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Après la perte de Raqqa, l’EI passe d’un califat à une guérilla

Alors que commence le nettoyage de Raqqa, les stratèges refusent de considérer le groupe État islamique comme fini

NEW YORK, États-Unis – Les forces syriennes soutenues par les États-Unis ont retiré les mines antipersonnel et déblayé les routes défoncées dans la ville de Raqqa, au nord du pays, alors qu’elles se préparaient à annoncer officiellement la libération de la ville qui était encore récemment la capitale du groupe État islamique.

La chute de Raqqa marque une défaite majeure pour les combattants notoirement brutaux, qui ont vu leur soi-disant « califat » rétrécir progressivement depuis l’été. Pourtant, des analystes indiquent à Middle East Eye qu’ils ne considèrent pas encore le groupe, connu pour sa résistance obstinée et son fanatisme acharné, comme fini.

Les objectifs divergents des États-Unis, de l’Iran, de la Russie, de la Turquie, des Kurdes et d’autres pays risquent de nuire à la défaite de l’EI en Irak et en Syrie, alors que les combattants de l’EI disposent de nombreux refuges au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie dans lesquels se replier, estiment-ils.

« L’EI bénéficie du désordre, et de l’exclusion des sunnites par leur gouvernement »

- Jennifer Cafarella, Institute for the Study of War

Les leçons de 2007 restent préoccupantes, souligne Aaron Stein, du think-tank Atlantic Council. L’État islamique en Irak, comme on l’appelait alors, a été laissé pour mort après une poussée menée par les États-Unis en Irak, pour mieux se regrouper de l’autre côté de la frontière syrienne et réapparaître pour s’accaparer en un éclair des terres, en 2014.

« Le califat physique est en train de s’effriter, mais le prédécesseur de l’EI a démontré sa capacité à maintenir des opérations de base alors même que l’armée américaine et ses alliés irakiens étaient concentrés sur sa destruction », explique à MEE Stein, auteur de Turkey’s New Foreign Policy.

Mercredi, les forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes ont continué à célébrer la victoire sur l’EI, retirant les pièges et autres explosifs sur fond de craintes, celles qu’une centaine de combattants se cachent après la bataille de quatre mois pour le contrôle de Raqqa.

Les groupes d’aide ont mis en garde contre les souffrances des civils, et l’agence des Nations unies pour les réfugiés a indiqué qu’environ 40 000 habitants de Raqqa avaient récemment afflué dans les camps déjà surpeuplés de la province. Les responsables américains ont parlé de rétablir l’eau et l’électricité à travers la ville ravagée par la bataille.

Les drapeaux iraniens et syriens flottent sur un camion transportant de l’aide humanitaire à Deir Ezzor, le 20 septembre (Reuters)

Disparition du « califat »

S’exprimant depuis Bagdad, le colonel de l’armée américaine Ryan Dillon a déclaré que le « califat » de l’EI avait rétréci de 87 % par rapport à son apogée en 2015, avec la chute de la ville irakienne de Mossoul en juillet et d’autres pertes sous la pression des 73 membres de la coalition dirigée par Washington.

Les revenus pétroliers de l’EI ont été réduits de 90 % et le flux des 1 500 combattants étrangers qui gonflaient les rangs du groupe tous les mois s’est tari au fil du temps lorsque ses motivations ostensiblement dévotes se sont révélées n’être qu’un « cloaque de mensonges brutaux, de torture et d’oppression », précise Dillon.

L’armée s’est déjà tournée vers les bastions de l’EI le long de la vallée de l’Euphrate, de part et d’autre de la frontière entre l’Irak et la Syrie, notamment la ville syrienne de Deir Ezzor, Rawa et al-Qaïm, dans la province irakienne occidentale d’Anbar.

Les principaux dirigeants de l’EI ont quitté Raqqa il y a des mois. Beaucoup se sont regroupés dans la ville syrienne de Mayadine, elle-même reprise par le gouvernement syrien et ses alliés russes et iraniens.

Il est difficile de savoir si le chef de l’État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, était parmi eux, alors que de multiples informations circulent sur sa mort. S’il est vivant, il lui resterait entre 6 500 et 10 000 militants sous son commandement, contre un pic estimé à plus de 100 000.

Le califat de l’EI a rétréci de 87 % par rapport à son apogée en 2015 (AFP)

Selon Gordon Adams, universitaire et ancien responsable de la sécurité nationale de la Maison-Blanche, des signes indiquent que certains combattants se transforment en une force insurrectionnelle de type guérilla plus conventionnelle.

Selon lui, les conditions chaotiques sur le terrain pourraient aider l’EI, même s’il est aujourd’hui sur la défensive, à se glisser dans l’ombre et à réapparaître plus tard.

Dillon a parlé d’écraser l’EI, mais d’autres semblaient plus désireux de sortir de la guerre. La porte-parole du département d’État, Heather Nauert, a exhorté les « responsables locaux à assumer la responsabilité » de ce qui s’est passé à Raqqa et a rejeté les tentatives de « construction de nation » déjà observées en Irak et en Afghanistan.

Exploiter les tensions

Alors que les troupes des FDS soutenues par les États-Unis progressent le long de l’Euphrate, elles risquent de plus en plus de rencontrer les forces du président syrien Bachar al-Assad, de la Russie et de l’Iran ce qui, malgré les efforts pour limiter les collisions militaires, pourrait déclencher des tensions que l’EI pourrait exploiter, estime Adams.

« Il va y avoir un sacré chaos régional du fait de la chute de l’EI parce qu’il y a tant d’autres enjeux et tant de joueurs impliqués qui ne partagent pas le même intérêt à se débarrasser de l’EI », affirme encore Adams à MEE.

Des problèmes similaires sont apparus dans le nord de l’Irak, où les affrontements entre les forces kurdes et irakiennes à Kirkouk pourraient également détourner l’attention de l’EI. Les combats pourraient pousser la Turquie à mener une action militaire contre les Kurdes syriens afin de contrer ce qu’Ankara considère comme une menace pour sa sécurité nationale.

En Syrie et en Irak, l’EI s’est montré apte à exploiter les griefs de longue date des Arabes sunnites. Au moins au début de l’essor de l’EI, certains Arabes considéraient les combattants comme leurs défenseurs contre les dirigeants corrompus de leur pays, même s’ils n’adhéraient pas toujours à la version austère du régime islamique.

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« L’EI tentera certainement d’exploiter les lacunes en matière de sécurité. Si la coalition relâche une partie de sa pression contre l’EI, ce dernier pourrait rapidement retrouver sa capacité de combat », estime Jennifer Cafarella, de l’Institute for the Study of War, un think tank militaire.

« Ce n’est pas inévitable, mais l’EI bénéficie du désordre, et de l’exclusion des sunnites par leur gouvernement. C’est encore très vrai en Syrie, et nous devons nous demander à quel point c’est vrai en Irak. »

« Une idéologie »

Les combattants de l’EI ont des options de repli au-delà de la vallée de l’Euphrate, souligne Adams. Il a prévenu que des combattants « revêtaient des habits civils » et se mêlaient aux voyageurs civils pour se regrouper au Yémen, en Libye, en Afghanistan, en Somalie, au Nigeria, aux Philippines et au-delà.

« Il est plus difficile de recenser un mouvement qui est un mouvement et non une zone géographique », poursuit Adams. « Il pourrait y avoir un quartier général flottant quelque part pour l’EI, mais ils disposent de tous les moyens de communication modernes dont ils ont besoin pour perdurer en tant que menace terroriste et insurrectionnelle. »

« L’État islamique est une croyance, une idéologie et une pratique religieuse qui existait indépendamment du califat et qui existera après la fin du califat »

– Gordon Adams, ancien responsable de la sécurité nationale de la Maison-Blanche

Les spécialistes cherchent à déterminer si la bombe qui a tué environ 300 personnes à Mogadiscio, en Somalie, samedi 14, et l’embuscade qui a fait quatre morts au Niger le 4 octobre, sont liées à une présence croissante de l’EI dans les zones sensibles d’Afrique, indique Cafarella.

Mais elle note que les combattants de l’EI choisiraient certainement d’autres destinations pour poursuivre leur guerre sainte, notamment la Libye, l’Afghanistan, la Russie et l’Asie du Sud-Est.

Lundi, le chef militaire philippin a promis de détruire les combattants liés à l’EI, quelques jours après le meurtre de deux hauts commandants rebelles.

En Afghanistan, les combattants de l’EI ont affronté les talibans dans le passé, mais la coopération plus récente entre les deux groupes extrémistes a soulevé la perspective d’une « unification possible de leurs opérations contre le gouvernement afghan », a souligné Cafarella.

Les combattants fidèles à Omar al-Chichani, l’aguerri dirigeant géorgien à la barbe rousse, qui aurait été tué lors d’une frappe aérienne américaine en 2016, se seraient dirigés vers la Russie en effectuant une série d’« attaques de faible niveau dans ce pays », ajoute-t-elle.

« L’État islamique est une croyance, une idéologie et une pratique religieuse qui existait indépendamment du califat et qui existera après la fin du califat », conclut Adams, spécialiste de la politique étrangère à l'Université américaine.

Photo : Des combattants des FDS à Raqqa mardi, après la capture de la ville des mains des combattants de l’EI (Reuters).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.