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Guerre des drones dans le monde arabe : le futur, c’est maintenant

Sans drone, les Yéménites n’auraient pas pu frapper aussi lourdement l’Arabie saoudite. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ces avions sans pilote ont démocratisé la guerre aérienne, changeant considérablement les rapports de force
Des partisans des Houthis portent une maquette de drone à Saada, au Yémen, le 10 septembre 2019 (Reuters)
Par
ALGER, Algérie

Samedi une attaque de drones a visé des installations pétrolières en Arabie saoudite, obligeant ce pays, premier exportateur mondial d’or noir, à réduire de moitié sa production. Avant cela, depuis le début de l’été, plusieurs attaques de drones ont visé la milice du Hachd al-Chaabi, soutenue par l’Iran. 

Image satellite montrant ce qui pourrait être une frappe de drone sur les installations pétrolières à Harad, le 14 septembre 2019 (Reuters)

Les drones ont fait entrer le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord dans un nouveau type de guerre aérienne en bouleversant les rapports de force. Car sans cette « aviation du pauvre », qui a rendu possible les bombardements à moindre coût, jamais les Yéménites n’auraient pu frapper aussi lourdement l’Arabie saoudite. Jamais les Israéliens ne parviendraient à mener des opérations aussi loin. Jamais le Gouvernement d’union nationale (GNA) en Libye n’aurait pu stopper l’avancée du maréchal Haftar sur Tripoli.

Comment en est-on arrivés là et quelles sont les forces en présence dans ce « Game of drones » du monde arabe ? 

Histoire encore moins connue, l’Égypte a été l’unique acheteur à la fin des années 1980, d’un drone furtif américain, jamais utilisé par les États-Unis

Si la première utilisation d’un drone armé dans le cadre de combats remonte à la guerre Iran-Irak (1980-1988), les drones servaient auparavant à la reconnaissance : on les voit pendant la guerre du Viêt Nam (1955-1975) et lors de la guerre du Kippour (octobre 1973). Les Israéliens avaient utilisé les drones américains Firebee pour révéler les positions des défenses anti-aériennes égyptiennes, selon le média israélien Globes dans un article du 24 octobre 2011.

À la fin des années 1970, les Israéliens développent deux drones, le Scout et le Pioneer, qui ont servi à repérer les défenses anti-aériennes syriennes au Liban en 1982 lors de l’opération Mole cricket. Dans un article de 2010, le Wall Street Journal revient sur la stratégie israélienne de robotiser la guerre pour compenser le manque d’effectif dans son armée.

En 1984, la force des Gardiens de la révolution intègre pour la première fois un drone, le Mohajer, dans la brigade Badr. Il participe à l’opération Kheibar en février-mars 1984, Badr en mars 1985 et plus intensivement aux opérations Valfajr 8 en février 1986 et Karbala 5 entre janvier et février 1987.

Le Mohajer était un petit drone tactique pouvant voler sur une distance de 50 km et il avait la possibilité de tirer six roquettes de RPG-7. Pour la première fois, un drone était utilisé pour tirer des roquettes. L’histoire de l’introduction des drones par l’Iran a été racontée en détail dans le blog The Arkenstone qui analyse l’armée iranienne depuis une dizaine d’années.

Le Mohajer, star de la guerre Iran-Irak (capture d'écran du film Mohajer)

Histoire encore moins connue, l’Égypte a été l’unique acheteur à la fin des années 1980, d’un drone furtif américain, jamais utilisé par les États-Unis, le Scarab. Cette commande était restée secrète jusqu’en 2018, selon Joseph Trevithink du site The Warzone

Fabriqué par les sociétés Teledyn Ryan et Scaled Composites, il utilisait pour son lancement le booster du missile antinavires Harpoon. Sa charge utile était de 120 kg et il pouvait parcourir 2 200 km à une vitesse de 1 000 km/h et à une altitude de 13 000 m.

Teledyn Ryan a vendu 59 Scarab aux forces aériennes égyptiennes à partir de 1987. L’unité qui utilisait ces drones était basée à Kom Awshim, au sud du Caire.

Malheureusement l’Égypte n’a jamais réellement utilisé ces drones : sur les 59 reçus, l’armée égyptienne n’a déballé que neuf avions et n’a mené qu’une soixantaine de missions.

La première guerre du Golfe, un succès pour les drones américains

La première guerre du Golfe en 1990, première guerre des drones, fut une excellente opportunité pour les États-Unis de démontrer la puissance de ses appareils. L’arrivée du RQ-9 Predator a été une véritable révolution. « Il y avait au moins un drone en vol à chaque instant de cette guerre » confirme un rapport de l’US Navy de mai 1991.

Le succès des drones a été tel que les Américains ont continué à les utiliser après les avoir armés. Le 7 octobre 2001, « moins d’un mois après le 11 septembre, un drone Predator MQ-9 armé de missiles Hellfire effectue sa première mission de bombardement en Afghanistan. Cette mission inaugurera des milliers d’autres jusqu’à aujourd’hui, dans ce pays, en Irak, en Syrie, au Yémen, en Libye et au Pakistan », écrit le journaliste David Holland Mitchel du site Wired

Des soldats allemands se tiennent près d’un drone, technologie récente destinée aux soldats de la paix dirigés par l’OTAN en Afghanistan, au nord de Kaboul, le 14 octobre 2003 (AFP)

À partir de 2010, les armées arabes ont lancé des programmes de drones et de drones armés et ont commencé les premières commandes de drones d’observation.

À cette période les États-Unis étaient les seuls à proposer des drones à l’exportation mais ils le faisaient très difficilement et sous des conditions très strictes. Seuls trois pays, la Grande Bretagne, l’Italie et la France, ont reçu l’autorisation d’acheter des drones armés américains.

La raison avancée par les Américains était la conformité avec le règlement international MTCR (Missile technology control regime) qui faisait entrer les drones armés dans la catégorie des missiles d’une portée de plus de 300 km, explique le Washington Post dans un article du 20 avril 2018.

La Chine comme plan B

L’administration Trump, qui avait constaté que d’autres pays gagnaient beaucoup d’argent et d’influence en vendant des drones dans la région du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, modifia la loi en 2018 pour faciliter leur exportation.

L’Algérie par exemple, qui sortait d’une guerre contre le terrorisme et qui voulait surveiller le début d’implantation de groupes islamistes armés dans le Sahel, a demandé des drones aux États-Unis à partir de 2005.

Ces derniers avaient, à l’époque, exigé des conditions inacceptables pour les autorités, comme l’établissement d’une base américaine en Algérie et l’accès aux drones à tout moment. L’enjeu du contrôle du Sahel et celui des drones a été décrit par le site Menadefense en 2012.

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Cette attitude américaine a eu deux effets sur les pays de la région : ils se sont tournés vers d’autres sources, comme la Chine, et ont lancé des projets locaux de drones.

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, la Jordanie, le Soudan, la Syrie et l’Irak se sont très rapidement dotés de drones de guerre pour l’observation ou l’attaque au sol.

L’Arabie saoudite, les Émirats, la Jordanie, l’Algérie et l’Irak sont les seuls pays qui possèdent aujourd’hui des drones d’attaque avancés. Ils ont été utilisés sur plusieurs théâtres d’opérations comme en Syrie, en Irak, au Yémen et en Libye.

L’Algérie les a utilisés au moins deux fois dans des opérations contre des groupes armés.

Des organisations paramilitaires non étatiques ont aussi utilisé des drones dans la région : le Hezbollah au Liban et en Syrie, le Hamas en Palestine et Ansar Allah au Yémen et contre des cibles en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.

Un des premiers États arabes à s’être intéressé aux drones est la Tunisie. En effet, dès 1997, l’entreprise Tunsie Aero Technologies (TAT) s’est lancée dans la conception et la production de petits avions sans pilote. Ils ont ainsi mis au point l’Aoussou, un avion radiocommandé servant de cible aérienne à la défense anti aérienne, puis ont conçu un véritable drone de reconnaissance, le Nasnas. 

Un des premiers États arabes à s’être intéressé aux drones a été la Tunisie

En 2004 cette société a également commencé la fabrication du Djebel el Assa, un drone ayant la capacité de voler pendant seize heures à 170 km/h à une altitude de 5 200 m.

Le cas de la Tunisie est lié de manière tragique au programme de drones du Hamas palestinien. Le 15 décembre 2016, l’ingénieur aéronautique tunisien Mohamed Zouari est assassiné de six balles dans sa voiture dans la ville de Sfax en Tunisie par un commando israélien.

Le Hamas a accusé le Mossad d’avoir commis l’assassinat. Zouari, qui a passé une partie de sa vie en Syrie, en Libye et au Soudan, était cadre des Brigades Ezzedine al-Qassam, branche armée du Hamas.

Dans un communiqué, le Hamas affirme que le commandant Houari avait supervisé la construction des drones Ababil et qu’il avait rejoint l’organisation en 2006.

Montage photo montrant Mohamed Zouari, publié sur le site arabophone des Brigades Ezzedine al-Qassam (capture d'écran)

Le programme de drones du Hamas a débuté à la fin des années 2000 et a bénéficié d’une aide technologique de l’Iran et du Hezbollah.

Le développement du drone Ababil a commencé en 2012 et a pour la première fois été utilisé lors de l’opération Plomb durci contre la bande de Gaza en 2014. Trois versions ont été créées : une version d’observation, une capable de lancer des roquettes et une dernière, pour les missions suicides, lors desquelles l’appareil explose à l’impact.

Les drones iraniens du Hezbollah

Peu de données sont disponibles à propos du drone du Hamas Ababil, mais selon un câble diplomatique révélé par Wikileaks, qui cite le général de brigade Nitzan Nuriel, chef du bureau israélien antiterroriste, « le Hezbollah et le Hamas à Gaza disposent de drones ayant une portée de plus de 300 km ».

Dans une vidéo diffusée en 2014 à l’occasion d’une parade des Brigades Ezzedine al-Qassam, on a pu voir un drone Ababil A1B, armé de ce qui semble être des roquettes ou des petits missiles antichars.

On associe toujours les drones et les missiles du Hamas à l’Iran et le Hezbollah au Liban. Le site internet de la fédération des scientifiques américains résume parfaitement la guerre aérienne menée par le Hezbollah contre Israël dans une étude détaillée publiée en 2014.

La première utilisation d’un drone par le Hezbollah remonte à novembre 2004. Il s’agissait d’un drone Mirsad-1, copie du Mohadjer iranien, avec une faible capacité de vol et limité dans ses fonctions à l’observation. Il a volé pendant vingt minutes en Galilée au-dessus de la ville de Nahariya, puis a été intercepté lors de son retour au Liban.

En avril 2005, une seconde incursion a eu lieu avec le même type de drones, mais c’est en août 2006 que s’est faite la première tentative d’attaque de drone contre Israël. Deux drones suicides Ababil de conception iranienne, transportant une charge de 50 kg d’explosifs sont abattus par l’aviation israélienne.

Après six ans sans activité, le Hezbollah a tenté une attaque audacieuse contre la centrale nucléaire israélienne de Dimona.

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Le 6 octobre 2012, un drone Iranien de type Ayub a réussi à s’approcher de la centrale de Dimona en faisant un grand détour par la mer Méditerranée. Le drone a été abattu avant de frapper la centrale mais a réussi à transmettre des images, ce qui est un exploit.

En avril 2013, le Hezbollah parvient à reproduire le même exploit en filmant le port stratégique d’Haïfa.

Le Hezbollah dispose de nombreux drones, principalement iraniens, le Shahed 129, qui a été utilisé par l’organisation en Syrie. C’est un drone d’attaque similaire au MQ-1 Predator américain. Il peut larguer quatre bombes Sadid 345 et voler pendant 24 heures sur une distance qui peut aller jusqu’à 3 000 km.

En 2014, on a remarqué l’apparition d’un nouveau drone dans l’arsenal du Hezbollah, le Yasir, aussi appelé Sayed-2, copie iranienne du drone d’observation américain Scan Eagle. 

C’est le site israélien Debka, qui d’ailleurs déplore qu’une technologie américaine puisse aider le Hezbollah de manière indirecte. C’est un drone de petite taille capable de voler 8 heures à une vitesse de 120 km/h.

Le Ababil utilisé par le Hezbollah n’a rien à voir avec le Ababil 1A2 du Hamas, c’est un drone suicide qui peut parcourir jusqu’à 1 000 km à une vitesse rapide dépassant les 300 km/h.

Utilisation intensive au Yémen

Autre théâtre de guerre où ce drone est utilisé – mais sous un nom différent – le Yémen, où il est appelé Qasef-2 par les Houthis. Ils y ont beaucoup eu recours comme missile de croisière dans des attaques à très longues distances contre des objectifs en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis en 2017, confirme le média d’informations militaires Janes.

Le Qasef-2 a été utilisé entre 2015 et 2019 plus de 70 fois avec succès contre des cibles navales et terrestres comme le recense le site Long War Journal.

Les deux principaux ennemis des Houthis font eux aussi une utilisation intensive de drones et de drones d’attaque avec des programmes nationaux riches.

L’Arabie saoudite utilise les drones d’attaque chinois WingLoong et CH-4.

Le CH-4 fabriqué par CASC en Chine est similaire au Predator américain, avec une portée allant jusqu’à 5 000 km. Il tire des missiles antichars chinois AH-1. Le 16 mars 2016, un protocole pour la fabrication locale de CH-4 a été signé par China Aerospace Science and Technology Corporation et King Abdulaziz City for Science and Technology.

Le WingLoong est très proche du CH-4 mais a un rayon d’action de 4 000 km. Il peut être armé avec les mêmes missiles ou bombes que le CH-4.

Dans le cadre du programme vision 2030, l’Arabie saoudite compte lancer un drone stratégique qui aura une longue endurance et la capacité de tirer huit missiles antichar lourds Hellfire

À travers King Abdulaziz City for Science and Technology, l’Arabie saoudite produit aussi ses propres drones tactiques à petit rayon d’action comme le Mishka 8, Al Nawras et Ajdal, et la série Sakr, drone stratégique d’observation et même d’attaque, qui a une portée de 2 500 km et peut larguer deux bombes guidées FT-9.

L’université Prince Sultan Advanced Technology Research Institute a également conçu le drone Sky Guard, drone tactique d’observation avec un rayon d’action de 150 km.

Dans le cadre du programme vision 2030, l’Arabie saoudite compte enfin lancer un drone stratégique du nom de El Eqab-2, fabriqué par STII, qui aura une longue endurance et la capacité de tirer huit missiles antichar lourds Hellfire.

De leurs côtés les Émirats arabes unis ont fait le même choix que l’Arabie saoudite en adoptant en urgence le WingLoong 2 et le CH-4 pour faire face à la guerre au Yémen, mais ils ont aussi développé un programme local ambitieux à travers la société ADCOM, aujourd’hui disparue, qui fabriquait le Yabhon United 40, un drone stratégique qui peut voler 40 heures et qui est guidé par satellite. Il a aussi la capacité de tirer jusqu’à dix missiles anti-chars.

Les Émirats ont même exporté ce drone en l’Algérie, qui a poursuivi localement son développement et sa modification avec un ajout de ses performances. Elle a aussi exporté la version d’observation Flash-20.

Des drones euro-israéliens au Maroc

L’Algérie dispose aussi de drones chinois d’attaque CH-4 et CH-3 et de drones d’observation sud africains Seeker de Denel qui ont un rayon d’action de 150 km.

Un projet ambitieux de fabrication locale de drones avait été lancé à partir de 2013 en Algérie par le Centre de recherche en technologies industrielles (CRTI). Dénommé Amel, ce drone moyen de sept mètres d’envergure devrait servir de démonstration pour des drones plus grands à produire industriellement. Il effectuera son premier vol avec succès en 2016. Le projet sera malheureusement abandonné.

Voisin et compétiteur de l’Algérie, le Maroc a reçu trois drones d’observation euro-israéliens Harfang en 2013 et aurait quatre drones Predator XP américains, les deux confirmés par le site spécialisé marocain Aeronautique.ma.

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Le royaume favorise les entreprises privées. En 2018, lors du salon aérien Marrakech Air Show, l’entreprise marocaine BDA Africa, a présenté son drone tactique d’observation MA-1, rapporte le site marocain medias24.

L’Égypte utilise depuis plusieurs années des drones WingLoong 2 et CH-4. Pour les besoins de ses troupes au sol, elle utilise aussi pour l’observation des drones américains RQ-20A Puma qui ont une portée de 20 km et peuvent voler pendant trois heures, un achat confirmé par Defenceweb en mars 2018.

L’Irak a rejoint le club des armées disposant de drones d’attaque en 2015 avec l’achat de drones chinois CH-4 qui ont été intensivement utilisés contre le groupe État islamique (EI).

Idem pour la Jordanie qui en a fait l’acquisition à la même période, mais certains médias, dont, The National interest, avaient révélé que l’armée de l’air jordanienne n’était pas été satisfaite de leur utilisation et a décidé de les mettre en vente en 2019.

Enfin, le sujet des drones est devenu très important en Syrie, qui a beaucoup utilisé le drone iranien d’attaque Shahed 129 dans sa lutte contre l’EI.

Israël voyant d’un mauvais œil la prolifération de drones à ses frontières a lancé une attaque, le 25 août dernier, dans la banlieue de Damas contre des objectifs des forces Al-Qods des Gardiens de la révolution iranienne, qui préparaient, selon les médias israéliens, une attaque de drones contre Israël.