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Maroc : la mère de la victime et les ultras du Raja de Casablanca se mobilisent pour Youssef Bejjaj

Accident ou meurtre ? Le décès d’un jeune homme à l’issue d’une course-poursuite avec des policiers enflamme les réseaux sociaux marocains. La mère de la victime a porté plainte pour meurtre
Nora, la mère de Youssef Bejjaj, considère que son fils « a été tué pour une simple contravention » (capture d’écran/Belpresse)
Nora, la mère de Youssef Bejjaj, considère que son fils « a été tué pour une simple contravention » (capture d’écran/Belpresse)

Le 8 septembre, Youssef Bejjaj, 21 ans, rejoint un de ses amis à Hay Mohammadi, un quartier populaire du nord-est de Casablanca, au Maroc, pour une virée à moto. Comme ils ne portent pas de casque, ils sont repérés par trois motards de la police nationale. Ces derniers cherchent alors à les arrêter, sans succès.

S’ensuit une longue course-poursuite qui se termine sur les voies du tramway, où Youssef Bejjaj fait une chute. Il décède ce jour-là des suites de ses blessures.

Sa mort est-elle due à l’accident ou à la violence de la chute ? Une autopsie a été ordonnée par le procureur général du roi le 10 septembre mais ses conclusions n’ont toujours pas été rendues publiques.

Une banderole de solidarité « Justice_pour_Youssef » déployée en Italie (Facebook/Green Boys)
Une banderole de solidarité « Justice_pour_Youssef » déployée en Italie (Facebook/Green Boys)

Après avoir observé le silence pendant un mois, la mère de la victime a accusé ouvertement les policiers de « meurtre ».

« Mon fils a été tué pour une simple contravention. À combien s’élève le montant d’une amende ? S’il était en tort, il [le policier] aurait pu le mettre en prison pendant 48 heures ou même un mois. Mais qu’il soit tué à l’issue d’une poursuite, aucune mère ne peut l’accepter », a-t-elle condamné, les larmes aux yeux.

Une équipe médicale aurait également constaté que la nature des blessures ne corroborait pas la thèse de l’accident.

Selon la version de la mère, qui dit avoir eu accès à des extraits de vidéos captées par des caméras près du lieu où s’est produit le drame, un des policiers a enjambé la barre de tramway avant de pousser la moto, provoquant la chute de Youssef Bejjaj et de son compagnon.

Des traces de coups

Le corps du jeune motard portait des traces de coups sur le cou, sur le ventre et sur les genoux, selon la même source.

« Pourquoi tout ça ? Même au mouton du sacrifice [de l’Aïd], on ne lui fait pas subir ça ! », lance-t-elle, accusant par ailleurs un autre policier d’avoir confisqué le téléphone d’un témoin pour effacer une vidéo de la scène et les plaques d’immatriculation des motos appartenant aux policiers.

« Pourquoi effacer cette vidéo ? On me dira que c’est soi-disant pour la dignité du mort. Non, il fallait la garder. Quand on est innocent, on n’a peur de rien », a encore réagi la mère, qui dit vouloir « aller jusqu’au bout pour son fils ».

Le 20 septembre, une plainte a été déposée par la famille contre les policiers mis en cause pour « meurtre et falsification ». Mais la mère, Nora, n’est pas la seule à se battre pour la vérité dans cette affaire.

Les Green Boys, le célèbre groupe des ultras du Raja (club professionnel de football basé à Casablanca), dont Youssef Bejjaj était membre, se sont eux aussi joints à la cause à grand renfort de hashtags (#JusticeForYoussef) et de photos.

« C’est désormais à nous de prendre le relais car la famille du défunt a suivi et appliqué la procédure légale à la lettre sans obtenir de résultat… Sans obtenir leurs droits », écrivent les Green Boys dans un communiqué diffusé le 15 novembre sur leur page Facebook, qui compte 500 000 fans.

« Lorsque Youssef est tombé, les policiers l’ont frappé. Il a reçu des coups de pied, des coups à la tête et dans le ventre, ainsi que dans les côtes… au point que l’équipe médicale qui l’a pris en charge a déclaré qu’il ne s’agissait pas d’un simple accident », décrivent-ils, précisant que « les images montrent des ecchymoses, des blessures au cou, à la tête, au ventre et au niveau des côtes ».

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Comme la mère de la victime, le groupe des ultras affirme que cette agression terrible et sauvage a été filmée « par une personne présente au moment des faits » et que « le témoin de la scène a reçu des coups et a été insulté ».

« Son téléphone lui a été confisqué et la vidéo a été supprimée. Vivons-nous à ce point dans l’anarchie ? De quel droit le policier, en dehors de ses heures de travail, couvre-t-il le crime de son ami ? », s’interrogent-ils.

Et de revenir sur les circonstances de la mort du jeune supporteur du Raja : « Ils ont laissé le corps du défunt Youssef gisant dans la rue, couvert de sang, sans qu’aucune intervention en urgence n’ait lieu. C’est pour cette raison qu’il a perdu la vie, même si la principale raison de son décès résulte des coups et de l’agression qu’il a subis par les policiers », insiste le groupe, connu pour ses chants dans les stades sur le malaise de la jeunesse marocaine.

« Une demande à Monsieur Hammouchi, en qui j’ai confiance »

En désespoir de cause, la mère s’est adressée le 24 septembre, dans une vidéo, au roi Mohammed VI et à Abdellatif Hammouchi, directeur général de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN), les renseignements intérieurs.

« J’ai une demande à Monsieur Hammouchi, en qui j’ai confiance. Je vous en supplie, intervenez dans ce dossier comme vous êtes intervenu dans plusieurs autres dossiers qui ont abouti à la vérité », implore-t-elle, en se disant prête à accepter toutes les conclusions de l’enquête.

L’ampleur de la mobilisation est telle que la DGSN a réagi le 16 novembre par voie de communiqué en affirmant interagir « avec le sérieux nécessaire avec les enregistrements et contenus numériques publiés sur les réseaux sociaux qui traitent des circonstances d’un accident de la circulation survenu le 8 septembre ».

« Si vous pensez que cette affaire est close, comme vous l’avez fait pour Hamza Bekkali – paix à son âme –, sachez que nous allons remuer ciel et terre pour que justice soit faite »

- Les Green Boys

Selon la DGSN, c’est l’accident de la circulation qui a causé le décès du jeune homme « dans un accident de moto et blessé son compagnon, ainsi qu’un policier », indique le texte relayé par l’agence officielle MAP.

Il est précisé, dans le même communiqué, que « dans le souci d’éclairer l’opinion publique et d’établir la vérité », la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) est en charge « de poursuivre et d’approfondir l’enquête sur cette affaire sous la supervision du parquet compétent, afin d’en élucider toutes les circonstances et d’en déterminer les véritables motivations ».

Abdellatif Hammouchi a aussi donné ses instructions « aux services centraux de la Sûreté nationale pour assurer le suivi de ce dossier sur le plan administratif, en attendant les résultats de l’enquête judiciaire menée actuellement par la BNPJ », ce qui permettra « à ces services d’établir les mesures juridiques et administratives nécessaires ».

Cela suffira-t-il à calmer la colère des proches de la victime ? En tout cas, des membres des Green Boys et des soutiens de la famille de la victime continuent de médiatiser l’affaire en affichant dans plusieurs villes marocaines et étrangères des banderoles avec le hashtag #JusticePourYoussef.

Dans son communiqué du 15 novembre, le groupe des ultras rajaouis mettait déjà en garde : « Nous ne renoncerons pas au sang de notre frère [nous irons jusqu’au bout], malgré le refus de délivrer le rapport d’autopsie, sous prétexte qu’il est confidentiel et malgré le refus de fournir les extraits vidéos par la caméra du tramway, près de laquelle les faits ont eu lieu. »

« Si vous pensez que cette affaire est close, comme vous l’avez fait pour Hamza Bekkali – paix à son âme –, sachez que nous allons remuer ciel et terre pour que justice soit faite », concluaient-ils, en référence à un supporter de l’équipe du Wydad Athletic Club (WAC, le club le plus titré du Maroc) mort en 2012 lors d’un affrontement entre forces de l’ordre et supporteurs qu’aucune enquête n’a jamais élucidé.