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Entre les Émirats arabes unis et Israël, il y a plus qu’un mariage de raison

Le réchauffement des relations entre les deux pays repose en grande partie sur une vision commune de l’islam politique en tant qu’enjeu sécuritaire
Le rapprochement entre les Émirats arabes unis et Israël est souvent décrit comme un mariage de convenance conclu en vue d’un objectif commun, à savoir défier l’Iran (AFP)

Alors que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou fait – progressivement avancer son plan d’annexion de la Cisjordanie occupée –, l’attention s’est portée ces dernières années sur le réchauffement des relations entre les Émirats arabes unis (EAU) et Israël. 

Même si l’ambassadeur émirati à Washington Yousef al-Otaiba a adopté une position ferme contre le projet d’annexion, dans une tribune publiée en hébreu, la normalisation des liens entre Abou Dabi et Tel Aviv ne sera probablement pas conditionnée par la politique palestinienne d’Israël. 

Au-delà des liens géostratégiques, commerciaux et sécuritaires profonds, la relation entre Abou Dabi et Israël repose sur des synergies idéologiques solides.

Bien que les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques officielles, environ 3 000 juifs vivraient aujourd’hui à Abou Dabi et Dubaï

Bien que les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques officielles, environ 3 000 juifs vivraient aujourd’hui à Abou Dabi et Dubaï selon les estimations, beaucoup d’entre eux disposant de la double nationalité.

La communauté juive croissante aux Émirats arabes unis – un pays sans le moindre héritage juif – a récemment ouvert un compte officiel sur les réseaux sociaux, ce qui témoigne du développement des échanges entre Israël et les Émirats au cours de la dernière décennie.

Depuis 2015, Israël dispose d’une représentation officielle auprès de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables siégeant à Abou Dabi et envoie fréquemment des représentants dans l’État du Golfe. 

Le rapprochement entre ces deux partenaires, improbable à première vue, est souvent décrit comme un mariage de convenance conclu en vue d’un objectif commun, à savoir défier l’Iran.

En 2009, peu après l’investiture de l’ancien président américain Barack Obama, les gouvernements israélien et émirati ont pour la première fois uni leurs forces pour pousser Washington à adopter une position plus ferme à l’égard de la République islamique. 

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Après des années de discussions par le biais d’intermédiaires, Netanyahou et le ministre émirati des Affaires étrangères Abdallah ben Zayed se sont rencontrés dans un hôtel new-yorkais en marge de l’Assemblée générale des Nations unies en 2012 pour échanger directement au sujet de leur préoccupation commune concernant l’activité iranienne dans la région. 

Mais alors qu’Abou Dabi avait investi des millions dans le lobbying contre l’Iran au fil des ans, parfois via des think tanks pro-israéliens à Washington, les Émiratis ont fait volte-face dans leur politique vis-à-vis de l’Iran en 2019 après le silence des États-Unis sur les attaques directes de l’Iran contre des infrastructures pétrolières saoudiennes.

Les Émiratis ont compris qu’en fin de compte, le fardeau d’une guerre avec la République islamique serait uniquement porté par les États du Golfe.

Ainsi, les intérêts géostratégiques partagés ne peuvent expliquer à eux seuls le réchauffement des relations entre les Émirats arabes unis et Israël. 

Hiver arabe

Cette tendance repose bien plus sur des synergies idéologiques autour de l’islam politique érigé en enjeu sécuritaire et sur une position cynique à l’égard de la perspective d’une stabilité dans le monde arabe apportée par le Printemps arabe.

Comme Abou Dabi, Israël craint depuis longtemps les Frères musulmans, considérant la base de pouvoir croissante des islamistes à l’issue des révolutions comme un problème de sécurité majeur.

Un câble américain divulgué indique que le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed (MBZ) aurait de fortes réserves concernant la tenue d’élections au Moyen-Orient, « affirmant qu’une plus grande démocratie dans la région renforcer[ait] à court terme les Frères musulmans, le Hamas et [le Hezbollah] » – des propos que j’ai entendus à plusieurs reprises du côté de responsables politiques et d’analystes israéliens conservateurs. 

L’idée selon laquelle le Printemps arabe s’est transformé en « Hiver arabe » est très répandue en Israël, où des analystes et des diplomates me disent souvent que les Arabes pourraient être mieux lotis sous un régime autoritaire, une idée centrale du discours contre-révolutionnaire de la « stabilité autoritaire » brandi par les Émiratis.

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De même, les opérations d’information menées par Abou Dabi qui présentent le Qatar et la Turquie comme des « mécènes du terrorisme » ont été largement approuvées par le nouveau courant majoritaire conservateur de l’Israël de Netanyahou. 

Israël a également contribué à l’essor des Émirats arabes unis en tant que cyberpuissance régionale.

Alors que les liens commerciaux entre Israël et les Émirats se développent dans divers domaines, notamment le transport maritime, les investissements et la lutte contre le coronavirus, c’est dans le domaine du cyberespionnage et de l’analyse des mégadonnées que des entreprises israéliennes ont fourni à Abou Dabi des capacités de niche pour faire progresser les intérêts communs israélo-émiratis.

Des entreprises notoires comme DarkMatter et NSO Group ont engagé des cyber experts israéliens, dont des vétérans de l’unité 8200 de l’armée israélienne, qui étaient payés au prix fort pour pirater des téléphones, recueillir des renseignements et surveiller des islamistes, des dissidents arabes et des dirigeants du Golfe. 

Ainsi, alors que les relations entre les armées israélienne et émiratie se limitent encore à des exercices conjoints sporadiques et au partage de renseignements, des spécialistes israéliens des armées et de la sécurité en congé sabbatique ou à la retraite ont été engagés dans des sociétés privées émiraties opérant dans ce secteur. 

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Que ce soit en tant que formateurs militaires ou en tant que mercenaires, les anciens membres des forces spéciales israéliennes sont devenus des hommes de main pour traquer les islamistes au Yémen ou pour aider en Libye le seigneur de guerre Khalifa Haftar soutenu par Abou Dabi dans sa lutte contre le gouvernement de Tripoli, parrainé par l’ONU. Il est difficile de croire que cela puisse se produire sans le consentement de l’appareil de sécurité rigoureux d’Israël. 

Dans ce contexte, Abou Dabi entretient depuis longtemps des relations difficiles avec le Fatah palestinien, sans parler du Hamas, qu’Israël tout comme les Émirats arabes unis considèrent comme une organisation terroriste – bien que le Hamas ne soit pas officiellement désigné comme telle par les Émirats arabes unis.

En privé, MBZ ne cesse de faire référence au Hamas en ces termes. Au cours de conversations avec des diplomates, il a exprimé à de nombreuses reprises son mépris pour les dirigeants palestiniens.

Un nouvel ordre régional

Ainsi, dans le contexte d’un partenariat idéologique profond entre l’Israël de Netanyahou et la vision émiratie d’un nouvel ordre régional, il n’est pas surprenant qu’Israël apprécie l’idée de voir Abou Dabi jouer un rôle plus important dans l’« initiative de paix » funeste de Trump.

Bien que loin d’être finalisé, le projet d’annexion s’inscrit dans la solution à un seul État de Jared Kushner

Par conséquent, le conseiller présidentiel américain Jared Kushner a pris le point de vue de MBZ sur la Palestine comme valeur de référence pour la tolérance arabe à l’idée de trahir les Palestiniens. 

Bien que loin d’être finalisé, le projet d’annexion s’inscrit dans la solution à un seul État de Jared Kushner – ce que MBZ avait déjà approuvé lors d’une conversation privée avec le gendre du président américain Donald Trump, comme me l’a indiqué un diplomate occidental. 

Ainsi, alors qu’Abou Dabi pourrait s’inquiéter de la perception que le public national pourrait avoir d’une approbation de l’annexion israélienne, ses dirigeants comprennent qu’un rejet public de l’action israélienne en Palestine pourrait suffire à approfondir et à solidifier ce qui est plus qu’un mariage de raison mutuellement bénéfique entre Abou Dabi et Israël. 

- Andreas Krieg est professeur assistant au département d’études de la défense du King’s College de Londres et consultant spécialisé dans les risques stratégiques pour des clients gouvernementaux et commerciaux au Moyen-Orient. Il a récemment publié un livre intitulé Socio-Political Order and Security in the Arab World.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Andreas Krieg
Dr. Andreas Krieg is an assistant professor at the Defence Studies Department of King's College London and a strategic risk consultant working for governmental and commercial clients in the Middle East. He recently published a book called 'Socio-political order and security in the Arab World'.