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Les drones turcs Bayraktar TB2 déployés par l’Ukraine jugés « efficaces » contre les forces russes

Malgré des réserves émises par certains spécialistes sur leurs capacités, les drones armés turcs déployés par l’Ukraine semblent causer des dégâts importants dans les rangs russes
Capture d’écran d’images publiées dimanche par le ministère de la Défense ukrainien, censées montrer un convoi militaire russe frappé par des drones Bayraktar de l’armée ukrainienne dans la région de Kherson (Reuters)
Capture d’écran d’images publiées dimanche par le ministère de la Défense ukrainien, censées montrer un convoi militaire russe frappé par des drones Bayraktar de l’armée ukrainienne dans la région de Kherson (Reuters)
Par
ANKARA, Turquie

Les drones de combat Bayraktar TB2 de la Turquie ont été très médiatisés ces dernières années. Pour de nombreux spécialistes, qui s’interrogeaient sur les capacités des Bayraktar contre une puissance militaire sérieuse, l’invasion de l’Ukraine par la Russie semble donner des premiers éléments de réponse.

Les images publiées par l’armée ukrainienne ce weekend montrent l’utilisation de TB2 contre les forces de Moscou, détruisant de longues colonnes militaires russes à Kherson, près de Kiev. Des dizaines de personnes ont été tuées et du matériel militaire a été détruit dans les frappes de Bayraktar.

Un drone Bayraktar lors d’une répétition pour la parade militaire de la fête de l’indépendance dans le centre de Kiev, le 18 août 2021 (Reuters)
Un drone Bayraktar lors d’une répétition pour la parade militaire de la fête de l’indépendance dans le centre de Kiev, le 18 août 2021 (Reuters)

Si l’utilisation des TB2 s’est avérée décisive contre plusieurs adversaires dans des conflits en Libye, en Syrie et au Haut-Karabakh, ces drones n’avaient jamais été confrontés à une armée équipée de dispositifs de guerre électronique sophistiqués et des systèmes de défense aérienne de pointe. 

Avant l’attaque de la Russie, des responsables turcs avaient estimé que les drones seraient « efficaces » contre l’armée russe.

Ils soulignaient les résultats des TB2, qui ont détruit diverses armes de fabrication russe en Syrie, au Haut-Karabakh et en Libye, en particulier le système de défense aérienne Pantsir, devenu sujet de moquerie en raison de son incapacité à abattre les drones turcs.  

Une étroite coopération dans la défense

L’Ukraine et la Turquie coopèrent étroitement dans le domaine de la défense, une relation qui s’est développée ces dernières années.

Baykar, fabricant des TB2, étroitement lié à la famille du président turc Recep Tayyip Erdoğan, construisait une usine en Ukraine avant la guerre.

Les sociétés ukrainiennes produisent également les moteurs de TB2 et la Turquie a vendu plus d’une vingtaine de Bayraktar à Kiev en l’espace de deux ans. Certains spécialistes estiment que l’arsenal ukrainien pourrait contenir encore plus de TB2. 

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De nombreux observateurs estiment que l’offensive russe ne se déroule pas comme prévu et qu’il était imprudent de la part de Moscou d’envoyer des troupes sans éliminer l’armée de l’air ukrainienne, y compris ses drones.

Plusieurs raisons peuvent expliquer l’échec de la Russie à se débarrasser des TB2. Premièrement, elle n’a pas la suprématie aérienne sur l’ensemble de l’espace aérien ukrainien.

« Les forces aérospatiales russes ont une supériorité aérienne locale sur certains théâtres d’opérations, mais pas une véritable suprématie aérienne sur l’ensemble de l’espace aérien ukrainien », indique à Middle East Eye Can Kasapoğlu, directeur de la défense pour le think tank EDAM à Istanbul. 

« De plus, si l’armée russe a frappé un grand nombre de bases aériennes ukrainiennes, certaines disposent toujours d’installations et de pistes opérationnelles. Les opérations des avions et drones ukrainiens sont attaquées, mais pas totalement interrompues. »

Pour Robert Lee, chercheur au Foreign Policy Research Institute, la Russie avait la capacité de détruire les TB2 sur le terrain et sur les aérodromes au début de la guerre, mais, pour une raison quelconque, ne l’a pas fait.

« Par ailleurs, il semble que les moyens de défense aérienne qui escortent au combat les forces au sol n’étaient pas préparés à faire face aux TB2. On ne sait pas vraiment pourquoi », confie-t-il à MEE

Les images partagées par l’armée ukrainienne indiquent que les TB2 n’ont pas été réellement menacés par un système de défense aérienne. Les preuves montrent jusqu’à présent que la plupart des sorties ont été menées aisément et sans riposte.

Pour l’instant, nous n'avons eu confirmation indépendante d’un seul TB2 abattu bien que le ministère russe de la Défense affirme en avoir abattu trois au cours du weekend. 

La tactique des « attaques éclair »

Kasapoğlu rapporte que l’une des vidéos qui circulent sur internet montre un drone détruisant un Buk, un système de défense aérienne mobile russe. 

« Les leçons apprises en Syrie, en Libye et au Haut-Karabakh ont suggéré à maintes reprises l’efficacité au combat des drones turcs contre les armes de défense aérienne russo-soviétiques, en particulier lorsqu’ils leur manque des moyens de détection en réseau », explique-t-il à MEE.

« Reste à voir néanmoins si d’autres frappes fructueuses s’ensuivront et si les frappes contre les Buk deviendront un schéma dans le déroulement de la guerre. » 

« Les leçons apprises en Syrie, en Libye et au Haut-Karabakh ont suggéré à maintes reprises l’efficacité au combat des drones turcs contre les armes de défense aérienne russo-soviétiques »

Can Kasapoğlu, directeur de la défense pour le think tank EDAM

Kasapoğlu estime qu’un autre cas impliquant la destruction d’un convoi de combattants tchétchènes alliés des Russes près de Kiev est plus significatif car « ces troupes sont des unités très expérimentées connues pour leur brutalité, qui aurait pu renverser la situation tactique sur place ».

Selon les informations d’une source turque confiées à MEE, les Ukrainiens utilisent la tactique des « attaques éclair » pour submerger les troupes russes. Cette source indique que la faible visibilité et détectabilité des TB2 sur les radars est un « atout considérable » contre les systèmes de défense russes.

« Par ailleurs, des informations indépendantes suggèrent que les Russes n’ont pas emmené de moyens de guerre électronique avec leurs convois qui s’enfoncent en territoire ukrainien », poursuit notre source.

Kasapoğlu convient que les Bayraktar semblent échapper aux systèmes russes.

« Il semble que les complexes de liaison de données des drones turcs restent sous les enveloppes de brouillage électromagnétique des principaux systèmes électroniques russes comme le Krasukha-4, optimisé pour brouiller les systèmes embarqués des avions », développe-t-il.

« Dans la guerre au Karabakh, les drones ont été des armes décisives. En Ukraine, ils servent de multiplicateurs de forces et sont des ressources intéressantes en matière de guerre psychologique dans la sphère d’information numérique. »

D’autres s’interrogeaient déjà sur l’efficacité des systèmes électroniques russes contre les TB2 avant même que la guerre en Ukraine n’éclate. 

Traduction : « Trois camions de ravitaillement russes ont été frappés dans la dernière vidéo montrant des Bayraktar TB2 en Ukraine. Vous pouvez voir certains soldats russes inspecter les dommages tandis que d’autres se contentent de fuir. »

Les analystes Stijn Mitzer et Joost Oliemans, qui tiennent un blog de défense populaire baptisé Oryxspioenkop, écrivaient en décembre que les systèmes électroniques les plus modernes de la Russie avaient échoué à combattre les TB2 au Haut-Karabakh.

Ils ajoutaient que les systèmes de missiles sol-air tels que les Pantsir, Tor et Buk, qui ont été déployés en Syrie, en Libye et au Haut-Karabakh, se sont avérés également « peu efficaces » contre les drones turcs. 

Alors que la guerre fait toujours rage lundi, de nouvelles images de TB2 ont été diffusées sur les réseaux sociaux, montrant cette fois les drones détruire des camions russes, encore une fois assez aisément.

« Il nous faudra patienter jusqu’à la fin de la guerre pour établir des conclusions solides à propos de l’efficacité des TB2, mais ils semblent actuellement jouer un rôle et je soupçonne la Russie de redoubler d’efforts pour les contrecarrer », résume Lee du Foreign Policy Research Institute. 

Levent Kemal a contribué à cet article.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.