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La Turquie est le témoin de l'agonie d'une faction qui se savait condamnée

En Turquie, les craintes d'islamisme rampant et d'érosion des valeurs laïques sont la cause des coups d'État. Or, celui-ci était d'une nature différente, expliquent les analystes

Istanbul, TURQUIE - Pendant longtemps, l'opinion la plus largement répandue voulait que le prochain coup d'État en Turquie surviendrait en réaction à l'islamisme rampant et l'érosion des valeurs laïques. Cependant, les raisons de ce qui s'est passé samedi n'ont rien à voir, affirment les analystes.

De nombreux observateurs estiment que ce coup d'État a constitué une tentative précipitée de prendre les choses en main de la part des militaires liés au mouvement de Fethullah Gülen, conscients qu'ils seraient expurgés lors de la réunion annuelle d'août où les militaires se répartissent les postes.

« Cette attaque suicidaire a tout l'air d'un dernier sursaut désespéré des membres de cette organisation parallèle, qui savaient leur fin très proche », a déclaré Ibrahim Kiras, rédacteur en chef du journal Karar, lié à l'aile libérale du parti Justice et Développement (AKP).

Fethullah Gülen, prédicateur musulman en exil auto-imposé aux États-Unis, fut d'abord un proche allié du président turc Recep Tayyip Erdoğan, pour ensuite devenir son ennemi juré en 2013, suite aux accusations de corruption lancées par ses disciples contre Erdoğan et son entourage.

Depuis, le gouvernement accuse Gülen de diriger une organisation terroriste qui, accuse-t-il, a cherché à infiltrer tous les mécanismes de l'État turc et à renverser ses dirigeants.

Le mouvement Gülen a nié toute implication dans la tentative de coup d'État de vendredi soir.

Les coups d'État précédents en Turquie ont presque toujours été fomentés par des généraux farouchement kémalistes, souvent convaincus de l'érosion des valeurs laïques du pays.

De tels coups d'État ont eu lieu en 1960, 1971 et 1980, ainsi qu'en 1997, où il s'est agi d'un « coup d'État postmoderne », sans effusion de sang. Le gouvernement islamiste du moment avait été contraint de démissionner lorsque des chars avaient simplement investi les rues de la capitale.

Kiras a indiqué à Middle East Eye que la manière dont les événements se sont déroulés trahit clairement la panique ressentie par leurs auteurs, et c'est pourquoi il exclut toute éventualité d'une minutieuse planification.

Selon les rapports et déclarations de hauts responsables, corroborés par certains éléments de preuve, les frappes étaient bien planifiées et ont même ciblé l'immeuble où Erdoğan se trouvait en vacances, à la station balnéaire de Marmaris, au bord de la mer Égée.

Erol Olcak, directeur d'une agence de publicité, fait partie des victimes civiles. C'est lui qui a réalisé presque toutes les publicités de l'AKP. Ilhan Varank, le frère de Mustafa Varank, conseiller principal d'Erdoğan et l'un de ses intimes, a lui aussi trouvé la mort.

Mais Kiras est d'avis qu'ils n'étaient pas spécifiquement visés : « Ils se sont trouvés par hasard au mauvais endroit avec les nombreux militants en faveur de la démocratie. Je pense que tout cela a été, dans une certaine mesure, effectivement planifié, mais certainement pas de façon si détaillée que ça ».

Ali Turksen, ancien colonel des Forces armées turques, est d'accord avec Kiras sur l'identité des putschistes, mais n'est pas du même avis quant à la précision de leur préparation.

« Cette initiative des militaires gülenistes ressemblait effectivement à une opération kamikaze. Ils savaient qu'ils étaient finis et c'est pourquoi ils ont tenté ce baroud d'honneur », a déclaré Turksen à MEE. « Ils ne pouvaient ignorer qu'ils n'auraient aucun soutien populaire et que personne dans l'armée ne les suivrait. »

Il estime par contre que, vu la façon dont les événements se sont déroulés, les putschistes avaient planifié leur coup de longue date.

« Il aurait été impossible d'organiser, de coordonner et de déployer un si grand nombre d'hélicoptères et d'avions de chasse sans planification préalable minutieuse », a déclaré Turksen.

De toute façon, les plaies sont profondes

Le pays a été profondément blessé suite à cette tentative de coup d'État et il lui faudra beaucoup de temps pour s'en remettre, a regretté Kiras.

« Nous connaissons d'expérience les effets désastreux des coups d'État. On va constater maintenant que même les putschs manqués laissent de profondes cicatrices qui prendront beaucoup de temps pour guérir. »

Turksen estime que la réputation de l'armée turque aura beaucoup souffert.

« Les gens ne lui feront plus confiance. Ils demanderont comment ces officiers ont pu faire partie des forces armées pendant si longtemps sans être détectés », a-t-il prédit. « Tout le monde se souviendra aussi des images montrant la police maîtrisant des militaires et des soldats lynchés par des civils. Tout cela ne risque pas d'améliorer la réputation et la confiance dans l'armée ».

D'après Turksen, cette incapacité à détecter un complot d'une telle envergure ne saurait s'expliquer par une faille du renseignement militaire.

« Les forces armées turques sont régies par des pratiques internes très rigides. Même si l'on a des soupçons au sujet de certains membres du personnel, il est très difficile de les mettre en examen tant qu'on n'a pas accumulé des preuves incontestables », a-t-il indiqué.

« Ce qui ne signifie pas bien sûr que l'armée ait été au courant d'une tentative imminente de coup d'État et serait restée les bras croisés. Mais il faut savoir qu'en général, il est difficile de mettre le personnel militaire en accusation ».

Les chocs à venir

Turksen craint que le coup d'État ait de lourdes conséquences sur l'avenir de la Turquie.

« Tout cela ne fera que renforcer le président Erdoğan et accroîtra sa volonté d'instaurer un régime présidentiel, à mon avis nuisible pour ce pays.

« Les conséquences de ces événements apporteront de l'eau au moulin de l'AKP et du président et, de toute façon, notre pays sera le grand perdant », a-t-il déploré.

Kiras espère cependant que ces événements constitueront un tournant décisif, grâce auquel une société profondément polarisée se rassemblera et où les partis politiques cesseront de se porter des coups à grand renfort de rhétorique délétère.

Il a trouvé réconfortant de voir tous les partis politiques condamner unanimement la tentative de coup d'État et se dresser ensemble pour défendre la démocratie.

« Nous avons besoin de chercher la lumière au bout de ce sombre tunnel. J'espère que le parti au pouvoir ainsi que tous les autres mettront à profit cette solidarité, par laquelle nous avons prouvé que notre nation est capable de se rassembler, et qu'elle servira de tremplin pour nous élancer vers un avenir meilleur pour chacun d’entre nous ».

Traduction de l'anglais (original) par Dominique Macabies.