Aller au contenu principal

Yaïr Lapid au Maroc : ce qu’il faut retenir de cette « visite historique »

Sept mois après la normalisation des relations entre les deux pays, le chef de la diplomatie israélienne s’est rendu en visite officielle au Maroc
Yaïr Lapid et Nasser Bourita lors de la signatures de documents, le 11 août 2021 à Rabat (AFP/Fadel Senna)
Yaïr Lapid et Nasser Bourita lors de la signatures de documents, le 11 août 2021 à Rabat (AFP/Fadel Senna)

De la carlingue de l’avion qui a décollé de Tel Aviv jusqu’à l’extrait rédigé en arabe dans un livre d’or : le fil Twitter du ministre israélien des Affaires étrangères Yaïr Lapid, en visite au Maroc les 11 et 12 août, aura largement couvert ce « moment historique », selon les éléments de langage consacrés des deux côtés.

La visite de Yaïr Lapid au Maroc, une tragicomédie
Lire

« Ce qu’il faut retenir de cette visite, c’est surtout son caractère historique, une telle visite n’ayant pas eu lieu depuis 2003 », commente aussi à Middle East Eye une source proche du Premier ministère marocain en marge du premier déplacement d’un chef de la diplomatie israélienne au Maroc depuis la normalisation en 2020 des relations entre les deux pays

Le royaume a été le quatrième pays arabe – après les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Soudan – à avoir normalisé ses relations avec Israël en 2020 sous l’impulsion des États-Unis de Donald Trump, en contrepartie d’une reconnaissance américaine de sa « souveraineté » sur le territoire disputé du Sahara occidental.

Que s’est-il passé pendant cette visite ?

Un bureau de liaison, première étape avant une ambassade

« Yaïr Lapid a été accueilli à l’aéroport par le ministre délégué aux Affaires étrangères Mohcine Jazouli, et pas par son homologue Nasser Bourita », explique notre source. 

« Ce choix dicté par le protocole est dû au fait qu’Israël n’a pas encore installé d’ambassade à Rabat. Yaïr Lapid n’a rencontré Bourita que plus tard. Avec Mohcine Jazouli, venu du monde du consulting et dont le poids au sein du ministère des Affaires étrangères est peu important, les discussions ne pouvaient pas aller très loin. C’est avec Bourita que Lapid a abordé un des sujets les plus importants de la visite : l’installation d’ambassades dans les deux pays. »

Yaïr Lapid a donc commencé par l’inauguration d’un bureau de liaison à Rabat, où une mezouza (étui contenant un parchemin avec des passages de la Torah) a été accrochée à l’entrée de la représentation diplomatique.

Les États-Unis ont félicité le « Maroc et Israël pour la réouverture du bureau de liaison israélien à Rabat », a écrit le secrétaire d’État américain, Anthony Blinken.

Traduction : « Nous nous félicitons de la visite du ministre israélien des Affaires étrangères au Maroc et félicitons le royaume du Maroc et Israël pour la réouverture du bureau de liaison israélien à Rabat. Nous continuerons à travailler avec Israël et le Maroc pour renforcer tous les aspects de nos partenariats. »

Rien d’étonnant à cette déclaration : le secrétaire d’État américain Antony Blinken avait indiqué en mai à Nasser Bourita que l’administration Biden s’en tiendrait à la reconnaissance par le président Trump de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental malgré l’opposition de sénateurs.

Des accords, encore des accords

Mercredi, première journée de la visite, des accords sur la consultation politique, la culture et l’aviation ont été signés.

Les deux pays avaient déjà paraphé des accords dans les domaines de l’eau, de l’aviation et de la finance au moment de la première visite d’une délégation de responsables israéliens – dont Adam Boehler, chef de la Société américaine de financement du développement international, et Meir Ben-Shahhat, conseiller israélien à la sécurité nationale –, arrivés en décembre 2020 à bord d’un premier vol direct entre le Maroc et Israël.

Dans les faits, même si les officiels marocains ont parfois démenti tout lien commercial avec Israël, le Bureau central des statistiques israélien est formel : sur les vingt-deux partenaires commerciaux africains d’Israël, le Maroc figure parmi les quatre premiers pays en matière d’importations, et au neuvième rang des exportations.

Jared Kushner au Maroc : les détails du premier vol entre Tel Aviv et Rabat
Lire

Selon le site d’information marocain LeDesk, l’université Mohammed VI Polytechnique au Maroc et l’université Ben Gourion en Israël ont également signé un partenariat autour de projets de recherche scientifique et des programmes d’échange. 

Le Maroc et Israël ont aussi signé en juillet à Rabat un accord de coopération en matière de cyberdéfense, portant sur « la coopération opérationnelle, la recherche, le développement et le partage d’informations », avait indiqué sur Facebook la direction israélienne de la cybersécurité.

Récemment, le royaume a été accusé d’avoir eu recours au logiciel d’espionnage Pegasus, conçu par la société israélienne NSO, d’après une enquête d’un consortium de médias internationaux. Rabat a catégoriquement démenti « ces allégations mensongères et infondées » et enclenché des procédures judiciaires.

Mais selon les informations recueillies par MEE, il n’a pas été question de l’affaire Pegasus, deux semaines après le déplacement à Paris du ministre israélien de la Défense Benny Gantz, au cours duquel ce dernier a assuré « prendre au sérieux les accusations d’espionnage ». 

« Le sujet n’aurait pas été abordé, étant donné que Rabat nie avoir acquis le logiciel et le gouvernement israélien dit ne pas être impliqué dans l’affaire », souligne une source marocaine au fait de la visite.

Un signal à la communauté juive

Avant de repartir, Yaïr Lapid a visité la synagogue Beth-El, un des lieux de culte juif les plus emblématiques de la capitale économique du pays, Casablanca.

« Une ouverture nécessaire » : Essaouira se réjouit d’enseigner l’histoire juive à l’école
Lire

Avec 3 000 personnes, la communauté juive du Maroc est la plus importante d’Afrique du Nord et les quelque 700 000 Israéliens d’ascendance marocaine ont souvent gardé des liens forts avec leur pays d’origine.

Il y a deux semaines, des lignes aériennes commerciales directes entre les deux pays ont été lancées. Avant la pandémie, de 50 000 à 70 000 touristes israéliens, pour la plupart d’origine marocaine, visitaient chaque année le royaume mais devaient transiter par d’autres pays.

La ministre du Tourisme Nadia Fettah Alaoui a d’ailleurs tenu une séance de travail avec Yaïr Lapid, rapporte LeDesk, pour mener des réflexions sur les nouveaux mécanismes visant à promouvoir « la destination Maroc » au profit des touristes israéliens ainsi que la promotion des investissements touristiques israéliens au Maroc. 

Le dossier palestinien évoqué pour la forme

Nasser Bourita a indiqué avoir évoqué mercredi le conflit israélo-palestinien avec son homologue israélien, soulignant le désir de Mohammed VI de « rompre avec le statu quo et la situation de blocage pour reprendre les négociations, qui constituent l’unique voie pour parvenir à une solution définitive, durable et globale sur la base d’une solution à deux États de deux peuples vivant côte à côte dans la paix et la sécurité ».

Yaïr Lapid n’a quant à lui pas évoqué la question, préférant souligner l’importance de la normalisation des relations entre Israël et des pays arabes, prouvant selon lui que « quelque chose est en train de changer dans la région ».

« Accord du siècle » : la diplomatie à haut risque du roi du Maroc
Lire

Selon le site d’information marocain Médias24, Nasser Bourita a rappelé que le roi, président du Comité Al-Qods, « a constamment souligné l’impératif de préserver le cachet singulier de la ville sainte [de Jérusalem] en tant que patrimoine universel de l’humanité, dotée d’une profonde symbolique et d’une charge spirituelle pour les disciples des trois religions monothéistes ».

Dans la foulée de l’annonce de la normalisation avec Israël, Mohammed VI avait assuré au président palestinien Mahmoud Abbas la poursuite de « l’engagement permanent et soutenu du Maroc en faveur de la cause palestinienne juste ».

La cause palestinienne continue de mobiliser la société civile, quelques partis d’extrême gauche et des islamistes, qui restent opposés à toute normalisation des relations avec Israël, qualifiée de trahison par les Palestiniens.

Israël et le Maroc ont entretenu des relations officielles de 1993 à 2000, date du déclenchement de la seconde Intifada dans les territoires palestiniens occupés.

Des politesses échangées

Une lettre du président israélien Isaac Herzog invitant le roi du Maroc Mohammed VI à se rendre en Israël a été remise au chef de la diplomatie marocaine. L’ancien Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou avait également invité le monarque fin 2020, une invitation restée sans réponse officielle.

Avant la rencontre entre les deux ministres, des responsables israéliens, dont le ministre du Bien-être Meir Cohen et le président de la commission des Affaires étrangères au Parlement Ram Ben Barak, ont visité le mausolée royal, où sont enterrés les rois Hassan II et Mohammed V.