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La visite de Sissi à Paris ou la leçon de realpolitik selon Macron

Abdel Fattah al-Sissi vient d’effectuer sa seconde visite officielle en France, la première depuis l'élection d'Emmanuel Macron qui a déclaré que c’était « un plaisir de l’accueillir »

Élu président après le coup d’État militaire contre Mohamed Morsi en 2013, le maréchal Sissi est dans la ligne de mire des ONG égyptiennes et internationales.

L'Égypte connaît « la pire crise des droits humains depuis des décennies » dénonçaient lundi lors d’une conférence de presse commune Human Rights Watch (HRW), Amnesty International (AI), la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et Reporters sans frontières (RSF).

Pour Bénédicte Jeannerod de HRW, cette visite était un « test diplomatique crucial ». Les violations des droits humains par le pouvoir – arrestations massives, détentions arbitraires, torture systématisée, disparitions forcées, assassinats – se comptent par milliers. Pour Hussein Baoumi de AI, le pays traverse « la pire crise des droits humains de l'époque récente ».

« Nos concitoyens ne comprennent pas comment certains ont pu être aussi complaisants avec le régime qui est en train de se mettre en place au Venezuela. Une dictature qui tente de se survivre au prix d’une détresse humanitaire sans précédent, alors même que les ressources de ce pays restent considérables. »

-Emmanuel Macron

Si la situation perdure depuis 2013, elle tend à s’aggraver. La responsabilité de l’ancien membre du Conseil suprême des forces armées et ministre devenu président était déjà pointée dans « le pire massacre de manifestants de l’histoire récente » : le 14 août 2013, les forces de l’ordre ont tué près d’un milliers de civils au Caire. HRW parle de « probables crimes contre l’humanité ».

Le 29 août dernier, Macron affirmait : « Nos concitoyens ne comprennent pas comment certains ont pu être aussi complaisants avec le régime qui est en train de se mettre en place au Venezuela. Une dictature qui tente de se survivre au prix d’une détresse humanitaire sans précédent, alors même que les ressources de ce pays restent considérables. »

C’est ce type de déclaration qui était attendu sur l'Égypte et Sissi. Mais la France le considère toujours comme un partenaire incontournable pour « la stabilité de la région » et surtout « la lutte contre le terrorisme », première des priorités, a rappelé le président français.

À LIRE : « Sissi, un Pinochet arabe que la France devrait avoir honte d’accueillir »

Il a déclaré lors de la conférence de presse à l’Élysée : « Ce combat contre le terrorisme doit impérativement être mené dans le respect de l’État de droit et des droits de l’homme. Des institutions démocratiques et protectrices des libertés, une société civile dynamique, un réseau associatif riche, divers et porteur de projets sont autant de boucliers contre les terroristes. Et je l’ai dit aussi au président Sissi, nous avons besoin plus que jamais de ces boucliers. Je souhaite que le président Sissi puisse conduire ce travail ambitieux à la fois de sécurité mais également de cheminement démocratique indispensable. »

Pourtant, aucune de ces conditions ne sont remplies : le pouvoir n’épargne aucune frange de la société civile dans sa répression.

Diplomatie des contrats et peur du terrorisme

Hosni Moubarak avait menacé : « C'est moi ou le chaos ». Sissi est comme son prédécesseur présenté par la France comme « un rempart contre l’islamisme » – ce qui lui vaut le soutien de Marine Le Pen et d’autres personnalités d’extrême droite et de droite même s’il s’est imposé au pouvoir grâce au parti qui se présente comme « salafiste », Al Nour.

Après une brève remise en question de son soutien aux régimes autoritaires « contre les islamistes », la France reprend ses habitudes et opte de nouveau pour « la diplomatie des contrats ». Sissi a en effet rencontré en plus du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire et « plus de vingt-cinq dirigeants d’entreprises ». « L’Égypte est le premier marché de la France au Proche-Orient », rappelle le quai d'Orsay.

Le président français de l’Assemblée nationale François de Rugy (à droite) accueille le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à son arrivée à l’Assemblée nationale, le 25 octobre 2017 (AFP)

De nombreux contrats ont été signés et d’autres sont en cours, par exemple pour l’achat de douze Rafale supplémentaires – l’Égypte a été le premier acquéreur de l’avion de combat de Dassault selon le quotidien économique et financier français La Tribune, qui indique que la transaction serait bloquée à cause du financement de cette vente.

D’autres contrats d’armement seraient en négociation. Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, qui a rencontré Sissi, rappelait sur France 24  en 2015 : « L’achat d’armement est interdit d’export sauf autorisation. On ne peut pas vendre et on ne vend pas dans les pays [avec lesquels] on n’a pas de relation forte politique et stratégique. »

Emmanuel Macron aux commandes d’un Rafale. Depuis 2015, l’Égypte a conclu pour plus de six milliards d’euros de contrats d’armement, comprenant notamment 24 avions de combat Rafale,une frégate, deux porte-hélicotères Mistral et des missiles (AFP)

Quel poids la diplomatie française peut-elle avoir quand elle fait une demande puis signe un contrat sans que sa demande ait été entendue ? Comment expliquer ce positionnement ? L’argument de Realpolitik revient or appliquer ici la Realpolitik consisterait à faire passer le respect des droits humains avant tout, dans une logique fructueuse sur le long terme.

« La France n’a jamais vendu et livré autant d’armes à l’Égypte que depuis 2011, c'est son quatrième plus important client sur la période 2007-2016 », rappelle AI et précise que « la France a continué à fournir des armes et des équipements pouvant servir à des fins de sécurité intérieure et de maintien de l’ordre, faisant d’elle un complice de la répression » violant ainsi le Traité sur le commerce des armes (TCA) et l’embargo européen sur la vente d’armement adopté après « le massacre de Rabaa ».

En vertu des traités dont la France est signataire concernant la vente et l’exportation d’armes, l'État doit « évaluer l’attitude du pays destinataire à l’égard des droits de l’homme », « refuser l’autorisation d’exportation s’il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements militaires servent à la répression interne » et prêter attention à la situation économique du pays.

À LIRE : Décroissance ou naufrage : le cyclone FMI frappe l’Égypte

L’Égypte ne répond à aucune de ces conditions. Macron a par exemple salué « l’ambitieux programme de réformes économiques et sociales mis en place » or ces lourdes réformes voulues par le Fonds monétaire international (FMI) étranglent la population et de nouvelles « manifestations pour le pain » ont éclaté. Mais l’Égypte et ses partenaires continuent de miser sur la libéralisation – davantage compatible avec un régime autocratique.

Si Abdel Fattah al-Sissi tire sa légitimité de la relance économique et de son succès dans la guerre contre le terrorisme, ni l’un ni l’autre ne sont au rendez-vous. Une visite sur le site du ministère des Affaires étrangères français où se succèdent les communiqués « dénonçant des attaques terroristes » confirme que l’Égypte (pas plus que la France) n’a une politique efficace.

Le président Macron est allé plus loin que François Hollande en s’appropriant encore davantage le leitmotiv du pouvoir égyptien selon lequel les Égyptiens ne seraient pas prêts pour la démocratie, en raison du contexte particulier. Il a également ajouté que la France « ne donnera pas de leçon hors contexte ». Cela illustre-il une nouvelle ère diplomatique ?

Renouveau diplomatique

Après les attentats de 2015, l’État français a prévenu le Conseil de l’Europe qu’il « dérogerait à certains droits garantis par la Convention européenne des droits de l’homme dans le cadre de l’état d’urgence ». Depuis, il a inscrit dans la loi des mesures liberticides et a été condamné par les ONG pour la répression visant particulièrement les citoyens musulmans et un usage disproportionné de la force durant les manifestations contre la « Loi travail ».

Le pouvoir égyptien justifie sa politique répressive en faisant référence à ces violations des droits : si « le pays des droits de l’homme » soutient la politique de Sissi, qui peut la désavouer ? S'il réduit les libertés, qui pourrait reprocher à l’Égypte d’agir de même ?

« Macron se trompe. Il ne s'agit pas de "faire la morale" à Sissi sur les droits. Il s'agit de défendre les Égyptiens victimes de la répression. »

-Kenneth Roth, directeur de HRW

Le directeur de HRW Kenneth Roth a commenté : « Macron se trompe. Il ne s'agit pas de "faire la morale" à Sissi sur les droits. Il s'agit de défendre les Égyptiens victimes de la répression. »

La relation entre la France et l’Égypte est ancienne et marquée par l’expédition coloniale menée par Napoléon. Les pays dits émergents s’émanciperaient bien des puissances française, britannique ou américaine pour se tourner vers la Russie, la Chine, l’Arabie saoudite et d’autres pays d’Amérique du Sud, d'Afrique ou d’Asie avec qui les liens ne cessent de se renforcer.

Signe de ce changement, les autorités égyptiennes ont proposé de former un comité d'enquête après avoir accusé la police américaine d’un usage excessif de la force contre les manifestants à Ferguson et appelé les autorités à faire preuve de retenue, notait en 2014 le site Al Monitor.

En 2016 cette fois, suite à une résolution du parlement européen après l'assassinat du chercheur italien Giulio Regeni en Égypte, le ministre des Affaires étrangères Sameh Shoukry a répondu au secrétaire d'État américain John Kerry que l'Égypte n'acceptait pas la tutelle des pays étrangers et l'ambassadeur égyptien auprès des Nations unies a ajouté qu'il était « difficile d'entendre le parlement européen donner des conseils sur les droits de l'homme lorsque la crise des réfugiés en Europe a provoqué la mort de centaines de personnes », rapportait le journal électronique égyptien Mada Masr

À LIRE : Des tortues et des dictateurs : est-ce le début de la fin de l’Égypte de Sissi ?

Enfin, le ministère des Affaires étrangères a accusé cette année les gouvernements de l’Union européenne (UE) d'adopter « un double standard » : « Ils appellent au respect de la loi et à la séparation des pouvoirs quand cela correspond à leurs intérêts alors qu'en d'autres occasions ils critiquent les décisions judiciaires et demandent au pouvoir exécutif d'intervenir » et les a renvoyés à leurs propres « affaires politiques et sociales qui ne sont pas parfaites», signalait Mada Masr.

Ainsi, dans le dossier égyptien, c’est la question de la légitimité de la diplomatie française, européenne et onusienne qui se pose et celle du message envoyé aux autres pays, dans un contexte de rapport de force qui bascule, et de crise des instances internationales. Si la France ne demande plus de gages en matière de droits humains, ce n'est pas seulement parce que les gouvernements successifs ne le veulent pas, mais parce qu'elle n'est plus en position de le faire.

Photo : Le président français Emmanuel Macron accueille le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à l'Élysée le 24 octobre 2017 (AFP)