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Hezbollah : Alger veut faire la différence entre terrorisme et résistance

Une nouvelle fois, Alger prend le risque de l’isolement à la Ligue arabe en refusant de déclarer le Hezbollah « organisation terroriste ». Une décision pourtant conforme à ses principes diplomatiques depuis 1962

ALGER – « Sur ce type de prise de position, c’est toujours Bouteflika qui décide. Et il a été très clair avec le ministre des Affaires étrangères qui l’a consulté : ‘’Hors de question de négocier les principes de l’Algérie’’, a-t-il tranché. ‘’J’ai de tout temps, avant même d’être président, défendu les principes de non-ingérence et les mouvements de résistance à l’occupation. C’est ma position et celle de l’Algérie, ainsi que celle de son peuple’’. »

Les confidences de ce conseiller à la présidence de la République à Middle East Eye indiquent comment Alger a refusé de suivre la Ligue arabe qui a classé vendredi 11 mars le mouvement libanais Hezbollah « organisation terroriste ». Une décision qui intervient dans un climat de tensions entre les monarchies du Golfe, Arabie saoudite en tête, et l’Iran – principal support du Hezbollah libanais.

Pendant que l’Algérie émettait des réserves sur cette qualification lors de la réunion des ministres de l’Intérieur arabes à Tunis, les six monarchies du Conseil de coopération du Golfe s’entendaient sur la réponse à donner à la « poursuite des actions hostiles des milices [du Hezbollah] qui recrutent les jeunes [du Golfe] afin de commettre des actes terroristes ». Et le lundi 14 mars, les Saoudiens menaçaient d’expulser tout sympathisant du mouvement libanais.

L’enjeu syrien

Trois raisons principales motivent la position d’Alger. D’abord, le principe de non-ingérence dans les affaires d’autres États et, par extension, dans des conflits confessionnels entre sunnites et chiites.

« L’Algérie, pour qui la non-immixtion dans les affaires internes des autres pays est l’un des principes directeurs de sa politique étrangère, s’interdit toute interférence dans ce dossier et refuse de s’exprimer en lieu et place des Libanais dans une affaire qui les concerne d’une manière exclusive », a rappelé le ministre algérien des Affaires étrangères Ramtane Lamara. Une position saluée par le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, dans son discours du 7 mars

« Derrière l’insistance saoudienne de classer le Hezbollah comme organisation terroriste se cache en réalité une volonté d’intégrer ce mouvement dans les cibles de la coalition internationale en Syrie », analyse pour MEE Kamel Mansari, rédacteur en chef du quotidien algérien Le Jeune Indépendant, qui a longtemps travaillé en Arabie saoudite. « Sachant que ses alliés indirects [du Hezbollah], Jabhat al-Nosra et Jaysh al-Islam, qu’il a aidés et armés, sont exclus de la trêve onusienne en tant qu’organisations terroristes, le royaume saoudien veut y inclure le Hezbollah qui est sur le terrain des opérations en Syrie. Sauf que dans ce cas, c’est Damas, en tant que régime ‘’légal’’ qui a fait appel à lui. »

Au nom de ce principe de non-ingérence, l’Algérie a déjà refusé de participer à la coalition armée en Syrie et au Yémen à l’initiative de l’Arabie saoudite en mars 2015. « Ramtane Lamamra a rappelé que la Ligue arabe n’avait pas besoin d’avoir une force conjointe puisque, dans sa charte, il est écrit qu’elle a vocation à régler les problèmes à l’amiable. Il a aussi indiqué que l’armée algérienne n’intervient jamais dans les autres pays. Mais ce qui a le plus contrarié les Saoudiens, c’est que nous proposions une médiation à travers l’Iran. » 

Kamel Mansari poursuit : « Refuser de rentrer dans le jeu des Saoudiens, c’est aussi l’occasion pour Alger de rappeler à la Ligue arabe l’erreur commise en appuyant une intervention étrangère en Libye ou en Irak alors que l’Algérie insiste sur le règlement des crises par voie consensuelle et politique ».

Pour une « définition objective du terrorisme »

Deuxième raison : la détermination d’Alger à trouver une définition objective du terrorisme.

« Alger a toujours milité pour une véritable et équitable définition du terrorisme et non pas une classification selon les équilibres des forces conjoncturelles », souligne le conseiller à la présidence de la République. « Pour nous, faire la distinction entre les mouvements de résistance et les organisations terroristes est essentiel. À l’ONU ou à la Ligue arabe, Bouteflika a toujours défendu le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais qui luttent, selon la doctrine algérienne, contre l’occupation. Rappelez-vous de l’époque où le FLN algérien en lutte contre le colonialisme était taxé de ‘’terroriste’’ ! ».

Un diplomate arabe en poste à Alger confirme : « Je me souviens que les Saoudiens ont même tenté d’inscrire le Hamas sur la liste des organisations terroristes à la Ligue arabe, en raison du conflit qui les oppose aux Frères musulmans en Égypte et ailleurs dans le monde arabe ! », raconte-t-il à MEE. « Mais l’Algérie avait mis son véto en imposant le terme de ‘’mouvement de résistance’’ lors de ses interventions à la Ligue arabe ».

Équilibres fragiles patiemment négociés

Troisième argument pour Alger : son statut de garante des accords de Taëf qui ont mis fin à la guerre civile au Liban (1975-1990). Ironie de l’histoire, les Saoudiens sont sur le papier aussi garants de ces accords, signés chez eux en 1989, sous la houlette du diplomate algérien Lakhdar Brahimi.

« Le Hezbollah est un mouvement politico-militaire qui fait partie du paysage social et politique du Liban et qui participe aux équilibres fragiles patiemment et laborieusement négociés dans ce pays, notamment en vertu des accords de Taëf auxquels il a été partie prenante », a rappelé le chef de la diplomatie algérienne Ramtane Lamamra.

« Considérer le Hezbollah comme ‘’organisation terroriste’’ revient automatiquement à renier, par un des garants, les accords de Taëf qui font du Hezbollah un acteur intégré à la vie politique du Liban », fait remarquer Kamel Mansari. « J’ai participé aux négociations à Taëf », relance l’ex-diplomate algérien Abdelaziz Rahabi. « Et Lakhdar Brahimi a tout fait, sous la pression des Libanais eux-mêmes, pour intégrer le Hezbollah et toute entité représentante d’une fraction libanaise dans la construction du consensus ». En revanche, souligne-t-il, « Alger fait la distinction entre le mouvement politique et l’activisme militaire hors des frontières libanaises ».  

Kamel Bouchama, ancien ambassadeur d’Algérie en Syrie et ancien ministre, résume à MEE : « Alors que le Hezbollah est membre du gouvernement libanais – et ses représentants légaux donc, membres à part entière de l’État libanais –, le condamner reviendrait à condamner l’État libanais ».

Position difficile

Fondée sur des principes clairement affichés, la ligne diplomatique algérienne n’en est pas moins difficile à défendre.

« Alger opte pour une politique qui concilie ses principes fondamentaux – socle de sa politique étrangère – avec le réalisme politique. Ce n’est pas toujours simple », reconnaît le politologue Chérif Driss, sollicité par MEE. « D’autant que l’agressivité dont font preuve certains pays comme l’Arabie saoudite et la Turquie sur le dossier syrien ne fait que compliquer la position de l’Algérie. »

Le conseiller du président Bouteflika le rejoint : « Notre opposition systématique au leadership saoudien dans la Ligue arabe provoque des dégâts collatéraux. Quand Riyad s’engage à investir dans les territoires occupés du Sahara occidental juste pour appuyer la monarchie marocaine contre l’Algérie, nous le prenons pour un acte d’hostilité [l’Algérie est en conflit avec le Maroc depuis 1975 au sujet de l’indépendance du Sahara occidental, qu’elle défend]. »

« Nous payons cette politique au prix fort, au risque de se retrouver isolés au sein de la Ligue arabe, mais le président a clairement énoncé les options de l’Algérie », tempère le conseiller du chef d’État algérien. « In fine, même nos amis saoudiens, comme à Taëf, reviendront vers nous dans l’arbitrage des crises. C’est en tout cas la conviction de Bouteflika. »