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Les Émirats arabes unis sortent de l’abîme avec l’Iran

Abou Dabi craint qu’une confrontation avec l’Iran ne porte atteinte à tout ce que les EAU ont construit au fil des ans
Le prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed ben Zayed, s’entretient avec le souverain de Dubaï, Mohammed ben Rachid, le 6 juin (ministère des Affaires présidentielles émirati/AFP)

Nous avons assisté à un changement radical dans la politique des Émirats arabes unis (EAU) vis-à-vis de l’Iran ces dernières semaines.

Alors qu’Abou Dabi faisait campagne à Washington en faveur de l’adoption d’une position plus dure vis-à-vis de Téhéran – contre les intérêts de Dubaï et d’autres émirats, et en soutien à la politique anti-iranienne radicale de Riyad –, l’escalade récente des tensions a entraîné une refonte stratégique majeure.

Les EAU ont compris que l’Iran était plus déterminé à riposter que ce qu’ils pensaient.

Soft power

La réponse ambiguë du président américain Donald Trump aux récentes attaques de pétroliers et à l’incident du drone américain abattu par l’Iran a laissé supposer à Abou Dabi qu’il pourrait avoir à supporter le plus lourd fardeau du conflit si les choses s’envenimaient.

Le fait que les EAU n’aient pas directement pointé un doigt accusateur vers l’Iran lors de l’enquête des Nations unies sur les attaques de Fujaïrah, affirmant seulement qu’un « acteur étatique » en était responsable, montre qu’Abou Dabi a mis en place un processus de désescalade avec Téhéran. La politique émiratie est passée de la pression et de l’escalade à la diplomatie et à la coopération ; en d’autres termes, du hard power au soft power.

Les EAU n’ont pas coordonné cette initiative avec Riyad, estimant que le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane n’a pas de stratégie, tant au Yémen que dans ses relations avec l’Iran

Depuis juin, des délégations émiraties de haut niveau se sont envolées pour l’Iran sans que cela fasse l’objet de déclarations officielles de la part d’Abou Dabi. Les discussions ont porté sur la politique régionale et tout particulièrement sur le Yémen et la Syrie, en plus des questions relatives à la sécurité des frontières maritimes et de l’espace aérien et au commerce.

Le principal message d’Abou Dabi à Téhéran est le suivant : « Les conflits ne nous intéressent pas ». Le smart power l’emportera sur le hard power. Ce changement de politique n’a pas été coordonné avec Washington, le cercle restreint des dirigeants émiratis considérant qu’il s’agit là d’une question de sécurité nationale qu’il faut aborder de manière essentiellement unilatérale.  

Les EAU ont exploité l’excuse de la « sécurité nationale » pour toute une série de problèmes impliquant des divergences entre leur politique étrangère et celle des États-Unis, tels que le Yémen, la Libye et le Qatar. Depuis 2014, Abou Dabi tente de plus en plus de devenir autarcique en matière de politique étrangère et de sécurité.

Sur les lignes de front

L’imprévisibilité et l’ambiguïté de l’administration Trump au sujet de l’Iran inquiètent Abou Dabi. Un consensus semble exister sur le fait que si pour les États-Unis, il pourrait s’agir d’un jeu aux rares conséquences directes, les EAU – et d’autres pays du Golfe – se retrouveraient en revanche en première ligne d’une guerre éventuelle.

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Les Émirats arabes unis n’ont pas non plus coordonné cette initiative avec Riyad, estimant que le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane n’a pas de stratégie, tant au Yémen que dans ses relations avec l’Iran.

La dimension commerciale est également à prendre en compte. Tandis qu’Abou Dabi et Riyad coopèrent étroitement depuis 2015 au sujet du Yémen et de l’Iran, Dubaï a toujours considéré une approche trop belliciste envers Téhéran comme un frein au commerce. Les EAU représentent le plus important partenaire commercial de l’Iran dans le Golfe ; il est donc particulièrement difficile pour Abou Dabi d’appliquer des sanctions à l’encontre de Téhéran.

Dubaï souffre déjà vivement des conséquences des sanctions imposées par les États-Unis à l’Iran. Tout semble indiquer d’ailleurs que les Émirats arabes unis n’ont pas appliqué de manière aussi rigoureuse que le prévoyait Washington les sanctions relatives au métal, à l’acier et aux produits financiers.

De nombreuses activités des EAU contredisent directement l’approche de tolérance zéro prônée par l’Arabie saoudite à l’égard de l’Iran. Toutefois, bien que le fossé se creuse entre les deux pays, il ne nuit pas à leur alliance stratégique.

Le risque de conflit

En fin de compte, Abou Dabi craint qu’une confrontation avec l’Iran ne porte atteinte à tout ce que les EAU ont construit au fil des ans en matière de relations commerciales, de tourisme et de poids politique. L’armée émiratie, bien qu’efficace pour sa taille, est complètement surpassée en puissance de feu par celle de l’Iran.

Abou Dabi sait qu’il ne peut se mesurer à l’Iran qu’avec l’aide de l’armée américaine – et les hésitations de Trump lui ont fait comprendre qu’en affichant une telle hostilité à l’égard de Téhéran ces dernières années, il a surestimé ses capacités.

– Andreas Krieg est professeur assistant au département d’études de la défense du King’s College de Londres et consultant spécialisé dans les risques stratégiques pour des gouvernements et des entreprises au Moyen-Orient. Il a récemment publié un livre intitulé Socio-Political Order and Security in the Arab World.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Andreas Krieg
Dr. Andreas Krieg is an assistant professor at the Defence Studies Department of King's College London and a strategic risk consultant working for governmental and commercial clients in the Middle East. He recently published a book called 'Socio-political order and security in the Arab World'.