation des relations entre Abou Dabi et Tel Aviv sonne le glas de l’équilibrisme diplomatique de Mohammed VI et réduit sa présidence du Comité al-Qods comme peau de chagrin
Le souverain marocain visitant le musée du Louvre d’Abou Dabi, le 8 novembre 2017 (AFP)
Le souverain marocain visitant le musée du Louvre d’Abou Dabi, le 8 novembre 2017 (AFP)

Le jeudi 13 août, sous les auspices du président américain Donald Trump, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le prince héritier et ministre de la Défense d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed (MBZ) ont annoncé la conclusion d’un accord devant aboutir à la normalisation totale des relations entre Israël et les Émirats.

Du côté de l’administration américaine, cet accord, présenté comme historique, fait partie du plan américain de paix pour le Moyen-Orient.

Sur le fond, des ambiguïtés persistent : alors que le pacte prévoit qu’Israël « suspende » ses projets d’annexion sur plusieurs zones de la Cisjordanie occupée, MBZ évoque, lui, un « arrêt » de toute annexion israélienne supplémentaire dans les territoires palestiniens.

D’un point de vue historique, cet accord fera des Émirats le troisième pays arabe – seulement – à suivre la voie de la normalisation (tatbi’) depuis la création d’Israël, après l’Égypte (1979) et la Jordanie (1994).

La « diplomatie d’écoute » menée par Mohammed VI, qui se veut l’émanation d’un soft power, met le roi au pied du mur

Ceci étant posé, c’est en matière d’impact politique qu’il serait intéressant d’examiner cet accord. Dans le Washington Post du 14 août, Jared Kushner, conseiller et gendre de Donald Trump, a considéré l’accord Émirats-Israël comme un « brise-glace » qui pourrait inciter d’autres pays arabes à suivre cette voie. Des officiels du département d’État américain évoquent, nominativement, trois monarchies : Oman, Bahreïn et le Maroc.

Le Maroc se retrouve donc dans le viseur de la diplomatie américaine, qui semble déterminée à sortir le roi Mohammed VI de sa situation de torpeur diplomatique.

Officiellement, Bahreïn et l’Égypte se sont empressés de saluer cette initiative, alors que les autres pays mentionnés observent encore le silence.

Pour le Maroc, l’heure est au bilan. L’accord entre les Émirats et Israël vient sonner le glas de la diplomatie royale qui refuse de prendre position en faveur de la normalisation avec Israël, alors que, dans la réalité, Rabat et Tel Aviv entretiennent des relations historiques et permanentes.

Avec l’annonce de cet accord, à un moment où le processus de paix est gelé, l’administration américaine semble avoir privilégié une « diplomatie agressive » menée par MBZ, l’homme fort des monarchies du Golfe.

Face à ce revirement stratégique, la « diplomatie d’écoute » menée par Mohammed VI, qui se veut l’émanation d’un soft power, met le roi au pied du mur.

« Accord du siècle » : la diplomatie à haut risque du roi du Maroc
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Le 25 juin, Middle East Eye avait attiré l’attention sur la diplomatie à haut risque du roi du Maroc, qui avait soigneusement évité de se positionner par rapport à l’« accord du siècle ». Rappelons que lors de la visite de Jared Kushner au Maroc, fin juin 2019, à la veille de la tenue de la conférence de Manama, Mohammed VI n’avait pas convaincu l’administration Trump.

Le souverain ne s’était pas montré enthousiaste à l’idée de contribuer au financement de cette conférence et encore moins à celle de discuter de la question de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël. Mais face au forcing américain, le royaume n’avait d’autre choix que de participer au moins aux travaux de « l’atelier économique » de Bahreïn.

La diplomatie de l’action avait alors pris l’ascendant sur celle des intentions. L’équipe Kushner voulait que les relations historiques entre Israël et le Maroc se traduisent par des actes concrets, au lieu de se limiter à des effets d’annonce et des discours mielleux sur l’ancrage du judaïsme dans le royaume chérifien.

Un ami historique

L’administration Trump avait en effet cette ambition de rallier le roi du Maroc, président du Comité al-Qods (une organisation réunissant les soutiens de la cause palestinienne au sein du monde arabe), à l’« accord du siècle » et de bénéficier, au moins, de la symbolique du ralliement d’un ami historique d’Israël.

Mais après la décision du président Trump de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem, le 6 décembre 2018, le roi Mohammed VI est resté fidèle à son jeu d’équilibriste en déclarant : « Nous sommes engagés en vue d’adopter une position équilibrée susceptible de rétablir le climat de confiance et de relancer le processus de paix entre les parties palestinienne et israélienne ».

Du point de vue des Américains, il s’agissait là d’un discours léthargique. À leurs yeux, le souverain alaouite se dérobait à la réalité et refusait de faire des concessions majeures en faveur de la reconnaissance à terme d’Israël.  

Ne voulant rien lâcher, les Américains ont donc décidé de trouver une formule politique susceptible d’enclencher à terme un processus de normalisation progressive des relations entre Israël et les pays arabes.     

Pour le Maroc, les Émirats arabes unis sont un partenaire politique mais surtout économique
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Pour ce faire, l’administration Trump a décidé de favoriser l’interventionnisme de la « coalition arabe » dans sa guerre au Yémen, espérant ainsi fragiliser les pétromonarchies qui avaient, au passage, été appelées à verser des milliards de dollars au président Trump pour se payer la protection américaine.

De son côté, le Maroc avait opté pour une « diplomatie de l’écoute » animée par un multilatéralisme de façade qui s’est traduit par la sortie de la coalition de la guerre contre le Yémen et la neutralité du royaume dans le blocus imposé au Qatar, depuis juin 2017, par Riyad, Abou Dabi, Manama et Le Caire.

Depuis, à en juger par les campagnes médiatiques de part et d’autre et les tensions diplomatiques récurrentes, les relations entre le Maroc et les Émirats, et leur allié l’Arabie saoudite, dirigée par Mohammed ben Salmane (MBS), ne sont plus au beau fixe.

À partir de ce moment-là, la décision américaine a été prise de privilégier les riches princes du Golfe, tout en maintenant la pression sur Mohammed VI pour affaiblir son leadership symbolique. 

Le forcing exercé sur le royaume était orchestré par Israël, qui n’a d’ailleurs cessé de multiplier la pression diplomatique sur le Maroc afin qu’il prenne clairement position en faveur de l’« accord du siècle ».

En décembre 2019, à l’issue de la visite officielle de Mike Pompeo au royaume, le département d’État américain a mis en ligne un briefing dans lequel on pouvait lire ceci : « La question de la normalisation des relations du Maroc avec Israël n’a pas été discutée et les fuites dans la presse israélienne au sujet d’une tentative de normalisation avortée avec le Maroc coïncidaient avec notre voyage, mais ce n’était pas à notre ordre du jour. »

Simple coïncidence ou manœuvre israélienne sur le terrain ? Selon la chaîne israélienne Channel 12, Benyamin Netanyahou espérait se joindre au secrétaire d’État américain lors de sa visite officielle au Maroc, mais « le roi Mohammed VI aurait opposé son veto à cette idée ».

Photo : Le secrétaire d’État Mike Pompeo est le plus haut responsable américain à se rendre au Maroc depuis l’élection de Trump (AFP)
Photo : Le secrétaire d’État Mike Pompeo est le plus haut responsable américain à se rendre au Maroc depuis l’élection de Trump (AFP)

En coulisses, des voix évoquaient les termes d’un « deal secret » : une reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental contre la normalisation des relations marocaines avec Israël. 

Le forcing diplomatique sur le royaume a pris de l’ampleur lorsque le président algérien Abdelmadjid Tebboune a décidé d’effectuer, le 25 février 2020, une visite officielle de trois jours en Arabie saoudite.

Dans la foulée, Mohammed VI s’est empressé d’envoyer sur le champ son premier conseiller royal, accompagné de son ministre des Affaires étrangères, pour rencontrer le prince MBS.

La diplomatie marocaine aurait proposé une médiation pour apaiser les tensions entre les pays du Golfe et le Qatar.

De son côté, Alger était inquiet de l’ouverture par Rabat de consulats de certains pays africains au Sahara occidental. Les généraux algériens tentaient ainsi un rapprochement avec Riyad afin de contrer les manœuvres de Rabat et de soutenir le Front Polisario qui allait participer au sommet Afrique-Ligue arabe, prévu le 16 mars à Riyad et finalement reporté par les organisateurs.

Mise sous pression, la diplomatie marocaine en perte de vitesse avait même programmé une visite du roi Mohammed VI en Égypte pour chercher le soutien du général Sissi – l’homme fort de l’Égypte n’ayant pas hésité à recevoir officiellement des délégations du Front Polisario.    

L’interventionnisme de MBZ

Ces dernières années, les relations diplomatiques entre le Maroc et les pays du Golfe ont été particulièrement tendues.

Du côté de Riyad, on ne compte plus les campagnes politiques menées contre le royaume, notamment contre son intégrité territoriale. Dans le même temps, de nombreux fonds d’investissements émiratis ont quitté le Maroc, même si certains d’entre eux ont choisi de revenir, espérant ainsi marquer la présence des Émirats dans la région.

En coulisses, MBZ a manœuvré pour éloigner le royaume de ses alliés traditionnels en Afrique, notamment en accordant un don de deux milliards de dollars à la Mauritanie ou en redéployant les Émirats au Sénégal auprès des confréries religieuses, traditionnellement proches du royaume chérifien.   

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En plein confinement dû au COVID-19, les Émirats s’en sont pris, via les réseaux sociaux, à la gestion de la pandémie par le chef du gouvernement marocain, allant jusqu’à évoquer, par l’intermédiaire d’une plateforme émiratie de lobbying, l’idée d’« un coup d’État au Maroc pour dégager les islamistes ».

Quelques semaines après, vers la mi-avril 2020, le régime marocain a dû faire face à l’interventionnisme de MBZ, qui a décidé de prendre personnellement en charge le rapatriement de touristes israéliens coincés au Maroc.

Du côté des Émirats, l’initiative se justifiait par l’absence de vols directs entre Israël et le Maroc. Piquées au vif, les autorités marocaines ont refusé l’entrisme des Émirats, arguant que le rapatriement des touristes israéliens relevait de la responsabilité marocaine.

La presse israélienne avait ouvertement soupçonné le Maroc de vouloir bloquer des citoyens israéliens et n’avait pas manqué de saluer les liens d’amitié entre les Émirats et Israël.

Aussi, la manœuvre de MBZ pour venir à la rescousse des Israéliens bloqués au royaume aurait pu être considérée comme le prélude sur une « terre arabe » de l’accord Émirats-Israël, avant qu’il ne soit officialisé à la Maison-Blanche, quatre mois plus tard.      

Bien qu’il soit conscient du rôle majeur que peut jouer Israël pour appuyer la solution de l’autonomie élargie proposée par le Maroc au Sahara occidental, Mohammed VI aura certainement du mal à franchir le pas en acceptant une normalisation avec Israël

Cet incident diplomatique vient malgré tout perturber une coopération économique et sécuritaire soutenue entre le Maroc et Israël. En témoigne ainsi la participation officielle d’un chercheur israélien à une conférence internationale, tenue début mars 2020 à Marrakech, sur le thème de la lutte contre le terrorisme.

Tout récemment, le souverain a même ordonné à son ministre de l’Intérieur de procéder à l’organisation des élections des instances représentatives des communautés israélites marocaines qui ne s’étaient pas tenues depuis 1969.

Cependant, malgré les tentatives du régime de Mohammed VI en vue d’entretenir une diplomatie équilibriste à l’agonie, l’accord Émirats-Israël vient ébranler le « mythe fondateur » des relations historiques entre Israël et le royaume chérifien.

Bien qu’il soit conscient du rôle majeur que peut jouer Israël pour appuyer la solution de l’autonomie élargie proposée par le Maroc au Sahara occidental, Mohammed VI aura certainement du mal à franchir le pas en acceptant une normalisation avec Israël.

Entre-temps, le souverain va tabler sur l’usure du mandat du président Trump, tout en espérant que ce dernier perde les prochaines présidentielles. La diplomatie marocaine va certainement essayer d’apaiser les tensions avec l’Arabie saoudite du roi Salmane qui exclut toute idée de normalisation avec Israël.

Tout récemment, le ministre marocain des Affaires étrangères a reçu son homologue saoudien pour réitérer les relations amicales, et historiques entre les deux royaumes.

Sans compter le soutien historique dont bénéficie le régime marocain de la part de la France, qui s’est dite satisfaite de l’accord Émirats-Israël, qualifié par le président Emmanuel Macron de « décision courageuse pour construire la paix dans la région ».

Mais dans tous les cas, cet accord va certainement abîmer l’image du Maroc auprès de ses alliés, qui pourraient lui reprocher son manque d'engagement sur la voie de la normalisation alors qu’il se plaît à se présenter comme un « ami d’Israël ». C’est toute l’autorité du monarque qui sera fragilisée, surtout à la tête du Comité al-Qods. Dorénavant, la marge de manœuvre de Mohammed VI se trouvera considérablement réduite sous les coups de boutoir des puissants dirigeants du Golfe. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.       

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).