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L’Égypte a peur de la barbe

La campagne contre les mouvements politiques islamistes s’est étendue à l’apparence et la barbe en est l'une des cibles principales

Depuis la prise du pouvoir par le président Abdel Fattah al-Sissi, officiellement il y a un an mais concrètement depuis la déclaration des forces armées du 3 juillet, il était évident que sa politique à l’encontre des mouvements politiques islamistes était différente de celles qu’on avait connues sous la période des présidents précédents, Hosni Moubarak ou Anouar el-Sadate.

La politique de Sissi est plus proche de celle de Gamal Abdel Nasser, à savoir l’anéantissement total des mouvements islamistes et en particulier des Frères musulmans. Un des instruments principaux de cette politique est l’utilisation des médias, notamment les médias soutenus par le gouvernement, dans le but de faire passer pour terroristes les mouvements politiques islamistes qui ont été à l’initiative politique après la révolution du 25 janvier.

La campagne contre les mouvements politiques islamistes a été étendue pour inclure des mesures de répression généralisées contre les pratiques et croyances islamiques et les symboles extérieurs de l’islam. Il n’y avait rien de plus symbolique que la barbe pour représenter l’idée de l’opposition islamiste et la peur du terrorisme. Les médias ont souligné l’idée que les hommes barbus seraient des terroristes ou du moins des membres des Frères musulmans.

Cette idée a touché beaucoup de vies et a amené à des représailles contre les hommes qui portaient la barbe.  

L’étudiant

Abdallah Farouk Kenibar a 22 ans et il est étudiant en médicine à l’université d'al-Azhar, au Caire. Kenibar est originaire du gouvernorat de Kafr al-Shiekh mais il se rend au Caire pour ses études chaque année. Il provient d’une famille religieuse qui considère la barbe comme une Sunna (une pratique imposée par la religion). A Kafr al-Shiek, sa maison se trouve à coté de celle d’Abou Ishak al-Houiny, un prédicateur islamiste pour lequel Kenibar a une grande estime.

Abdallah Farouk Kenibar, un étudiant égyptien qui a été attaqué lors de son trajet de Kafr al-Shiekh au Caire à cause de sa barbe et de son apparence islamiste ((MEE/Belal Darder)

« Pendant ma première année au lycée, j’avais l’habitude de prier le al-Fajr (la prière du matin) régulièrement à la mosquée, et chaque fois que je rencontrais Cheikh Ishak, il me conseillait de me laisser pousser la barbe pour ressembler au prophète Mahomet », a expliqué Kenibar. Il a commencé à laisser pousser sa barbe pendant sa troisième et sa quatrième année au lycée.

En 2011 Kenibar s’est inscrit à la faculté de médicine de l’université d’al-Azhar. Tout se passait bien pour lui. La plupart des étudiants autour de lui portaient des barbes et il n’avait aucun problème à interagir avec les habitants de la ville. Il aimait être tenu en haute estime à la fois sur le campus universitaire et en dehors.

Mais les choses ont changé trois mois après que Morsi ne devienne président. Le ton agressif des médias contre les islamistes s’est intensifié jour après jour. Kenibar et ses amis ont commencé à ressentir l’hostilité grandissante des personnes qui les entouraient. « J’étais dans le bus pour aller à l’université. Une vielle femme avec un paquet lourd est montée dans le bus. Je me suis levé pour l’aider et elle a paniqué immédiatement », a raconté Kenibar à MEE. 

« Elle a commencé à m’insulter et à dire que j’étais “Ikhwan” (un membre des Frères musulmans) et que nous étions la cause du sabotage du pays ». « Pour la première fois je me rendais compte de la gravité de la situation. C’était aussi la première fois que j’ai senti que ma barbe était un fardeau sur mes épaules : si je n’avais pas eu de barbe, sa réaction aurait été complètement différente ».

Six mois après cet épisode, Morsi a été évincé du pouvoir et les Frères musulmans, ainsi que d’autres mouvements politiques islamistes, ont demandé à leurs adeptes de participer à une manifestation dans deux places principales. Durant le sit-in, qui a duré environ quarante jours, les attaques des médias contre les islamistes ont atteint des niveaux sans précédents.


A ce moment-là, Kenibar était dans sa maison de famille à Kafr al-Shiekh. Il y serait resté pendant tout l’été, mais il devait revenir au Caire pour terminer certains travaux à l’université. « J’avais entendu dire que les hommes barbus avaient été ciblés sur la route entre Kafr al-Shiekh et le Caire, mais j’avais le sentiment que ceux qui m’avaient raconté ces histoires avaient exagéré. Même si j’avais appris moi-même que les hommes avec une barbe étaient traités différemment, je n’ai pas pensé un seul instant que j’aurais été réellement ciblé juste en raison de ma barbe ». 

Sur la route pour le Caire, la voiture de Kenibar a été arrêtée par un groupe d’hommes. Kenibar a été attaqué violemment sous l’hypothèse d’être « Ikhwan » et ensuite il a été conduit par le groupe d’hommes jusqu’à un point de contrôle de la police, encore une fois suivant la simple supposition qu’il était un membre des Frères musulmans qui se dirigeait au Caire pour participer à une manifestation. Pour cette raison Kenibar a été brièvement retenu, et il n’aurait pas été libéré si ce n’était pour l’ingérence de son oncle, un juge, qui a réussi à le faire sortir après trois jours de détention.

Lorsque Kenibar a été relâché, la première chose qu’il a faite a été de se raser la barbe. « Je détestais le fait de devoir me raser la barbe, mais je ne voulais en aucun cas mettre ma vie encore une fois en danger. J’avais la chance d’avoir un oncle juge, mais qu’en était-il des centaines et des milliers de personnes qui n’avaient pas de parents importants et qui faisaient l’objet du même traitement ? ».

Le photographe

Ahmed Fouad Hendawy a 24 ans et est photojournaliste pour Etfarag, un site web d’informations égyptien. Il travaille comme photojournaliste depuis cinq ans déjà, et porte la barbe depuis qu’il a 18 ans. « J’aime mon apparence avec la barbe. Je respecte ceux qui font pousser leur barbe pour des raisons religieuses et j’aimerais pouvoir dire que je pousse ma barbe pour plaire à dieu. Mais en réalité, mon cas est très simple : j’aime tout simplement le look que me donne la barbe », explique Fouad. 


Ahmed Fouad Hendawy, un photojournaliste égyptien qui a été soupçonné et arrêté à cause de son look (MEE/Belal Darder)

Le travail d’Hendawy implique des déplacements dans tout l’Egypte. Il passe la plupart de ses journées dans les rues. Porter une barbe ne lui a jamais posé de problème. Au contraire, il recevait des commentaires positifs sur sa barbe et ses cheveux, qu’il avait commencé à porter plus longs également.

Cependant, quelque temps après, Hendawy a commencé à rencontrer des difficultés à faire son travail. « Lorsque Morsi est devenu président, les Frères musulmans et les islamistes ont été le cible d’une campagne d’information négative. Notre société se laisse influencer et diriger facilement, et elle a commencé à stigmatiser tous les hommes barbus comme des islamistes et des membres des Frères musulmans », a expliqué Hendawy.

Certaines personnes ont même refusé de se faire photographier par Hendawy au simple motif qu’il avait une barbe. « C’était sans doute un fardeau sur moi. Dans plusieurs cas je n’étais pas capable d’effectuer les tâches qui m’avaient été confiées. Mon chef n’arrêtait pas de me demander que je me rase, mais j’ai continué à refuser. J’ai doublé mes efforts pour réaliser mes missions sans devoir me raser ».  


Le point de rupture a été atteint la nuit du 7 juillet 2013. Hendawy couvrait les affrontements entre les supporters de Morsi et ceux de Sissi au centre ville du Caire, près de la place Ramsès. Selon Hendawy, après environ une heure, la police est intervenue en soutien des partisans de Sissi. Hendawy a été capable de prendre des images des attaques de la police contre les supporters de Morsi. Sur le chemin pour aller au siège de son site web, il a été arrêté à un poste de contrôle. « Les gens passaient par le poste de contrôle sans que personne ne les arrête du tout, mais dès qu’ils m’ont vu ils m’ont arrêté. Il était évident que c’était à cause de ma longue barbe. Cinq minutes plus tard j’ai été fouillé et bien sûr ils ont trouvé les images dans mon appareil. J’ai été battu sans pitié, même si je leur répétais que je suis un journaliste et que j’étais juste en train de faire mon travail ».

Hendawy a été conduit à une station de police où il a été détenu pendant environ un mois, jusqu’à ce que les efforts de son site web se soient révélés fructueux et il qu’il ait été libéré. Maintenant il travaille sans relâche sur la documentation de violations contre les journalistes perpétrées par les forces de police. Il s’est également rasé la barbe.

Ahmed Fouad Hendawy, un photojournaliste égyptien suspecté et détenu pour son apparence (MEE/Belal Darder)

Le salafiste

Ayman Osama a 26 ans. Il travaille actuellement comme consultant technique pour une entreprise multinationale au Caire. Ancien étudiant de la faculté d’informatique de l’université de Ain Shams, Osama faisait partie d’un groupe salafiste. Avant qu’il ne rejoigne le groupe il était un étudiant ordinaire qui passait son temps à sortir avec des filles et à faire des blagues avec ses amis. Après son adhésion au groupe salafiste, il est devenu plus conservateur, il a fait pousser sa barbe et il a commencé à fréquenter régulièrement la mosquée du campus. Ce comportement a été remarqué par l’appareil de sécurité nationale égyptien.

Ayman Osama, un technicien égyptien qui a été forcé de quitter son travail à cause de sa longue barbe et de ses idées politiques antithétiques au pouvoir en place (MEE/Belal Darder)

« Cela était avant la révolution du 25 janvier, donc la sécurité nationale s’immisçait dans la vie quotidienne des étudiants », a expliqué Osama. « Après avoir laissé pousser ma barbe pendant environ un mois, j’ai été convoqué au bureau de la sécurité nationale, où on m’a posé des questions sur les personnes avec lesquelles je passais mon temps et sur la raison précise pour laquelle je laissais pousser ma barbe. Ils ont menacé de me signaler à la police ».

Puis la révolution est arrivée. La sécurité nationale a été expulsée de l’université et Osama a trouvé un travail dans une entreprise égyptienne juste après avoir obtenu son diplôme. C’était la période précédant l’élection de Morsi. « J’aimais mon travail, je le faisais bien et j’ai continué à travailler dans cette entreprise pour environ un an et demi, mais après la destitution de Morsi et avec l’histoire de Rabaa, j’ai commencé à remarquer que mes collègues parlaient derrière mon dos. La manière dont ils agissaient avec moi a progressivement changé. Finalement, un jour mon manager m’a appelé dans son bureau et m’a annoncé que j’aillais devoir me raser ma barbe. Il m’a dit également qu’il préférait que je quitte l’entreprise car il ne voulait pas être associé à ceux comme moi ». 

Osama a été choqué par la brutalité de son manager. « J’ai eu des conversations ardues sur la politique avec mes collègues, je savais que la plupart d’eux étaient des partisans de Sissi mais je n’ai jamais pensé que j’aurais été traité de cette manière, juste parce que j’ai des idées, des opinions et une apparence différentes », a affirmé Osama.

« Je crois que ce qui m’est arrivé dans l’entreprise est beaucoup plus dangereux de ce qui m’est arrivé à l’université. Autrefois, le régime ciblait les islamistes et les hommes barbus, et c’était compréhensible puisqu’ils avaient peur de tout type de groupe d’opposition organisé et engagé. Mais ce qui s’est passé dans mon entreprise est différent : ils ont réussi à créer de la dissidence et de la haine entre différents segments de la société, ce qui, à mon avis, est beaucoup plus dangereux. »

Osama a trouvé un nouvel emploi, dans lequel il lui était permis de garder sa barbe. Mais il a continué à se raser et il veut rester sans barbe jusqu’à ce que la situation en Egypte s’améliore.

L’activiste des Frères musulmans

Ibrahim Abdo Ibrahim, 38 ans, est un dirigeant des Frères musulmans. Abdo a été détenu sous le régime de Moubarak.

Ibrahim Abdo Ibrahim (à droite), un dirigeant des Frères musulmans, lors d’une manifestation organisée par ces derniers une ou deux semaines après le raid contre le sit-in de Rabaa Al Adawia, est maintenant un fugitif.

« J’ai été détenu deux fois à l’époque de Moubarak », a raconté Ibrahim à MEE.

« Dans les deux cas c’était juste avant les élections pour le parlement. La première fois était en 2005, quand j’ai été détenu pour environ deux semaines. La deuxième fois était en 2010, pour trois jours ».  

Suite aux événements du 3 juillet 2013, Abdo et tous les membres des Frères musulmans ont été invités à participer au sit-in à la place Rabaa. Les appels ont changé après le raid effectué par la police contre la manifestation, le but étant devenu de participer au cortège organisé par les Frères musulmans.

En octobre 2013, les forces de sécurité ont effectué une incursion dans la maison d’Abdo. On pouvait s’y attendre car tout le monde dans le quartier savait qu’Abdo faisait partie des Frères musulmans. Par chance, Abdo n’était pas à la maison la nuit où la police a fait irruption chez lui. Depuis ce moment-là, il est fugitif.

Sa femme a emmené leurs deux enfants chez ses parents, où elle habite actuellement. Abdo change d’endroit toutes les deux ou trois semaines, surtout après sa condamnation par contumace à trois ans de prison pour son affiliation aux Frères musulmans.

« Désormais je suis un recherché, je n’ai pas vu ma famille depuis presque un an. Je dois prendre de nombreuses précautions pour ne pas me faire attraper, la plus importante étant de me raser la barbe. La police suspecte seulement les hommes barbus », raconte-t-il.

« Le fait de me raser m’a sorti de beaucoup de situations difficiles ».

D’autres exemples du ciblage de la barbe

Sur internet on peut trouver beaucoup d’autres exemples d’hommes qu’ont été ciblés à cause de leur barbe en Egypte.

Dans cette vidéo, par exemple, deux jeunes hommes harcèlent un vieil homme. Lorsqu’il menace de les dénoncer à la police, les jeunes répondent qu’ils vont dire à la police qu’il est affilié au Daech (l’Etat islamique). La raison de leur dispute n’est pas claire, mais il est évident que les jeunes hommes ont pour cible sa barbe et à un moment donné ils essaient de la brûler.

Cette vidéo a été prise pendant un raid à l’université d’El Mansoura. La police arrêtait des jeunes étudiants, un desquels était barbu et un policier avec un masque lui tirait la barbe.

Cette vidéo montre des officiers de police égyptiens barbus qui manifestaient contre le fait d’avoir été suspendus de leur poste au seul motif de leur apparence. Suite à leur suspension ils ont commencé une manifestation devant le ministère de l’intérieur, demandant leur droit à retourner à leur travail, et ont été attaqués par des citoyens en colère. C’était durant la présidence de Morsi.

Traduction de l'anglais (original) par Pietro Romano.

Photo : Ibrahim Abdo Ibrahim, un membre de premier plan des Frères musulmans, est désormais un fugitif suite à une condamnation par contumace de trois ans (MEE/Belal Darder).