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Rabat et Washington mèneraient des négociations secrètes sur le Sahara occidental 

Selon les informations recueillies par MEE, les Américains auraient pressé Horst Köhler, émissaire de l’ONU pour le Sahara occidental, de convaincre le Polisario de se plier au plan d’autonomie du Maroc
Le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita (à gauche), en compagnie du secrétaire d’État américain Mike Pompeo, se rend au département d’État américain à Washington DC, le 17 septembre 2018 (AFP)
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DAKAR, Sénégal

Alors qu’un troisième round de négociations sous la tutelle de l’ONU est annoncé pour l’été entre le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie au sujet de l’avenir du Sahara occidental, une source diplomatique a confié à Middle East Eye que des pourparlers secrets se tenaient actuellement entre le Maroc et les États-Unis. 

« Les Américains seraient en train d’intervenir en coulisses, menaçant de mettre un terme aux espoirs d’indépendance des Sahraouis », a-t-elle déclaré en précisant que la confusion politique dans laquelle se trouve l’Algérie aujourd’hui pourrait par ailleurs « compromettre gravement tout règlement politique ».

Le Maroc occupe la majeure partie du Sahara occidental depuis 1975, année au cours de laquelle l’Espagne coloniale s’est retirée, et cherche depuis à exploiter et commercialiser ces ressources.

Le chef de la délégation sahraouie et du Front Polisario Khatri Addouh lors des négociations sur la fin du conflit du Sahara occidental au bureau des Nations unies à Genève, le 22 mars 2019 (AFP)

L’invasion a entraîné une guérilla de quinze ans entre le Maroc et le Front Polisario, soutenu par l’Algérie, mouvement de libération au nom du peuple sahraoui, qui prit fin en 1991, quand un vote d’autodétermination a été promis au Sahraouis. Ce vote ne s’est jamais concrétisé, malgré la présence d’une force de l’ONU depuis 1991, mandatée pour préparer le territoire à un référendum sur l’autodétermination. 

« J’exhorte les parties à montrer activement des gestes de bonne foi démontrant leur volonté de faire des progrès », a déclaré lundi le secrétaire général de l’ONU António Guterres en se félicitant à cet égard de la décision du Front Polisario de se débarrasser de son dernier stock de mines. 

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Il a également insisté sur le fait qu’une solution est « désormais envisageable » et doit permettre d’aboutir à une « auto-détermination de la population du Sahara occidental » sous réserve d’une « volonté politique forte » des parties et de l’ensemble de la communauté internationale.

Pour Samir Bennis, analyste politique et rédacteur en chef du Maroc World News, si les pourparlers sont certes un « grand pas dans la bonne direction », la seule solution viable n’en reste pas moins le plan d’autonomie. Or Rabat propose un projet d’autonomie du Sahara occidental qui accorderait à la région une autonomie limitée sous souveraineté du Maroc, qui contrôlerait la défense et les affaires étrangères de la région.

« Le Maroc a plus d’une fois réaffirmé sa position. Nous sommes convaincus qu’est à exclure tout ce qui outrepasserait son plan d’autonomie », souligne-t-il. 

« Pour amuser la galerie »

Le Maroc peut en tout cas compter sur de puissants alliés. Selon une source diplomatique rompue aux pourparlers de Genève, les pressions américaines pourraient faire pencher les négociations en faveur du Maroc.

Selon cet informateur, après la première série de pourparlers en décembre, les Américains auraient pressé Horst Köhler, émissaire de l’ONU pour le Sahara occidental, de convaincre le Polisario de se plier au plan d’autonomie du Maroc. 

Lorsque le Polisario rencontra Köhler lors des entretiens de Berlin après le premier round, « Köhler les a avertis qu’il était exclu de discuter d’indépendance. Il leur a dit : ‘’C’est le seul scénario à votre disposition. À vous de le faire accepter à votre peuple’’ », affirme notre source.

Un mur de 2 700 km sépare les Sahraouis du territoire revendiqué par le Maroc au Sahara occidental (AFP)

Le Front Polisario répliqua en signifiant à Köhler qu’il s’agissait d’une « ligne rouge » : que jamais le peuple sahraoui ne saurait s’en contenter.

Selon cette source diplomatique, les véritables négociations se déroulent en secret, loin de la Suisse – à Washington DC –, entre les Marocains, les Américains et et Köhler. « Il y a fort à craindre que les pourparlers de Genève ne servent qu’à amuser la galerie. »

Selon notre interlocuteur, l’optimisme d’António Guterres se fonde sur la participation américaine à un processus longtemps négligé par la communauté internationale.

« Au fil du temps, communauté internationale et médias internationaux ont scandaleusement fait l’autruche à ce sujet. Dès lors qu’un acteur majeur décide de s’impliquer, António Guterres a de fait en main des atouts quand il évoque la perspective d’une solution. »

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Autre acteur majeur : l’Algérie. Elle offre depuis longtemps au Polisario un soutien inconditionnel – armes, aide et entraînement militaire – et elle héberge aussi 150 000 réfugiés du Sahara occidental.

Bennis, l’analyste marocain, affirme qu’il ne peut y avoir de règlement sans l’implication de l’Algérie, car « le Polisario n’existerait pas sans le soutien militaire, diplomatique et économique de l’Algérie ».

Selon l’expert, avoir l’Algérie de son côté aiderait à surmonter les divisions au sein du Conseil de sécurité de l’ONU.

« Des divergences ont toujours opposé les membres permanents du Conseil de sécurité. Certains soutiennent le Maroc, d’autres l’Algérie. Si d’aventure États-Unis, France et Royaume-Uni se mettaient d’accord pour imposer le plan d’autonomie du Maroc, la Russie ne manquerait pas de leur opposer son veto ».

« J’exhorte les parties à montrer activement des gestes de bonne foi démontrant leur volonté de faire des progrès », a déclaré le secrétaire général de l’ONU António Guterres (Reuters)

Cependant, l’Algérie affirme résolument son soutien au Front Polisario, indique la source diplomatique. En réponse aux pressions exercées sur le Polisario pour se plier au plan d’autonomie, l’Algérie riposta en affirmant sans équivoque que « l’indépendance doit demeurer l’une des options possibles, et une chose n’est pas négociable : l’autodétermination, qui devra représenter un véritable choix ».

La démission d’Abdelaziz Bouteflika la semaine dernière ne changera probablement pas cette position, croit savoir notre source diplomatique. « Le soutien algérien est profondément idéologique, et a plus à voir avec l’appui systématique des révolutions dans le monde entier. Il n’est pas lié à des individus en particulier. »

Traduit partiellement de l’anglais (original) par Dominique Macabies.