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Comment Ilhan Omar change la façon dont les Américains parlent d’Israël

En interdisant l’entrée à cette membre du Congrès réputée pour sa franchise, le gouvernement israélien n’a fait que souligner son efficacité en tant que championne de la Palestine et des droits de l’homme
Ilham Omar critique vivement l’aide militaire américaine à Israël depuis sa prise de fonctions en tant que membre du Congrès américain (MEE/illustration de Mohamad Elaasar)
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NEW YORK, États-Unis

Le 15 août, Ilhan Omar et Rashida Tlaib, deux membres du Congrès réputées pour leur franchise, étaient interdites d’entrer en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés. 

Mais le débat qu’elles ont contribué à ouvrir n’a pas encore cessé.

Lorsque le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a fait cette annonce, l’attention des médias s’est focalisée sur le fait que Rashida Tlaib se voyait refuser une visite dans sa patrie ancestrale, en Cisjordanie occupée.

L’impossibilité de voir sa grand-mère de 90 ans est devenue une métaphore de l’expulsion et du bannissement qui caractérisent la vie des Palestiniens depuis 70 ans.

Des responsables israéliens ont indiqué par la suite que Rashida Tlaib pourrait rendre visite à sa grand-mère en échange de son silence, une offre qu’elle a refusée. Mais le mal était déjà fait. 

Ilhan Omar (à gauche) et Rashida Tlaib (à droite) ont toutes deux été interdites d’entrer en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés (AFP)

L’idée que deux législatrices américains aient pu être interdites d’entrer chez le plus proche allié des États-Unis a provoqué une vague de désolidarisation vis-à-vis de la décision de Netanyahou. 

Des activistes palestiniens aux États-Unis ont également pris la parole, décrivant une situation tout à fait normale pour tous les Palestiniens.

« Ce sont des actions non exceptionnelles appliquées à des personnes exceptionnelles », a déclaré Reuben Telushkin, organisateur au sein du groupe d’activistes Jewish Voice for Peace basé à Détroit, à propos des mesures d’interdiction prises à l’encontre des deux législatrices par le gouvernement israélien.

Mais une fois la poussière retombée, les activistes et les observateurs se sont tournés vers la collègue de Rashida Tlaib, Ilhan Omar.

Alors que Netanyahou et son allié Donald Trump étaient la cible de critiques et s’étaient même attiré les foudres de l’AIPAC, le lobby israélien, Rashida Tlaib a momentanément demandé la clémence d’Israël, tandis qu’Ilhan Omar a saisi l’occasion de mettre en lumière les violations israéliennes.

Une ennemie redoutable

Le 16 août, Ilhan Omar a lancé une discussion sur Twitter dans laquelle elle a tout d’abord dissipé les incompréhensions sur l’objectif du voyage, partageant son itinéraire puis les diverses questions qu’elle espérait explorer.

Israël reçoit 3,8 milliards de dollars d’aide militaire américaine par an. Et la législatrice a tenu à profiter de l’occasion pour le signaler.

Traduction : « Soyons clairs : l’objectif de notre voyage était de constater de visu ce qui se passe sur le terrain en Palestine et d’entendre les opinions des parties prenantes – soit notre travail en tant que membres du Congrès. Mais comme nous avons été empêchées de remplir notre rôle de législatrices, je partage ce que nous aurions vu »

Asad Abukhalil, professeur à l’université d’État de Californie, a partagé le fil d’Ilhan avec le commentaire suivant : « Elle constitue l’ennemi le plus redoutable qu’Israël ait jamais rencontré dans l’histoire politique américaine. Sans exagérer. Elle ne se laisse intimider par personne. Quelle force. »

De même, Cornel West, professeur à l’université de Harvard faisant partie des intellectuels les plus en vue aux États-Unis, s’est dit « profondément admiratif du courage de sœur Ilhan et de sa volonté de dire la vérité avec son cœur en ce qui concerne les souffrances des chers Palestiniens ». 

« Les sœurs Rashida et Ilhan sont de courageuses combattantes de la liberté », confie West à MEE.

Ancienne réfugiée somalienne ayant émigré aux États-Unis au milieu des années 1990, Ilhan Omar est devenue l’une des personnalités politiques les plus percutantes de l’histoire récente des États-Unis et a attiré un large public parmi les jeunes Américains.

Et sa position franche à l’égard d’Israël n’est pas exceptionnelle. Elle s’est toujours exprimée sur les questions de justice sociale, qu’il s’agisse du logement ou des soins de santé à l’échelle du pays, de l’Arabie saoudite ou du Yémen sur le plan de la politique étrangère.

En août, à l’instar de très peu de législateurs américains, elle a fait une déclaration publique sur la répression brutale menée par l’Inde dans le Cachemire.

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Cette intrépidité et cette volonté inébranlable de s’attaquer aux questions sensibles lui ont valu des attaques brutales, notamment des organisations sionistes américaines.

« Ils se sentent menacés. Ilhan pousse le débat public sur la Palestine dans une direction qui, autrement, aurait été vraiment difficile à accepter », explique à MEE Nylah Burton, auteure basée à Washington.

Selon elle, alors que des groupes tels que le Comité des affaires publiques américano-israélien (AIPAC) s’emploient depuis des années à déshumaniser les Palestiniens et à établir un consensus sur le fait que les vies israéliennes sont intrinsèquement incompatibles avec les vies arabes, ils se retrouvent aujourd’hui avec deux femmes de couleur – Ilhan Omar et Rashida Tlaib – qui, en plus de contester ces discours, les démontent et en produisent des plus précis.

C’est le genre d’impact qui a donné un nouvel élan aux activistes de tout le pays et contraint les organisations pro-israéliennes à se mettre sur la défensive.

« Elle apporte des valeurs universelles d’égalité et de justice à tout ce qu’elle aborde. Elle est cohérente. Elle ne stigmatise pas Israël, mais c’est elle qui est stigmatisée à cause de son identité », affirme Telushkin, de Jewish Voice for Peace.

Des « combattantes de la liberté » 

Amber Harris, originaire du district de Minneapolis représenté par Ilhan Omar, est une juive américaine mariée à un Palestinien de Cisjordanie occupée avec lequel elle a un enfant. 

Amber Harris a été directement témoin des humiliations que les autorités israéliennes ont l’habitude de faire subir.

Le 19 août, lors d’une conférence de presse organisée par Ilhan Omar et Rashida Tlaib à Minneapolis pour expliquer en détail le sens de l’interdiction imposée par Israël, Amber Harris a été invitée à rendre compte du traitement que lui ont réservé les services d’immigration israéliens, notamment une interdiction temporaire d’entrée en Israël après avoir participé à une manifestation du mouvement Black Lives Matter à Ferguson. 

« Elle ne stigmatise pas Israël, mais c’est elle qui est stigmatisée à cause de son identité »

– Reuben Telushkin, Jewish Voice for Peace

Amber Harris explique qu’elle n’a pu faire face à l’humiliation et aux obstacles financiers qui lui ont été imposés que grâce à son « privilège d’être une juive américaine blanche » et parce qu’elle connaissait « des centaines d’histoires d’autres femmes musulmanes, en particulier palestiniennes, qui pourraient ne jamais être autorisées à revenir uniquement à cause de leur identité ».

Racontant son expérience à MEE lors de la conférence de presse d’Ilhan Omar et de Rashida Tlaib, Harris a confié qu’elle n’arrivait pas à croire qu’elle se tenait aux côtés de représentantes du Congrès américain parlant si ouvertement de l’occupation israélienne, qui plus est à la télévision nationale. Désormais mère d’un fils qu’elle a eu avec un Palestinien, elle sentait que les deux législatrices contribuaient à préparer le terrain pour son retour en Palestine.

« Par le courage dont elle fait preuve pour résister à tout cela, sa capacité à ne pas tenir compte de ce qui est “socialement acceptable à dire” et à toujours défendre ce qui est juste, Ilhan donne du courage aux autres courageux », affirme Amber Harris. « Elle met la barre plus haut pour les autres et elle-même. Elle brise le plafond pour elle-même, les femmes de couleur et les Palestiniens et elle s’érige en alliée. »

Alors que les récents événements sont susceptibles de pousser le débat encore plus loin, Noura Erakat, avocate et juriste américano-palestinienne spécialiste des droits de l’homme, met en garde contre toute affirmation trop large concernant la signification du moment présent. 

Auteure de Justice for Some: Law and the Question of Palestine, Erakat indique à MEE qu’elle considère l’indignation contre Israël comme un élément d’un changement progressif ces vingt dernières années.

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Ilhan Omar critique vivement l’aide militaire américaine à Israël (AFP)

« Le fait qu’Ilhan ou Rashida puissent soutenir ouvertement le mouvement BDS aujourd’hui témoigne du travail accompli au cours des vingt dernières années », précise-t-elle en évoquant le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions visant à faire pression sur Israël pour qu’il mette fin à l’occupation et aux violations commises à l’encontre des Palestiniens.

« Elles poussent le bouchon plus loin, mais elles ne sont pas le nouveau sujet de conversation, sauf pour ceux qui n’y ont pas prêté attention. » 

Quant à la question d’une renaissance de la gauche juive aux États-Unis, Erakat explique qu’elle attendra que ces mêmes organisations soutiennent le droit des Américains de boycotter Israël pour des motifs politiques avant de convenir qu’un changement significatif a été initié.

Au cours des dernières années, les alliés américains d’Israël ont fait pression en faveur d’une législation inconstitutionnelle visant à criminaliser la campagne BDS aux États-Unis. 

« Elles poussent le bouchon plus loin, mais elles ne sont pas le nouveau sujet de conversation, sauf pour ceux qui n’y ont pas prêté attention »

– Noura Erakat, juriste

À l’heure actuelle, 28 États ont adopté un texte de loi restreignant ou interdisant la tentative de boycott d’Israël.

« Protéger le droit au boycott reviendrait à protéger des idéaux plutôt qu’à essayer de se dissocier de quelque chose que Trump soutient », affirme Erakat, évoquant l’idée largement répandue selon laquelle l’interdiction prononcée contre Ilhan Omar et Rashida Tlaib a été partiellement influencée par le président américain.

Cornel West, de l’université de Harvard, soutient que les interventions des deux femmes sur la question palestinienne sont peut-être sans précédent pour les responsables politiques américains et constituent potentiellement un réquisitoire à l’encontre des autres « responsables politiques noirs américains qui n’ont pas eu le courage de parler sans crainte de la Palestine ».

Cependant, il ne sait pas dans quelle mesure le débat a évolué, c’est-à-dire si il a eu un impact sur les autres luttes. 

« Nous savons que ces luttes sont liées. Il est difficile de dire ce qui a changé. Mais nous sommes vraiment à la croisée des chemins », poursuit West.

Pour des organisations telles que Reviving Sisterhood, un groupe basé à Minneapolis qui forme et soutient les femmes musulmanes afin de les aider à influer sur le changement social, la ténacité d’Omar face à des critiques aussi acerbes pour sa position sur la Palestine n’est qu’un exemple de plus de son leadership.

« Je suis allée à Jérusalem il y a deux ans et quand nous avons demandé aux Palestiniens ce que nous pouvions faire, ils ont toujours dit de raconter au monde ce que nous voyions là-bas », explique Nausheena Hussain, directrice exécutive de Reviving Sisterhood.

À ses yeux, le message d’Ilhan Omar était clair. 

« Elle n’a peut-être pas pu entrer en Israël ou en Palestine, mais elle n’a pas été réduite au silence. Nous non plus, nous ne serons pas réduits au silence. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation