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La Turquie, un pays divisé

Les groupes kurdes et orientés à gauche ont été les victimes de trois attentats à la bombe majeurs depuis juin ; de nouvelles attaques pourraient-elles entraîner des tensions ethniques ou civiles ?

ISTANBUL, Turquie – Alors que des portions de la population civile kurde en Turquie ont fait l’objet d’attaques périodiques, on craint de plus en plus que les Kurdes de Turquie sans affiliation politique spécifique ne commencent à mener des assauts en représailles et ne propulsent le pays dans une spirale de conflit ethnique.

Les Kurdes forment la plus grande minorité ethnique de la Turquie. Bien que les estimations varient, ces derniers devraient représenter 15 à 20 millions de personnes dans un pays qui compte 75 millions d’habitants.

Istanbul, qui abrite la plus grande population ethnique kurde en dehors des régions du sud-est de la Turquie, est au cœur de ces préoccupations.

Les groupes kurdes et orientés à gauche ont été les victimes de trois attentats à la bombe majeurs depuis juin. Le dernier en date, qui a secoué Ankara le week-end dernier, a été la pire tragédie de ce type jamais connue en Turquie. Au moins 97 personnes ont été tuées dans ce double attentat-suicide et des centaines d’autres ont été blessées. L’attentat a été largement attribué au groupe État islamique, bien que deux partisans présumés du PKK aient désormais été arrêtés, dans un effort manifeste de lier également le Parti des travailleurs du Kurdistan à l’explosion, pour avoir publié des tweets sur l’attentat. Les autorités affirment que les tweets font état d’une connaissance préalable de l’attaque, bien que d’autres personnes insistent sur le fait que les tweets n’étaient que des mises en garde contre d’éventuelles attaques.

Les foules nationalistes en colère ont aussi attaqué des citoyens kurdes ordinaires ainsi que les bureaux du Parti démocratique des peuples (HDP) dans différentes villes en septembre après la reprise des hostilités entre l’État et le PKK, qui ont éclaté en juillet après que plus de 30 militants pro-kurdes ont été tués dans une explosion à Suruç, dans le sud de la Turquie. Le PKK a reproché au gouvernement turc de ne pas agir suffisamment pour lutter contre l’État islamique et a commencé à attaquer des positions militaires turques, et le gouvernement a répondu en bombardant des positions du PKK, en grande partie dans le nord de l’Irak, déclenchant ainsi la récente recrudescence de la violence.

La peur des espaces publics

Mithat Besi, homme d’affaires de 46 ans vivant à Istanbul et issu du groupe ethnique kurde, a indiqué que les Kurdes d’Istanbul ont peur, mais pas plus que tous les habitants de la ville.

« Tous ceux qui utilisent les transports en commun et qui se rendent dans les espaces publics d’Istanbul ressentent de la peur ces temps-ci. En réalité, les Kurdes ont peut-être moins peur parce que nous sommes habitués à être des cibles depuis de nombreuses années », a expliqué Besi à Middle East Eye.

Besi estime que la façon dont les autorités se sont comportées au cours des deux derniers scrutins dans le pays (les élections législatives du 7 juin et les élections présidentielles d’août 2014), mais aussi lors des protestations du parc Gezi en 2013, a fait que de nombreux Kurdes et Turcs se sont unis dans la solidarité et ne voient pas l’autre comme un ennemi.

La réaction brutale des forces de sécurité à toute situation ne leur convenant pas n’a pas été bien accueillie par de nombreux citoyens.

« Si la colère que nous éprouvons pour nos frères qui sont visés est immense, je doute que cela puisse donner lieu à des attaques de représailles, parce que nous avons arrêté depuis longtemps de penser à recourir aux foules ou à une culture de lynchage, a expliqué Besi. De plus, être ciblés n’est pas une expérience nouvelle pour nous. »

Cesim Soylu, co-président de la division stambouliote du HDP, se montre plus pessimiste et a indiqué que les Kurdes du pays commençaient à perdre patience face à ces explosions répétées visant à semer la peur lors d’événements principalement kurdes.

« J’espère sincèrement que nous ne verrons pas cette colère déborder en une guerre civile, parce que cela signifiera uniquement plus de morts. Mais nous sommes déjà confrontés à des critiques de plus en plus nombreuses de nos partisans qui nous reprochent de continuer à appeler à un comportement calme et responsable face à de telles attaques ciblant ouvertement notre peuple », a indiqué Soylu à MEE.

D’autres sont cependant moins inquiets.

Vahap Coşkun, universitaire à la faculté de droit de l’université Dicle de Diyarbakır, a soutenu qu’il n’y avait pas de risque de conflit ethnique dans le pays malgré les attentats sanglants visant à inciter les divisions.

« Certes, le gouvernement doit évidemment être tenu responsable de la sécurité de tous ses citoyens, comme partout ailleurs dans le monde, mais accuser immédiatement le gouvernement et le président d’être des tueurs relève tout simplement de la gesticulation politique et n’a aucun fondement dans la réalité ou la logique des choses », a expliqué Coşkun à MEE.

« Tous les citoyens sont suffisamment conscients pour voir à travers cela. »

Néanmoins, l’extrême polarisation qui a touché le pays au cours des dernières années entre la droite conservatrice et la gauche libérale, mais aussi entre religieux et laïcs, signifie que l’élargissement d’une faille ethnique déjà existante pourrait confronter le pays à des scènes de troubles sans précédent.

Cette situation est aggravée par l’exploitation peu scrupuleuse des sentiments nationalistes toujours latents en Turquie par des figures politiques turques et kurdes à la recherche de gains électoraux.

L’exploitation de la ferveur nationaliste

Les détracteurs du Parti pour la justice et le développement (AKP) au pouvoir ont accusé la hiérarchie du parti d’alimenter le sentiment nationaliste turc par leurs attaques au vitriol contre le HDP, dont l’AKP considère les gains électoraux comme l’une des principales causes de son incapacité à former un gouvernement à majorité unique suite aux élections législatives du 7 juin.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a auparavant accusé le co-président du HDP Selahattin Demirtaş d’être « en lien avec le terrorisme ».

« Vous coopérez avec une organisation terroriste séparatiste », a déclaré Erdoğan en juin lors d’un rassemblement dans l’est de la Turquie, s’adressant à Demirtaş.

« Votre frère est déjà dans la montagne », a-t-il ajouté, faisant référence au frère de Demirtaş, qui serait dans le nord de l’Irak avec le PKK.

L’AKP a également été accusé de ne pas agir suffisamment pour protéger les citoyens kurdes du pays, mais les appels à retardement formulés par les responsables à la fin du mois de septembre pour dissocier les citoyens kurdes des actions liées au PKK ont été considérés comme étant insuffisants et trop tardifs.

Coşkun juge inopportune l’approche hostile de l’AKP à l’égard du HDP et soutient que le HDP doit rester intégré au processus politique ; toutefois, il estime également que l’AKP n’est pas le seul acteur qui a contribué à consolider la polarisation dans le pays.

« Le HDP a fondé toute sa raison d’être sur l’hostilité et l’opposition à l’AKP et [au président turc Recep Tayyip] Erdoğan. Eux aussi ont un grand rôle à jouer dans cette polarisation toxique », a argumenté Coşkun.

Selon Cesim Soylu (HDP), les prochaines élections (prévues pour le 1er novembre, mais qui pourraient devoir être retardées en raison des tensions persistantes) jouent un rôle énorme dans cette vague récente d’attaques contre des groupes kurdes, mais ne constituent pas le seul facteur.

« Les Kurdes ont fait face à des attaques avant même les élections, et si je pense que celles-ci jouent un rôle énorme, je ne pense pas que les choses s’arrangeront tout à coup une fois les élections terminées. Beaucoup d’autres facteurs entrent en jeu, notamment la situation au Moyen-Orient », a-t-il affirmé.

Qui est visé ?

Toutefois, même les plus fervents détracteurs du gouvernement AKP concèdent que pendant ses premières années au pouvoir, celui-ci a mené les réformes les plus complètes de l’histoire de la Turquie moderne pour assurer l’égalité des droits pour les Kurdes du pays.

Certains croient même que les Kurdes, comme le reste de la société, sont ciblés pour leurs penchants politiques plutôt que pour leur appartenance ethnique. Ainsi, seuls les Kurdes qui soutiennent des groupes orientés à gauche comme le HDP seraient menacés. L’AKP considère le HDP comme la branche politique du PKK, contre qui la Turquie est engagée dans une guerre depuis 1984. À l’inverse, les Kurdes qui soutiennent l’AKP (ce qui est le cas de beaucoup de Kurdes dans les principales villes du pays) ne sont pas montrés du doigt.

Bien que Coşkun estime que la politique kurde de l’AKP est faillible, l’universitaire a concédé qu’il est ridicule d’accuser l’AKP d’être contre tous les Kurdes et que ses attaques verbales incessantes contre le HDP doivent être vues comme le signe d’une rivalité politique réciproque plutôt que d’une haine ethnique.

« Nous parlons après tout d’un parti qui a donné un sérieux élan au processus de paix et qui a entrepris avec enthousiasme de s’attaquer à un problème que beaucoup jugeaient insoluble. »

Beaucoup estiment que si le parti au pouvoir renonçait à ses attaques virulentes contre le HDP menées dans le seul but de réaliser des gains électoraux, ceci contribuerait grandement à calmer les tensions et à prévenir une potentielle recrudescence des hostilités.

Néanmoins, indépendamment des manœuvres politiques, la détérioration de la situation sécuritaire et le ciblage d’un segment de la société laisse ouverte la possibilité de voir le pays s’engager sur une voie précaire.

« Chaque personne dans le pays mérite l’égalité des droits et la tranquillité d’esprit, a soutenu Mithat Besi. [Mais] c’est quelque chose qui nous fait cruellement défaut à l’heure actuelle. »
 

Photo : un groupe d’étudiants de l’université d’Ankara tient une banderole indiquant « Nous sommes en deuil » (AFP).

Traduction de l’anglais (originale) par VECTranslation.