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Est-ce la fin du règne de Sissi en Égypte ?

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi se trouve sous une pression croissante face à de multiples crises s'emparent du pays

Suite à une série de crises au cours des ces dernières semaines, le gouvernement du président égyptien Abdel-Fattah al-Sissi, est sous le feu des critiques tant au niveau national qu’international pour ses méthodes répressives et son inaptitude à gérer les crises.  

Tandis que de vastes inondations à Alexandrie ont fait pression sur la politique nationale du président égyptien, son gouvernement a fait l’objet d’une condamnation de la communauté internationale pour sa répression des journalistes, peu après sa visite au Royaume-Uni.

Au même moment, et seulement quelques semaines après qu’un groupe de huit touristes mexicains aient été tué dans le désert égyptien, un avion russe s’est écrasé à Charm el-Cheikh tuant les 224 passagers.

L’accident, qu’on soupçonne être le résultat d’un acte terroriste, a soulevé des questions quant à la capacité de l’Égypte à maintenir une sécurité intérieure ainsi que fournir à l’Occident un partenaire régional fiable.

Cette série de calamités a conduit certains observateurs à supposer que Sissi pourrait bientôt ne plus être au pouvoir.

Des analystes politiques et des observateurs ont commenté l’instabilité croissante au sein du pays, affirmant que les crises ont mis en évidence l’inaptitude du gouvernement à affronter une vague de problèmes.

« L’Égypte, qui était déjà un pays instable, le devient de plus en plus », a expliqué Shadi Hamid, chercheur principal pour le Brookings Institution. « Cela n’est pas une surprise. »

« Les crises s'enchaînent et le régime de Sissi n’a qu’une réponse : maximiser la puissance de l’État, nier toute responsabilité et faire taire les médias ».

Suite au récent désastre aérien dans le Sinaï, des milliers de touristes continuent d’être coincés à Charm el-Cheikh tandis que des rapports embarrassants expliquent que les mesures de sécurité sont inadéquates. Des touristes affirment également qu’on leur a proposé de payer des pot-de-vins pour éviter les contrôles de sécurité et que le personnel d’hôtel utilisait des faux détecteurs d’explosifs pour les bagages.

Le président russe Vladimir Poutine a donné l’ordre d’annuler tous les vols russes vers des aéroports égyptiens, suite à la suspension des vols réguliers anglais entre le Royaume-Uni et Charm el-Cheikh.

La décision de suspendre les vols anglais est arrivée à peine quelques heures avant une rencontre programmée entre Sissi et le Premier ministre britannique David Cameron. Cette décision aurait été annoncée au moment où Sissi était censé être en route pour Londres.

Des diplomates égyptiens de haut niveau ont réagi avec frustration à cette décision. L’un d’eux a déclaré à la BBC qu’en raison de la suspension des vols, la délégation égyptienne  serait probablement moins sensible aux questions soulevées par les Britanniques lors les pourparlers.

Entre-temps, des investigations ont révélé qu’une explosion a été entendue dans l’enregistreur de bord de l’Airbus russe, ce qui a conduit des observateurs à penser que l’accident d’avion était davantage une attaque terroriste causée par une bombe introduite clandestinement à bord, plutôt que par une défaillance structurelle.   

Les États-Unis, le Royaume-Uni et d’autres gouvernements européens ont condamné les mesures de sécurité faibles et insuffisantes prises par l’Égypte face à une menace terroriste grandissante, en dépit du fait que le gouvernement a affirmé qu’aucune hypothèse ne peut être encore formulée quant aux causes de l’accident d’avion et que la sécurité est sous contrôle.

Toutefois, les analystes estiment que les accidents ont créé un changement radical dans la manière dont les gouvernements étrangers perçoivent Sissi.

« Il y a une prise de conscience croissante que le gouvernement égyptien est inadéquat et qu’il ne peut pas être considéré comme un partenaire, même en ce qui concerne la maintien de la stabilité», a affirmé Nagwan al-Ashwal, un analyste politique égyptien et doctorant chercheur à l’Institut universitaire européen.

« Les États-Unis et l’Europe on privilégié la stabilité à la démocratie, mettant leurs mains dans celles de Sissi et estimant qu’il aurait été à la hauteur de cette priorité. »

« Cependant, ces gouvernement ont commencé à ne plus faire confiance au régime de Sissi lorsqu’ils ont assisté au meurtre des touristes mexicains et à l’accident de l’avion russe, face auxquels l’Égypte a été incapable d’enquêter efficacement. »

Les enquêtes ont été principalement menées par des équipes américaines et européennes, l’Égypte restant silencieuse sur cette affaire.

Ceci a également conduit beaucoup d’Égyptiens à s’indigner face à l’accident et à ce qu’ils perçoivent comme la faiblesse de leur gouvernement devant l’intervention étrangère.

« Les gouvernements étrangers ont utilisé cet accident comme un prétexte pour s’immiscer dans nos affaires. Maintenant ils contrôlent certains de nos aéroports et ont envoyé des effectifs dans le Sinaï », a raconté à Middle East Eye Haitham Ibrahim, ingénieur du Caire âgé de 44 ans.

« Dans l’absence d’un commandement égyptien fort, leurs plans (de s’infiltrer en Égypte) vont réussir. »


Libertés de presse et civile

Au-delà de l’accident d’avion russe et de la crise de tourisme, l’Égypte fait face à une vague de condamnations internationales suite à une série d’attaques à la liberté de la presse, notamment avec la récente détention de plusieurs journalistes et de militants pour les droits de l’homme.

Hossam Baghat, récemment relâché, est l’un des plus connus d’entre eux. C’est un journaliste d’enquête, également fondateur d’une groupe pour la défense des droits de l’homme, l’Initiative égyptienne pour les droits de la personne (EIPR). Il a été relâché après trois jours d’interrogatoires et a été accusé par un procureur militaire d’avoir diffusé des fausses informations.

Dans une déclaration publiée mardi dernier, Hossam Bahgat affirme que la raison pour laquelle il a été détenu est une enquête qu’il a écrite sur la condamnation de 26 officiels militaires qui auraient fomenté un coup d’État.

Plusieurs journalistes et activistes de la société civile sont toujours en prison, y compris le propriétaire d’al-Masry, Salah Diab, Hesham Gaafar, le président de l’ONG Fondation Mada, Azza al-Henawy et Hossam el-Din el-Sayed (tous les deux membres du syndicat des journalistes).

« Lorsqu’il s’agit de libertés académiques et de liberté d’expression, l’Égypte est aujourd’hui pire que sous Moubarak. Le gouvernement est en train de démontrer qu’il n’est pas prêt à écouter les critiques.  Il est en train de fermer tous les lieux publics et les espaces civiques qui pourraient critique », explique Nagwan al-Ashwal.

Ils ont été arrêtés seulement quelques jours après la visite de Sissi à Londres, au cours de laquelle les militants ont condamné le Premier ministre anglais David Cameron pour son invitation au président égyptien. Ils ont qualifié cette invitation de contradiction avec le respect des droits de l’homme.

Les activistes ont rappelé le massacre d’au moins 1 000 manifestants à Place Rabaa en août 2013, la détention de plus de 40 000 personnes depuis 2013, ainsi qu’une liste de violations des droits de l’homme dans le pays.

Amnesty International a décrit l’arrestation d’Hossam Bahgat comme faisant partie d’un « féroce assaut contre le journalisme indépendant et la société civile » en Égypte. Cette arrestation a également suscité la colère de nombreux journalistes égyptiens.

« Il semble que Sissi se contredise. Il est tout juste revenu de l’Angleterre où il a promis de d’assurer une liberté d’expression sans précédent en Égypte », a affirmé George Moneib, un photojournaliste égyptien. « Rien de tout cela n’est arrivé. »

Les inondations d’Alexandrie

Au niveau national, les inondations d’Alexandrie et des villes avoisinantes, qui ont entraîné la mort d’au moins sept personnes ces dernières semaines, ont provoqué une indignation généralisée à travers le pays.

Deux enfants de moins de cinq ans étaient parmi les victimes, coincés sous un plafond lorsque leur bâtiment s’est effondré, d’après les premières investigations de la police communiquées par l’agence d’information MENA.

Les inondations mortelles dans les villes du Delta du Nil sont récurrentes en Égypte. Cependant, la situation est nettement plus grave cette année.

« [Les inondations] constituent une preuve du niveau de détérioration du pays ; des faibles précipitations ont montré l’incompétence du gouvernement à traiter une crise », a affirmé Ahmed Gaber, un étudiant âgé de 21 ans vivant à Alexandrie.

« Les réseaux sociaux se sont occupés seulement de ce qui s’est passé ici [à Alexandrie] mais ce désastre a été ressenti dans plusieurs gouvernorats »,a-t-il affirmé. « Les gens ont perdu leurs vies, leurs entreprises et leurs maisons, alors que le gouvernement est resté là sans rien faire. »

Dans une vidéo qui a été largement diffusée sur les médias sociaux, on peut voir le corps sans vie d’un enfant qui a été sorti de l’eau par ses voisins. L’enfant, dont on ne connaît pas le nom, a été électrocuté au moment où les inondations ont frappé un poteau électrique près de sa maison.

Dans une autre vidéo, une femme a été filmée en train de s’adresser au gouvernement de Sissi : « Si vous n’êtes pas capables d’éviter que les inondations détruisent nos magasins et nos seules sources de revenus, alors vous devriez prendre la responsabilité d’élever nos enfants. »

« Nous avons voté pour vous et maintenant nous sommes tous en noir [un signe de deuil] », a-t-elle affirmé.

« Regardez le Nouveau Canal de Suez que vous venez de construire, on y nage ici », a ajouté la femme sur un ton sarcastique.

En août, Sissi a inauguré une nouvelle voie du Nouveau Canal de Suez, une expansion de la voie navigable historique réalisée grâce un investissement public de neuf milliards de dollars et qui devrait augmenter la capacité de navigation et donc les recettes. Le projet a été fortement critiqué par des experts qui estiment que l’expansion n’apportera pas de grands profits à l’Égypte.

Le gouvernement égyptien a réagi aux inondations avec l’arrestation de dix-sept membres des Frères Musulmans, accusés d’avoir “inondé Alexandrie” en plaçant des explosifs pour bloquer le système de drainage.

« Le gouvernement est en crise et cherche à pointer du doigt n’importe qui pour fuir ses responsabilités », a commenté Nagwan al-Ashwal à propos des rapports.

Les analystes ont mis en cause la détérioration des infrastructures comme responsable de la crise, une détérioration causée par des années de corruption et le fait que les personnes au gouvernement n’ont pas été tenues responsables.

Dans une vidéo mise en ligne, on peut voir un homme issu des milieux populaires dans un des quartiers pauvres du Caire se plaindre de la corruption chronique de la bureaucratie égyptienne.

« Je n’ai pu récupérer le cadavre de mon jeune fils pour l’enterrer qu’après avoir payé un pot-de-vin de 3 000 LE (383 dollars) aux responsables de l’hôpital et du gouvernement », a-t-il affirmé. « Qu’est devenu ce pays ? »

Bien que des condamnations similaires aient été exprimées par les familles des prisonniers politiques au cours de ces deux dernières années, les récentes crises reflètent un sentiment croissant de colère et d’intolérance à l’égard du gouvernement Sissi parmi les Égyptiens non politisés.  

Les derniers jours de Sissi ?

Dans un récent rapport, les responsables israéliens ont exprimé leur préoccupation quant à la possibilité que le gouvernement de Sissi soit sous la menace de s’effondrer. Un ancien législateur américain a dit à Bloomberg News que les responsables de gouvernement israéliens doutent de la capacité de Sissi d’empêcher la montée en puissance des militants liés à Daech dans la péninsule du Sinaï et de neutraliser les menaces qui pourraient déstabiliser son gouvernement.

Les analystes ont cité l’oppression croissante en Égypte comme un des facteurs déterminants qui menace la chute du gouvernement.

« Le régime a augmenté progressivement la répression, dans l’idée que cela pourrait le mettre en sécurité. Mais en réalité il est en train d’accélérer sa chute. Il a atteint le sommet et maintenant il commence à se décomposer », a affirmé Ashwal.

Les observateurs estiment qu’avec un gouvernement de plus en plus instable, Sissi a de moins en moins de chances de rester au pouvoir.

« La mauvaise réputation et l’inaptitude de Sissi vont encourager le changement. Ce changement peut provenir du peuple ou du milieu militaire même, ce dernier désirant maintenir son image et sa place », a expliqué Ashwal.

« Le pouvoir militaire pourrait décider, à un moment donné, de sacrifier une personne pour ses intérêts globaux. Cela est arrivé avec Moubarak, Tantawi et Annan et pourrait arriver aussi avec Sissi », elle a raconté à MEE.

Certains observateurs pensent cependant qu’il est trop tôt pour affirmer que les récentes crises marquent les derniers jours de Sissi au pouvoir.

« Sissi n’a qu’une flèche à son arc, à savoir utiliser la force à des niveaux sans précédents pour imposer sa volonté sur un pays qui manque d’une opposition cohérente et unie », a affirmé Hamid de Brookings Institution.

Même si Hamid pense que la violence peut atteindre son objectif, il affirme également : « La violence ne sera pas toujours efficace. La question n’est pas de savoir si elle sera, mais quand elle le sera. »

Photo: Le président Abdel Fattah al-Sissi dans une voiture après son arrivée à l’Aéroport International Indira Gandhi (AFP). 

Traduction de l'anglais (original) par Pietro Romano.