Aller au contenu principal

Israël et le Hezbollah ne peuvent se permettre une guerre

Ni Israël ni le Hezbollah ne peuvent se permettre de déclencher une guerre totale ; toutefois, il se pourrait que la situation échappe à tout contrôle

Dix jours après la frappe aérienne israélienne en Syrie qui a entraîné la mort de plusieurs combattants du Hezbollah, le mouvement libanais a donné suite à ses menaces de représailles. Lors d'une attaque menée dans la zone occupée des fermes de Chebaa, le Hezbollah a tué et blessé des soldats israéliens.

Alors que le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman déclarait que les représailles devaient être « dures et disproportionnées », et que le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, affirmait que son mouvement était prêt pour la guerre, les spéculations sur une escalade de la situation se sont multipliées. Israël a déjà bombardé le sud du Liban. Toutefois, les deux camps ont de bonnes raisons de chercher à éviter un conflit ouvert.

Sur le plan militaire, le Hezbollah est enlisé en Syrie, où il soutient Bachar al-Assad. Son intervention en Syrie a donné lieu à des attaques djihadistes sur son propre territoire. Des attaques qui devraient se poursuivre, voire s'intensifier. Plus tôt ce mois-ci, la branche d'al-Qaida en Syrie, le Front al-Nosra, a menacé le Hezbollah : « Nous ne ménagerons aucun effort pour vous frapper en plein cœur. » Le mois dernier, l'Etat islamique a appelé « tous les djihadistes à se diriger vers le Liban afin de détruire le Hezbollah ».

D'après les sondages, la cote de popularité du Hezbollah aux niveaux national et régional s'est effondrée en raison de son intervention en Syrie. Cette conjoncture a galvanisé les opposants politiques du Hezbollah au Liban, tandis que des voix dissidentes se sont élevées au sein de sa propre base de soutiens.

Hassan Nasrallah ne peut pas nécessairement compter sur ses alliés régionaux que sont Bachar al-Assad et l'Iran. Ceux-ci sont bien plus faibles aujourd'hui qu'ils ne l'étaient en 2006, lors de l'invasion du Liban par Israël. Bachar al-Assad, dont la position est tributaire des combattants et des armements étrangers, a perdu le contrôle de vastes portions de la Syrie, désormais sous le joug de divers groupes armés.

L'armée iranienne est quant à elle de plus en plus impliquée en Syrie et en Irak. Cela a mis l'économie iranienne à rude épreuve, alors que celle-ci est particulièrement touchée par la chute des prix du pétrole et les sanctions occidentales (les sanctions américaines ont été récemment renforcées). Le Hezbollah, Bachar al-Assad et l'Iran sont trop investis dans les conflits des uns et des autres et subissent trop de pressions internes et de rivalités régionales pour se permettre d'engager une guerre totale contre Israël.

La situation actuelle est très éloignée de celle de 2006 : à cette époque, le Hezbollah était en mesure d'affronter son vieil ennemi avec l'aide de ses alliés, qui pouvaient concentrer leurs efforts sur l'approvisionnement en armes via des voies stables.

Dans tous les cas, les troupes syriennes et iraniennes n'ont jamais combattu aux côtés du Hezbollah lors de ses précédentes guerres avec Israël. De la même manière, Bachar al-Assad n'a jamais exercé de représailles suite aux frappes israéliennes répétées en Syrie. Ainsi, il y a très peu voire aucune raison de croire que Damas et Téhéran interviendraient directement cette fois-ci.

En outre, bien que la semaine dernière, le Hamas ait exhorté le Hezbollah à former un front uni contre Israël, la faction palestinienne n'est pas prête à se lancer dans une nouvelle guerre, quelques mois seulement après l'offensive dévastatrice d'Israël à Gaza.

Nasrallah est connu pour joindre le geste à la parole. Ainsi, lorsqu'il a affirmé que le Hezbollah riposterait aux provocations répétées d'Israël, il ne s'agissait pas de savoir si ces représailles allaient avoir lieu, mais plutôt à quel moment. S'il n'avait pas riposté, le mouvement aurait affiché des signes de faiblesse et perdu en crédibilité en tant que partie intégrante de l’autoproclamé « axe de la résistance ». En effet, le Hezbollah a été créé spécifiquement comme mouvement de résistance contre Israël.

La localisation de l'attaque du Hezbollah (un territoire occupé plutôt que le territoire même d'Israël) laisse penser qu'il s'agissait d'un calcul stratégique visant à tenir sa promesse de représailles tout en minimisant le risque d'escalade. Si les tirs de roquettes depuis la Syrie survenus ce mardi constituent également des représailles contre Israël (personne n'a encore revendiqué l'attaque), le fait que cette attaque a visé la zone occupée du plateau du Golan pourrait répondre à la même finalité.

Alors que les Israéliens sont appelés à se rendre aux urnes en mars, mener des actions dures juste avant les élections pourrait s’avérer un atout électoral. Dès lors, le Premier ministre Benjamin Netanyahou pourrait soigner sa réputation nationale en jouant les gros bras, mais à condition que la situation ne dégénère pas.

Tout comme les Libanais n'ont pas envie de revivre les dévastations qu'ils ont subies lors de l'invasion israélienne de 2006, les Israéliens n'ont pas envie d'une autre guerre, quelques mois seulement après le conflit avec le Hamas. D’autant que le Hezbollah est un ennemi beaucoup plus puissant, possédant des missiles d'une portée plus longue que celle jamais atteinte auparavant (y compris par le Hamas).

En outre, Netanyahou sera conscient du fait que sa popularité nationale a chuté après le dernier conflit avec le Hamas, les Israéliens n'ayant pas considéré l’issue de cet épisode comme étant une victoire. Une nouvelle guerre contre le Hezbollah, qu'Israël n'a pas encore réussi à vaincre, pourrait facilement sceller le destin électoral de Netanyahou. De même, une telle guerre accentuerait davantage l'isolement d'Israël sur le plan international, déjà sans précédent.

Aucun des deux camps ne peut se permettre de déclencher une guerre totale et chacun pourrait élaborer une stratégie afin de l'empêcher. Toutefois, l'histoire démontre amplement que de tels incidents peuvent facilement échapper à tout contrôle, a fortiori aujourd'hui, avec un gouvernement israélien largement considéré comme le plus extrémiste de l'histoire du pays.

La guerre civile en Syrie, ses répercussions au Liban et l'augmentation du nombre de forces opposées sur le terrain rendent la situation bien plus compliquée et explosive. Dans ce contexte, il est possible qu'une guerre ait lieu, prévue ou non.

- Sharif Nashashibi est un journaliste primé et un analyste politique spécialiste du monde arabe. Il collabore régulièrement avec al-Arabiya News, al-Jazeera English, The National et The Middle East Magazine. En 2008, il a reçu une distinction de la part du Conseil international des médias « pour sa capacité à favoriser et à produire des reportages systématiquement équilibrés » sur le Moyen-Orient.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : blindé israélien posté près de la frontière avec le Liban, dans la zone du plateau du Golan annexée par Israël, le 29 janvier 2015 (AA).

Traduction de l'anglais (original).