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Au Soudan, l’« État profond » se porte toujours aussi bien

Depuis l’ascension du Conseil militaire de transition, des éléments proches de l’axe formé par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte cherchent à prendre le contrôle de l’État profond
Mohamed Hamdan Dagalo, alias Hemetti, chef adjoint du Conseil militaire de transition au pouvoir au Soudan et commandant des Forces de soutien rapide, lors d’une rencontre avec ses partisans à Khartoum, le 18 juin 2019 (AFP)

Le 11 avril, à la suite d’un soulèvement populaire de quatre mois, le dictateur soudanais Omar el-Béchir a été évincé par un coup d’État organisé par des officiers militaires qui ont ensuite formé un Conseil militaire de transition (CMT).

Béchir s’en est allé, mais le sort de l’ensemble des services de sécurité et milices parallèles, des systèmes de clientélisme et des entités paraétatiques corrompues qui prospéraient sous son régime est resté incertain.  

Un retour dévastateur

On a beaucoup spéculé sur la capacité de la révolution à déraciner l’« État profond islamiste » de Béchir. Début juin, les islamistes semblaient en mauvaise posture.

Le CMT évitait son principal soutien du Golfe, le Qatar, et s’était purgé de ses trois membres islamistes les plus éminents sous la pression des Forces pour la liberté et le changement, un groupe d’opposition.

Cependant, le 3 juin, l’État profond a initié un retour dévastateur lorsque les milices des Forces de soutien rapide (RSF) créées par le régime de Béchir ont massacré plus de 100 des manifestants rassemblés au sein du quartier général de l’armée pour réclamer un changement.

On a beaucoup spéculé sur la capacité de la révolution à déraciner l’« État profond islamiste » de Béchir

Des enseignements pourraient être tirés  de la tentative de dissolution de l’« État profond » lancée par l’ancien président soudanais Gaafar Nimeiry à la suite de l’intifada de 1985. Sous la pression de l’Alliance nationale, un groupe d’opposition, ainsi que des manifestants dans la rue, le CMT de l’époque dirigé par Abdel Rahman Swar al-Dahab – en première ligne de l’éviction de Nimeiry en 1985 – n’a pas tardé à démanteler à la fois le parti au pouvoir – l’Union socialiste soudanaise (USS) et le service de sécurité, l’Organisation de sécurité publique.

L’attachement du régime à l’idéologie socialiste s’était depuis longtemps affaibli et, en 1985, l’USS était en grande partie composée d’opportunistes, de fidèles de Nimeiry et d’islamistes réconciliés avec le régime en 1977.

Sans le moindre poids idéologique derrière eux, l’USS et l’Organisation de sécurité publique ont donc été faciles à démanteler et, sous les régimes de transition et parlementaire ultérieurs, les prérogatives de l’Organisation de sécurité publique ont été accordées aux forces de police régulières suite à sa dissolution.

L’ancien « État profond »

Cependant, la majorité de ceux qui ont servi dans l’ancien « État profond » n’étaient ni incarcérés, ni réconciliés avec le nouveau régime parlementaire. De ce fait, un Mouvement islamique disposant de bonnes ressources financières a pu capitaliser sur leurs rancœurs et acheter leur loyauté au coup d’État mené par Hassan al-Tourabi et Omar el-Béchir en 1989.

Les protestations au Soudan en bref

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En moins de six mois, les protestations soudanaises sont passées d’une contestation du prix du pain à des appels lancés au dirigeant Omar el-Béchir, au pouvoir depuis 30 ans, pour réclamer une transition vers une démocratie civile.

Voici un résumé des moments clés depuis le début des protestations. 

19 décembre 2018. Des manifestants descendent dans les rues d’Atbara pour protester contre la décision du gouvernement de tripler le prix du pain et incendient un bureau local du parti au pouvoir. Le lendemain, des manifestants dans les rues de Khartoum et d’autres villes réclament « la liberté, la paix et la justice ». La police tente de disperser la foule, faisant au moins huit morts. Les semaines de protestation qui suivront feront plusieurs dizaines d’autres victimes.

22 février 2019. Le président soudanais Omar el-Béchir décrète l’état d’urgence dans l’ensemble du pays. Deux jours plus tard, il intronise un nouveau Premier ministre, alors que la police anti-émeute affronte des centaines de manifestants réclamant sa démission.

6 avril. Plusieurs milliers de manifestants se rassemblent devant le quartier général de l’armée à Khartoum et scandent « Une armée, un peuple » pour demander le soutien de l’armée. Ils font face aux efforts déployés par les forces de sécurité de l’État pour les déloger et les troupes interviennent pour les protéger.

11 avril. Les autorités militaires annoncent qu’elles ont évincé Béchir et qu’un Conseil militaire de transition gouvernera pendant deux ans. Malgré les célébrations marquant la chute de Béchir, les leaders de la protestation dénoncent un « coup d’État » et les manifestants restent campés devant le siège de l’armée.

14 avril. Les leaders de la protestation appellent le Conseil militaire à transférer le pouvoir à un gouvernement civil.

20 avril. Les dirigeants militaires soudanais organisent un premier cycle de pourparlers avec les leaders de la protestation.

27 avril. Les deux camps conviennent de mettre en place un conseil dirigeant mixte civil et militaire, mais les pourparlers calent suite à des divergences quant à la composition du conseil, les deux parties réclamant une majorité.

15 mai. Alors qu’il se dit que les négociateurs sont sur le point d’accepter une transition de trois ans vers un régime civil, les chefs militaires suspendent les pourparlers et insistent pour que les manifestants retirent les barricades devant le quartier général de l’armée. Les pourparlers reprennent le 19 mai mais sont de nouveau interrompus le 20 mai lorsque l’opposition insiste pour que l’instance dirigeante de transition soit dirigée par un civil.

28 mai. Plusieurs milliers de travailleurs entament une grève de deux jours pour faire pression sur les dirigeants militaires et réclamer un gouvernement civil.

3 juin. Au moins 35 personnes sont tuées et des centaines d’autres sont blessées, selon des médecins rattachés à l’opposition, lors de tirs à balles réelles effectués par les forces de sécurité pour disperser le camp de protestation devant le quartier général de l’armée.

4 juin. Le général Abdel Fattah al-Burhan, président du conseil militaire, annonce l’abandon de tous les accords passés avec les leaders de la protestation et la tenue d’élections dans neuf mois.

Ce processus a probablement commencé en 1985 lorsque Béchir a lui-même siégé aux comités chargés de dissoudre l’Organisation de sécurité publique et de s’emparer de ses réseaux de renseignement.

La majorité de ceux qui ont servi dans l’ancien « État profond » n’étaient ni incarcérés, ni réconciliés avec le nouveau régime parlementaire

Ahmed ibn Auf, le proche confident intime de Béchir dont la prise de pouvoir éphémère le 11 avril 2019 a été si énergiquement rejetée par le public, était lui-même l’un des officiers évincés en 1985 et réintroduits par le régime du Salut en 1989.

Tourabi, l’architecte idéologique du régime du Salut, a cherché à créer un ensemble parallèle d’institutions dirigeantes pour poursuivre son « projet civilisationnel » tout en déguisant le caractère islamiste du régime.

Alliant un orgueil idéologique démesuré à l’ultrapragmatisme comme lui seul pouvait le faire, il a intégré un certain nombre d’opportunistes de l’ancien régime militaire dans ces nouvelles institutions, notamment d’anciens officiers de l’Organisation de sécurité publique comme al-Fatih Irwa, récemment devenu directeur exécutif d’une des principales entreprises soudanaises de télécommunications.

Irwa n’est certainement pas un islamiste pur et dur. Sous le régime de Nimeiry, il avait travaillé avec la CIA dans l’organisation du transport par avion de juifs éthiopiens vers Israël dans le cadre de l’« opération Moïse ».

Des manifestants soudanais défilent à Khartoum, le 17 avril (AFP)

Les islamistes se sont eux-mêmes emparés d’un « État profond » créé au nom d’une autre idéologie dans les années 1980. Désormais, leur propre État profond est en train d’être réutilisé. Les nombreuses années au pouvoir ont entraîné un relâchement des liens entre le mouvement islamiste et l’État.

Le nationalisme arabe

En 2016, l’International Crisis Group (ICG) a laissé entendre que le Soudan s’éloignait de l’islamisme et se tournait vers un « nationalisme arabe internationalisé » destiné à attirer les puissances hégémoniques anti-islamistes régionales telles que l’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats arabes unis.

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Béchir a marginalisé les personnalités islamistes de premier plan du Congrès national et renforcé le pouvoir des milices janjawids qui avaient contribué à sa contre-insurrection meurtrière au Darfour en les intégrant à l’armée et aux services nationaux de renseignement et de sécurité par le biais des Forces de soutien rapide.

Leur capacité à exploiter l’industrie aurifère en plein essor du Darfour a permis aux RSF et à leur commandant, l’ancien chef de milice janjawid Mohamed Hamdan Dagalo, alias « Hemetti », d’accéder au réseau corrompu d’entreprises au cœur de l’État profond.

Les milices janjawids, comme on le constate à présent, sont très différentes des milices des Forces de défense populaires d’orientation islamiste qui avaient été créées à l’origine par le régime en 1989 pour combattre l’Armée populaire de libération du Soudan.

L’idéologie qui a inspiré leur création était une vision étroite de l’identité arabe fondée sur des préoccupations raciales. Dans le conflit au Darfour, elles ont lutté contre l’ancien commandant des Forces de défense populaires Khalil Ibrahim. Suite à leur intégration aux Forces de soutien rapide, elles ont combattu au nom de l’Arabie saoudite contre les islamistes houthis au Yémen.

Et les RSF commandées par Hemetti ont constitué le principal soutien militaire à l’ascension d’Abdel Fattah al-Burhan – qui a supervisé les forces soudanaises déployées au Yémen – et du CMT.

L’axe anti-islamiste

Depuis l’ascension du CMT, des éléments proches de l’axe anti-islamiste formé par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte cherchent à prendre le contrôle de l’État profond. 

Abu Bakr Mustafa, qui a remplacé Salah Gosh à la tête des Services nationaux de renseignement et de sécurité, entretient des liens étroits avec l’Arabie saoudite et l’Égypte après avoir occupé des postes diplomatiques dans les deux pays.

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Alors que les Forces de soutien rapide se renforçaient, le CMT a convenu avec les Forces pour la liberté et le changement que les Forces de défense populaires seraient intégrées à l’armée régulière et que leurs comptes à la Banque centrale du Soudan seraient suspendus.

Compte tenu du caractère idéologique du coup d’État originel qui a amené Béchir au pouvoir en 1989, il n’est pas surprenant que la colère populaire exprimée durant la révolution se soit autant dirigée contre l’islamisme que contre l’État en tant que tel. Le CMT et les personnalités politiques de l’opposition en ont pris conscience.

Les Forces pour la liberté et le changement ont semblé heureuses de plaider en faveur d’une politique d’attaque contre les islamistes plutôt que contre l’État profond dans son ensemble. De nombreuses personnalités politiques de l’alliance d’opposition se sont elles-mêmes dirigées vers les Émirats après le soulèvement, notamment des chefs rebelles qui espéraient une médiation émiratie entre le CMT et l’opposition.

Le chef rebelle de premier plan, Yasir Arman, a observé lors d’une visite à Dubaï que les discussions portant sur une division entre ses alliés et Hemetti étaient « une invention d’éléments de l’ancien régime ». Il a ensuite écrit que Burhan et Hemetti, qui ne présentent pas de connexions islamistes, étaient des « alliés » potentiels des Forces pour la liberté et le changement. Il a encouragé les révolutionnaires soudanais à exprimer leur colère contre trois généraux islamistes du CMT, qui ont par la suite été démis de leurs fonctions.

Malheureusement, ses efforts de pragmatisme l’ont hanté lorsque les forces de Hemetti ont massacré les manifestants le 3 juin et que le CMT a ensuite expulsé Arman en personne par la force vers le Soudan du Sud.

Les islamistes ont peut-être été durement touchés, mais l’État profond se porte toujours aussi bien.

- Willow Berridge est une historienne spécialiste du Soudan moderne. Elle a écrit Civil Uprisings in Modern Sudan: The Khartoum Springs of 1964 and 1985 (Bloomsbury, 2015) et Hasan al-Turabi: Islamist Politics and Democracy in Sudan (Cambridge University Press, 2017).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.