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Hadj 2020 : le moment de repenser l’organisation du pèlerinage est-il venu ?

Alors que cette année, des millions de musulmans observent le pèlerinage à distance, certains pensent qu’il est temps de faire évoluer ce secteur complexe
Les pèlerins effectuant le hadj cette année doivent porter des masques et observer les règles de distanciation physique pendant les rites religieux (AFP)

Le pèlerinage annuel du hadj a débuté, mais la quasi-totalité des 2,5 millions de musulmans qui avaient prévu de le faire cette année ont été relégués sur la ligne de touche, contraints d’observer de loin cet événement colossal.

Figurant parmi les cinq piliers de l’islam, le hadj est une obligation au moins une fois dans leur vie pour tous les musulmans qui en ont les capacités financières et physiques.

Mais cette année, seules 10 000 personnes – résidant toutes en Arabie saoudite – peuvent participer à ce pèlerinage de cinq jours, une fraction de ce qu’elles étaient l’année dernière.

« Un secteur lucratif »

Selon les centres américains de contrôle des maladies, environ 11 000 musulmans américains participent généralement au pèlerinage – cependant, l’augmentation des coûts et le manque de communication des autorités saoudiennes pendant les préparatifs de cette année en ont amené certains à demander la réorganisation de l’événement.

« Le hadj est un secteur lucratif en Amérique », indique Hamza Wald Maqbul, imam au centre islamique de Cleveland (Ohio), à Middle East Eye.

« [Dans ce secteur,] nombreux sont ceux qui ont un comportement sans scrupules, les menteurs et ceux qui sont tout bonnement incompétents »

- Hamza Wald Maqbul, imam

Le coût du pèlerinage varie entre 6 000 dollars et jusqu’à près de 14 000 dollars pour les pèlerins américain – montant substantiel comparé à l’Indonésie, le pays comptant la plus grande majorité musulmane au monde, où le coût moyen s’approche plus des 2 000 dollars selon le ministère des Affaires religieuses du pays.

« Avec tous les gros tour-opérateurs pour le hadj [aux États-Unis], l’aspect religieux semble venir presque après coup ou devenir au mieux une considération secondaire », continue Maqbul qui a effectué six fois le pèlerinage, dont plusieurs fois en tant que responsable touristique.

« [Dans ce secteur,] nombreux sont ceux qui ont un comportement sans scrupules, les menteurs et ceux qui sont tout bonnement incompétents. »

L’Arabie saoudite pointée du doigt

Après la décision de l’Arabie saoudite d’accueillir un pèlerinage à échelle réduite en raison de la pandémie de COVID-19, plusieurs tour-opérateurs ont déclaré à MEE qu’un manque de communication de la part de Riyad avait exercé des pressions financières à la fois sur les opérateurs et les futurs pèlerins – les compagnies aériennes et les hôtels du royaume différant les réservations plutôt que de les rembourser.

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« Étant donné l’annulation tardive sans précédent de millions de forfaits pour le hadj en 2020, les relations commerciales entre fournisseurs et clients d’un bout à l’autre des chaînes transnationales de pèlerinage seront sans aucun doute tendues pendant des mois, voire des années », a prédit Sean McLoughlin, chercheur spécialiste du hadj et professeur d’anthropologie à l’Université de Leeds.

« Il faut une autogestion plus efficace par le secteur du pèlerinage et une communication plus transparente et mieux coordonnée entre les pèlerins, les agences de voyage, les autorités saoudiennes et celles des autres pays », expliquait-il mardi lors d’un webinaire organisé par l’Université George Mason.

Selon plusieurs tour-opérateurs, le manque de communication de la part du royaume concernant le prochain hadj n’a fait que renouveler les appels au placement sous supervision internationale des deux lieux saints de l’islam, La Mecque et Médine.

« Les conséquences du COVID-19 amplifieront les défis auxquels le secteur du pèlerinage musulman était déjà confronté », écrit McLoughlin dans The Conversation.

Le manque de communication de la part du royaume concernant le prochain hadj n’a fait que renouveler les appels au placement sous supervision internationale des deux lieux saints de l’islam, La Mecque et Médine

« Le manque de professionnalisme et de respect de certains organisateurs du hadj agréés par les Saoudiens est exacerbé par une réglementation et une application des règles incohérentes. »

Plus tôt cette année, l’ONG Al Haramain Watch a lancé une pétition sur internet réclamant « une administration musulmane unifiée de l’ensemble des pays musulmans » pour gérer les deux villes saintes.

Cette pétition, qui a été signée par plus d’une centaine d’intellectuels musulmans, accuse Riyad d’atteinte flagrante aux droits de l’homme et de restreindre l’accès des minorités aux villes saintes.

« Un outil dans l’arsenal de la politique étrangère saoudienne »

Depuis près d’un siècle, les monarques saoudiens ont tous adopté le titre honoraire de Gardien des deux saintes mosquées pour renforcer leur statut dans le monde musulman.

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Si le royaume est reconnu pour sa gestion du pèlerinage et le bien-être des millions de personnes qui se rendent dans le pays chaque année, la famille régnante est également critiquée pour avoir le dernier mot concernant les personnes autorisées à y assister – établissant des quotas de pèlerins par pays et s’en servant contre ses rivaux. 

Avec le développement du trafic aérien, le nombre de pèlerins effectuant le hadj a grimpé en flèche, passant de 100 000 dans les années 1950 à environ 2,5 millions de personnes aujourd’hui.

Depuis les années 1990, le royaume saoudien a imposé un système de quotas, le nombre de pèlerins de chaque pays étant plafonné selon la taille de sa population musulmane.

Turan Kayaoglu, chercheur invité au Brookings Doha Center, affirme que le hadj est devenu un « outil de plus dans l’arsenal de politique étrangère de l’Arabie saoudite ».

« Le royaume choisit de maintenir le système de quota aussi opaque que possible afin de l’exploiter en tant qu’outil politique pour récompenser ses alliés et sanctionner ses adversaires »

- Turan Kayaoglu, chercheur au Brookings Doha Center

« Le royaume choisit de maintenir le système de quota aussi opaque que possible afin de l’exploiter en tant qu’outil politique pour récompenser ses alliés et sanctionner ses adversaires. »

En 2015, après la mort d’au moins 2 426 pèlerins dans une bousculade, l’Iran, qui a perdu 464 pèlerins lors de cette tragédie, a immédiatement demandé à ce qu’un organisme indépendant prenne le contrôle de la gestion du hadj. 

L’année suivante, les Iraniens ont été exclus du pèlerinage. En 2018, un an après la rupture de tout lien diplomatique et logistique avec le Qatar par l’Arabie saoudite et trois de ses alliés arabes, les ressortissants qataris ont été empêchés d’accomplir ce devoir sacré.

« L’esprit de la oumma revigoré »

Hamza Wald Maqbul affirme que le secteur donne la priorité au profit par rapport au pèlerinage et empêche les familles à bas revenus de l’accomplir.

Il pense que la hausse potentielle de la demande pour le prochain pèlerinage pourrait encore augmenter les coûts.

« Il y a de nombreux groupes spécialisés dans le hadj qui vont être touchés financièrement par le fait de ne pas pouvoir y aller. Et je ne pense pas que ce soit nécessairement une mauvaise chose », estime-t-il.

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« Si cela en fait trembler certains et met en faillite des personnes sans scrupules, je n’en conçois pas la moindre tristesse. »

Abdul Nasir Jangda, fondateur du Qalam Institute – un séminaire islamique au Texas –, pense que l’incapacité de faire le hadj cette année a « revigoré » certains membres de la communauté musulmane.

« Il y a eu un peu de souffrance mais au moins, cela a revigoré l’esprit de la oumma [communauté musulmane] », confie-t-il à MEE.

« Les gens évoquent ce qu’ils vont faire lorsque la pandémie sera finie ; au lieu d’aller à Hawaï pour les vacances, ils feront la oumra [le petit pèlerinage]. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.