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« Ça, ce n’est pas la paix. C’est la normalisation de l’occupation » : pour les Palestiniens, l’accord entre Israël et les Émirats est dangereux

À travers les territoires, les Palestiniens estiment que ce pacte encourage l’occupation israélienne au détriment de leurs droits légitimes
« La normalisation est une trahison » et « la Palestine n’est pas à vendre » : slogans pendant une manifestation contre l’accord entre Israël et les EAU négocié par les États-Unis dans la ville de Gaza, le 14 août (AFP)
« La normalisation est une trahison » et « la Palestine n’est pas à vendre » : slogans pendant une manifestation contre l’accord entre Israël et les EAU négocié par les États-Unis dans la ville de Gaza, le 14 août (AFP)
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BETHLÉEM, Cisjordanie occupée

L’annonce d’un accord de normalisation entre Israël et les Émirats arabes unis (EAU) a fait ces derniers jours la une des journaux locaux dans les territoires palestiniens occupés : les Palestiniens et leurs dirigeants y expriment leur indignation vis-à-vis de ce qu’ils considèrent comme une « trahison » de la part d’un autre pays arabe.

L’accord, annoncé jeudi soir, a été négocié par le président américain Donald Trump et stipule qu’Israël suspendra son annexion de certaines parties de Cisjordanie en échange de relations diplomatiques avec les EAU. 

Si les EAU sont le premier pays arabe du Golfe à parvenir à un tel accord public avec Israël, le pays – comme son voisin l’Arabie saoudite – se montre cordial avec Israël depuis longtemps et pratiquait une normalisation « cachée ». 

Un communiqué conjoint du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et du prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed (MBZ) a salué cette décision, la qualifiant d’« avancée diplomatique historique » à même de faire progresser la paix dans la région du Moyen-Orient. Toutefois, les Palestiniens estiment que ce nouvel accord donnera l’effet inverse.

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« C’est une décision dangereuse qui n’apportera que davantage de persécution aux Palestiniens » assure à Middle East Eye Iyad Naser, secrétaire général du Fatah dans le sud de la bande de Gaza. 

Il confie à MEE que les habitants de la bande de Gaza assiégée par Israël, comme tous les Palestiniens, ont surtout ressenti de la déception et de la frustration à l’annonce de cet accord jeudi. 

« Cela se sentait dans l’atmosphère, le sentiment que nous avions été trahis par nos frères », rapporte-t-il. « Par cette décision, les EAU ne trahissent pas seulement le peuple palestinien, mais l’ensemble des Arabes et même leur propre population. »

À Jérusalem-Est occupée, Jawad Siyam, directeur du centre d’information Wadi Hilweh dans le quartier de Silwan, abonde dans son sens : « La normalisation est une trahison. C’est aussi simple que ça. »

Si le moment choisi pour annoncer cette décision est une surprise, pour Jawad Siyam et bien d’autres, il précise que la normalisation des relations avec Israël par les Émirats arabes unis était prévue depuis longtemps. 

« Il fallait être aveugle pour penser que cela n’arriverait pas », affirme Jawad Siyam. « Depuis des années, on peut les voir travailler ensemble. Les Émirats ne sont pas les seuls concernés, il y a l’Égypte, l’Arabie saoudite et les autres pays du Golfe. Ils sont les esclaves d’Israël et de l’Amérique », d’après lui.

« Depuis des années, on peut les voir travailler ensemble. Les Émirats ne sont pas les seuls concernés, il y a l’Égypte, l’Arabie saoudite et les autres pays du Golfe. Ils sont les esclaves d’Israël et de l’Amérique »

- Jawad Siyam, directeur du centre d’informations Wadi Hilweh

À Bethléem, ville de Cisjordanie occupée, les effets de l’occupation israélienne sont parfaitement visibles. Encerclée par des murs et des colonies en expansion, les Palestiniens qui y habitent vivent avec le rappel constant qu’Israël contrôle leur vie. 

George Zeidan, 30 ans, activiste local et cofondateur du groupe Right To Movement, déclare à MEE que l’annexion est une « réalité quotidienne pour les Palestiniens en Cisjordanie ».

« Utiliser l’annexion comme justification de la normalisation est scandaleux », estime l’activiste, en référence à la prétendue promesse d’Israël de suspendre cette politique en échange de relations diplomatiques avec les EAU. 

« L’annexion est une pratique illégale », rappelle-t-il. « De ce fait, geler une politique illégale ne devrait pas accorder à Israël la paix avec les nations arabes. Ce n’est pas une chose pour laquelle il devrait être récompensé. »

Par ailleurs, l’idée que l’annexion a été gelée en conséquence de cet accord est une mascarade, selon George Zeidan. « À peine une heure ou deux après cette annonce, Netanyahou a clairement promis qu’il ne cessera pas la poursuite de l’annexion. C’est vraiment pathétique. Israël n’a rien cédé pour obtenir cette relation. »

« Tout le monde aime la paix », poursuit-il. « Mais ça, ce n’est pas la paix. C’est la normalisation d’une occupation. C’est une occupation quotidienne sur le terrain, par laquelle Israël continue à humilier chaque jour la population palestinienne dans les territoires occupés. »

« Une mascarade »

Si l’annexion officielle de la Cisjordanie a été suspendue, le vol et l’appropriation constants de terres palestiniennes n’ont pas cessé, souligne-il encore, ajoutant que l’annexion avait été officiellement remise à plus tard il y a plusieurs mois de cela.

George Zeidan, Iyad Naser et Jawad Siyam ont tous exprimé le même sentiment : les EAU s’attribuant le mérite de la suspension de l’annexion est une mascarade.

« Il est démoralisant de voir que les EAU utilisent l’annexion pour dissimuler leurs actes de normalisation », insiste Jawad Siyam auprès de MEE. « Ils essaient de montrer qu’ils soutiennent la Palestine à travers cet accord, mais on voit clair dans leur jeu. »

« On sait que ce n’est pas le cas. Avec cet accord, les EAU ont offert à Trump et à Netanyahou un cadeau pour les aider à réaliser leur programme politique », explique-t-il.

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« Trump utilise ce succès pour sa campagne électorale et Netanyahou l’utilise pour faire progresser ses politiques dans les territoires occupés », poursuit Jawad Siyam. « Depuis qu’il a suspendu officiellement l’annexion en juillet, Netanyahou est soumis à une forte pression de la part de la droite israélienne, alors avec cet accord l’aide à garder la tête hors de l’eau. »

Iyad Naser souligne que l’annexion n’a finalement pas été officiellement annoncée comme prévu au 1er juillet en raison de la pression internationale croissante, des menaces de conditionner l’aide à Jérusalem de la part du Congrès américain et en raison de la posture des citoyens palestiniens et de leurs dirigeants. 

« Nous avons fait pression sur Israël et les États-Unis pour cesser l’annexion, avec l’aide de la communauté internationale », dit-il. « Les Émirats n’ont rien fait. Nous ne les laisserons pas utiliser cela comme une excuse pour dissimuler leur honte. »

Iyad Naser rappelle l’initiative de paix arabe de 2002, qui offre une plus grande reconnaissance d’Israël si ce dernier se retire dans les frontières de 1967 et règle la question des réfugiés palestiniens.

« Dans le cadre de l’initiative de paix arabe, la normalisation avec Israël était supposée être la dernière étape de ce processus », insiste-t-il. « Tout d’abord, les droits des Palestiniens devaient être protégés, leurs frontières et leurs terres rendues, leur liberté, puis serait venue la normalisation. Et non l’inverse. »

D’un bout à l’autre du spectre politique, les activistes et dirigeants palestiniens s’accordent sur le fait que cet accord entre Israël et les EAU constitue un dangereux précédent dans la région et à l’international. 

La Jordanie, l’Égypte et maintenant les EAU sont pour l’instant les seuls pays arabes à avoir officiellement des relations diplomatiques avec Israël. Les Palestiniens estiment qu’avec ce nouvel accord, cela ouvrira la voie à d’autres pays de la région. 

« Cet accord est dangereux car il légitime l’occupation d’un point de vue international », indique George Zeidan à MEE

« Lorsque les gens verront que les pays arabes commencent à signer des accords avec Israël, il sera plus difficile de faire pression sur Israël pour mettre fin à ses violations des droits de l’homme dans les territoires occupés. »

« Des dirigeants tels que MBZ et MBS [le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane] trahissent les politiques de leurs grands-pères qui soutenaient la Palestine »

- Iyad Naser, secrétaire général du Fatah dans le sud de la bande de Gaza

« Le soutien à notre cause et à la libération faiblira inévitablement parmi les États arabes », prédit le responsable du Fatah. « Aujourd’hui, des dirigeants tels que MBZ et MBS [le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane] trahissent les politiques de leurs grands-pères qui soutenaient la Palestine. Et d’autres pays finiront par emboîter le pas aux Émirats. »

Malgré un avenir qui semble sombre et la possibilité d’une normalisation régionale avec Israël, les Palestiniens disent avoir encore l’espoir que le soutien à leur cause se manifestera parmi les peuples à travers le monde. 

« Malgré le soutien des États du Golfe à Israël, nous avons pu constater maintes et maintes fois que les peuples arabes soutiennent toujours les Palestiniens et notre lutte pour la liberté », note Jawad Siyam. 

« Même si nous n’avons pas le soutien de leurs dirigeants, nous espérons que les peuples à travers le monde continueront de soutenir les droits de l’homme, et de faire pression sur Israël pour mettre fin à l’occupation. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.