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Sahara occidental : le soutien israélien aux manœuvres secrètes du Maroc

Fidèle à la realpolitik du régime, la diplomatie marocaine tente une ouverture « à risque » sur l’alliance israélo-américaine afin de défendre l’intégrité territoriale du royaume  
Six ans après la rupture des pourparlers directs, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, arrive pour de nouvelles discussions soutenues par l’ONU sur la région contestée du Sahara occidental, le 5 décembre 2018 à Genève, en Suisse (AFP)

À la surprise générale, l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental, Horst Köhler, a démissionné de ses fonctions jeudi 23 mai pour des « raisons de santé », selon un communiqué de l’ONU. 

Dans un langage diplomatique aseptisé, le secrétaire général de l’ONU António Guterres s’est dit « reconnaissant » aux parties (le Maroc et le Front Polisario) et aux États voisins (l’Algérie et la Mauritanie) pour leur « engagement » avec Köhler dans le processus politique visant la résolution du conflit saharien.

Réagissant à chaud à cette décision majeure, le Maroc a pris note, avec regret, de la démission de Köhler, dans un communiqué du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale (MAECI). En ajoutant que le royaume demeure « engagé pour parvenir à solution politique réaliste, pragmatique et durable, basée sur le compromis, dans le cadre de l’initiative d’autonomie ».

Pourtant, à regarder de plus près l’enchaînement des évènements, on serait tenté de croire que derrière ce « bal diplomatique » savamment orchestré par les Américains, sont dissimulées des manœuvres secrètes entreprises par la diplomatie marocaine pour éviter une « solution imposée » par l’administration américaine, et ce, à l’insu des protagonistes et même à l’encontre de la volonté de Köhler. 

Dans cette nouvelle configuration, le redéploiement de la diplomatie marocaine semble conditionné, comme à l’accoutumée, par la realpolitik du régime, qui se manifeste, cette fois-ci, par un rapprochement à risque du royaume avec Israël, allié historique et inconditionnel des États-Unis. 

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C’est en juillet 2017 à New York qu’António Guterres avait annoncé la nomination officielle de Horst Köhler au poste d’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental. L’ancien président allemand succédait ainsi à l’Américain Christopher Ross.  

Durant sa mission onusienne, Horst Köhler a essayé, difficilement, de relancer le processus politique des négociations entre le Maroc et le Front Polisario pour trouver une solution au conflit saharien. 

Les rencontres effectuées entre les deux parties à Genève depuis la fin 2018 (en décembre puis en mars) n’ont pas été couronnées de succès. Face au blocage, les parties concernées avaient prévu une troisième rencontre en vue d’accélérer les négociations politiques. 

Cependant, malgré toutes les difficultés rencontrées, force est de reconnaître que Köhler est parvenu au moins à convaincre les parties concernées de reprendre les négociations, et ce, après six ans d’interruption de dialogue. 

« Fondamentalement divergents »

Et pourtant, après la deuxième rencontre, le Front Polisario avait tenté de rompre le dialogue en accusant le Maroc d’« avoir manqué de sérieux et d’engagement ». Fin mars, Köhler en avait conclu que les positionnements des parties concernées restaient « fondamentalement divergents ». 

Ce qui semble avoir incité le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, sous la pression des Américains, à demander aux parties concernées « des gestes » pour pouvoir avancer sur une proposition de solution.  

C’est d’ailleurs dans ce climat de tensions que s’inscrit à juste titre la visite non annoncée effectuée par le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, aux États-Unis, les 17 et 18 mai. Une visite secrète consacrée uniquement à la question du Sahara occidental, à en croire le représentant de la diplomatie marocaine.

Agacée par la stagnation des négociations et un certain laxisme de Köhler, l’administration Trump semble avoir choisi de s’entretenir, prioritairement, avec le royaume, l’objectif supposé étant de l’informer des « orientations nouvelles » de l’administration américaine concernant le dossier du Sahara occidental.  

Pression diplomatique américaine

Sous la pression de l’administration américaine, le rapport onusien avait exhorté les parties concernées à faire « des gestes » pour avancer vers une sortie de crise. C’est dire le rôle central que jouent les États-Unis dans le dossier du Sahara occidental. 

À cet égard, il n’est pas anodin de relever que les trois dernières résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies ont limité le renouvellement le mandat de la MINURSO à seulement six mois au lieu d’un an comme ce fut le cas par le passé. Pour rappel, la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental, qui garantit, depuis 1991, un cessez-le-feu dans la région, compte quelque 300 membres et coûte à l’ONU environ 50 millions de dollars. 

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La forte implication des États-Unis dans le processus politique relatif au conflit saharien s’est traduite par la visite non annoncée du secrétaire adjoint aux Affaires politiques, David Hill, à Rabat, début avril. 

Cette visite diplomatique stratégique, la seule qu’il a effectuée d’ailleurs dans toute la région, est survenue la vieille de l’adoption, début mai, de la résolution 2468 du Conseil de sécurité concernant la question du Sahara occidental.

L’envoyé américain en charge de cette question au département d’État s’est entretenu, exclusivement, avec les diplomates marocains à propos des développements dans ce dossier à la lumière de la situation en Algérie et de ses conséquences pour l’avenir du Polisario et des camps de Tindouf. 

La lecture de la dernière décision de l’ONU, fin avril, laisse entrevoir la probable intention de l’administration Trump d’imposer une « formule politique » loin de la proposition marocaine d’autonomie et de celle du référendum défendue par le Polisario et l’Algérie.

Un rapprochement « à risque » du Maroc avec Israël

Devant l’impasse politique, les États-Unis semblent avoir décidé d’évincer Köhler, en reprenant ainsi le contrôle du dossier du Sahara occidental. Privilégiant une solution « consensuelle » qui éviterait l’embrasement de la situation dans la région, l’administration Trump aurait laissé entendre qu’elle était plus ou moins prédisposée à soutenir « en coulisses » une proposition raisonnable et pragmatique de la part du royaume. 

Mais face à ce revirement subreptice, l’Algérie et le Polisario se sont déployés pour mobiliser le soutien de la Russie, qui avait estimé que la solution de l’autodétermination du peuple sahraoui n’était pas assez prononcée dans la dernière résolution du Conseil de sécurité. Ce qui explique justement l’abstention de la Russie lors du vote et, aussi, la décision de Moscou d’envoyer une délégation diplomatique dans la région, afin de s’enquérir du rôle de la MINURSO. 

Le Maroc tente de mettre en avant une diplomatie multilatérale fondée sur la realpolitik

À ce stade d’analyse, on pourrait affirmer que l’administration américaine est en train d’opérer un recalibrage de son positionnement sur le conflit saharien. Ce qui pourrait très bien favoriser à terme la proposition politique du royaume dans le cadre d’un rapprochement du Maroc avec Israël, allié historique des États-Unis. 

Conscient des enjeux géostratégiques relatifs à la signature de l’« accord du siècle » de Trump, le Maroc tente de mettre en avant une diplomatie multilatérale fondée sur la realpolitik.

En sa qualité de président du Comité Al-Qods, le roi Mohammed VI a été l’un des premiers chefs d’État musulmans à avoir dénoncé la judaïsation de la ville de Jérusalem, à la suite du transfert de l’ambassade américaine à la ville sainte. 

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Il a été aussi l’instigateur d’un rapprochement avec le roi Abdallah de Jordanie, en sa qualité de tuteur des lieux saints. Enfin, le souverain alaouite a été le représentant du monde musulman sunnite, qui est parvenu à mettre sur pied une alliance « islamico-chrétienne » pour la préservation du statut de Jérusalem.  

Dans un texte signé lors de la visite papale au Maroc, le 30 mars dernier, le pape François et le roi du Maroc Mohammed VI ont appelé à « préserver » Jérusalem comme « patrimoine commun des trois religions monothéistes ». 

Bien plus, quelques jours auparavant, le Maroc a décidé de reporter la visite du président du sénat roumain, initialement prévue entre le 27 et 31 mars. Deux jours auparavant, c’est le roi Abdallah de Jordanie qui a décidé d’annuler sa visite, prévue le 25 mars dernier pour la Roumanie. La raison non déclarée derrière ces deux décisions serait sans doute liée aux déclarations officielles de la Premier ministre roumaine, Viorica Dăncilă, le 24 mars dernier, lors de sa visite à Washington, concernant la décision de transférer l’ambassade de Roumanie à Jérusalem.  

Ensuite, il faut rappeler que le souverain ne s’est pas montré particulièrement enthousiaste à la visite que comptait organiser, avec le soutien des Américains, le Premier ministre Benyamin Netanyahou au Maroc, juste après la dernière visite papale au royaume et à quelques semaines près de la tenue des élections législatives en Israël, le 9 avril.

En juin 2017, enfin, le roi du Maroc ne s’est pas rendu au Liberia pour participer au sommet de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en raison de la présence du Premier ministre israélien. 

La carte des « alliances historiques »

En même temps, le souverain marocain est parfaitement conscient qu’il a besoin d’Israël afin de bénéficier du soutien des États-Unis à la position du Maroc sur la question du Sahara occidental. À maintes reprises, d’ailleurs, le roi n’a pas manqué de souligner l’importance de l’héritage judaïque dans la formation de la culture marocaine dans le cadre des relations historiques privilégiées qui lient le royaume et Israël.

Tout récemment, le souverain a même ordonné au ministre de l’Intérieur de procéder à l’organisation des élections des instances représentatives des communautés israélites marocaines, non tenues depuis 1969.

Par ce geste hautement symbolique, le roi aspire ainsi obtenir le soutien de la communauté juive marocaine, notamment pour appuyer la solution marocaine d’autonomie dans le cadre de l’intégrité territoriale du royaume. 

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La realpolitik du Maroc émane vraisemblablement d’un choix diplomatique du régime qui table sur un « multilatéralisme de contingence » afin de préserver les intérêts stratégiques du pays. En période de controverses et de tensions politiques, la diplomatie marocaine se trouve manifestement acculée, cette fois-ci, à jouer la carte des « alliances historiques ». En essayant de renouer officieusement contact avec Israël, le royaume semble engagé à terme dans un processus de « normalisation » qui ne dit pas son nom. 

À entendre les déclarations officielles et les prises de position diplomatiques, de part et d’autre, on serait tenté de penser que les relations bilatérales entre le Maroc et Israël traversent une période de crise. Or, il n’en est rien. 

Bien au contraire. En acceptant, tout récemment, de recevoir le président du sénat roumain, après l’annulation de sa visite en mars, le royaume tente de jouer la carte de l’apaisement et la conciliation avec un « allié historique » qui exerce une influence incommensurable sur l’administration américaine.

En choisissant de miser subrepticement sur l’alliance stratégique « judéo-américaine », pour défendre manifestement l’intégrité territoriale du royaume, Mohammed VI pourrait s’exposer à des risques politiques indéniables. Il pourrait susciter ainsi un sentiment de mécontentement populaire qui pourrait nuire à son statut symbolique de « commandeur des croyants » et, par là même, à son statut de président du Comité Al-Qods.

Mais c’est méconnaître les calculs du pouvoir que de croire que cette manœuvre politique est hasardeuse. Peut-être bien que le jeu en vaut la chandelle, surtout dans un contexte d’instabilité inhérent à la montée des protestations dans le monde arabe.   

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye. 

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).