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Le Liban à la croisée des chemins : le salut ou le chaos

Au-delà de l’aspect socio-économique, la crise qui secoue le Liban cache une dimension politique portant sur le positionnement régional du Liban – et pourrait déboucher sur les pires scénarios
Barricades en feu dans le centre de Beyrouth lors d’une manifestation le 18 octobre (MEE/Finbar Anderson)
Par
BEYROUTH, Liban

Depuis jeudi 17 octobre au soir, des femmes et des hommes de tous âges, régions et communautés religieuses occupent les places des grandes villes libanaises et bloquent la plupart des artères du pays, dans un vaste mouvement de contestation dirigé contre la classe politique, accusée de corruption, népotisme, clientélisme et tous les « ismes » possibles et imaginables.

Ce mouvement a surpris les dirigeants, les partis politiques et les diplomates en poste à Beyrouth de par sa spontanéité, son étendue, sa durée, et, surtout, son caractère transcommunautaire, dans un système confessionnel où les différentes composantes religieuses du pays sont compartimentées depuis des décennies.

« Cette contestation sociale est dirigée contre la tentative de la classe dirigeante de faire payer aux plus démunis le prix de la sortie de crise économique »

- Walid Charara, journaliste

Les observateurs ont essayé de trouver des forces étrangères qui tirent les ficelles de cette contestation sociale, de déceler les signes d’une « révolution de couleur », d’identifier des slogans « importés ». En vain. Le mouvement semble être l’œuvre d’une dynamique interne dont personne n’avait vu venir les signaux.

« C’est une authentique explosion populaire qui s’est rapidement répandue à l’échelle du pays et à laquelle participent des milieux sociaux très différents », affirme à Middle East Eye Walid Charara, journaliste au quotidien Al-Akhbar. « Cette contestation sociale est dirigée contre la tentative de la classe dirigeante de faire payer aux plus démunis le prix de la sortie de crise économique. »

L’étincelle de cette explosion est une décision du gouvernement d’imposer une taxe de six dollars par mois pour l’utilisation de l’application WhatsApp et d’autres messageries électroniques. Cette mesure est, en fait, la goutte de trop. La situation économique ne cesse de se dégrader depuis des mois, et ces dernières semaines est venue s’y greffer une crise financière illustrée par une pénurie de dollars dans un pays dont l’économie est adossée au billet vert.

Manifestations dans la ville de Sidon, dans le sud du Liban, le 18 octobre (AFP)
Manifestations dans la ville de Sidon, dans le sud du Liban, le 18 octobre (AFP)

La hausse du chômage, l’érosion du pouvoir d’achat, la faiblesse ou l’inexistence des filets de sécurité proposés par les pouvoirs publics ont développé un sentiment de désespoir chez une grande partie de la population, amplifié par la politique d’austérité menée par le gouvernement pour tenter d’écarter le spectre de la faillite de l’État.

« La crise trouve son origine dans les politiques économiques néo-libérales mises en œuvre depuis le début de la reconstruction en 1992, après la guerre civile, par l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et la plupart des gouvernements successifs », ajoute Walid Charara. « Ces choix ont mené au creusement des inégalités entre les classes sociales et les régions. »

Un mouvement de contestation sans chefs

Ce mouvement sans chefs n’a épargné aucun des pontes de la classe politique. La foule en colère a conspué le président de la République, le maronite Michel Aoun, réclamé, dès les premières heures, la démission du gouvernement du sunnite Saad Hariri, et déchiré les portraits du chef du législatif, le chiite Nabih Berry. L’annulation de la taxe WhatsApp n’a pas réussi à calmer la colère des gens.

Totalement dépassées par les événements, les autorités ont évité un recours abusif à la violence, se contentant d’éloigner, sans ménagement certes, des manifestants survoltés qui ont tenté à plusieurs reprises d’investir le Grand Sérail, qui abrite les bureaux du Premier ministre dans le centre-ville de Beyrouth. Ces affrontements, qui ont lieu de nuit, ont fait des dizaines de blessés dans les rangs des protestataires et des forces de l’ordre.

Des manifestants bravent les gaz lacrymogènes tirés par les forces de sécurité sur la place Riad al-Solh à Beyrouth vendredi soir (MEE/Finbar Anderson)
Des manifestants bravent les gaz lacrymogènes tirés par les forces de sécurité sur la place Riad al-Solh à Beyrouth vendredi soir (MEE/Finbar Anderson)

Des violences ont aussi éclaté dans certaines villes, comme Tyr, au Liban-Sud, lorsque des partisans armés de Nabih Berry ont pris à partie des manifestants qui avaient déchiré des portraits de leur chef et de l’imam Moussa Sadr, disparu en Libye en 1978.  

L’armée libanaise se contente, elle, de surveiller de loin les groupes de manifestants qui bloquent la plupart des artères du pays à l’aide de pneus brûlés et de bennes à ordure. Et lorsque certaines routes sont rouvertes, d’autres sont coupées, si bien que le pays est paralysé et que les écoles, les banques et les administrations publiques sont fermées depuis vendredi 18 octobre.

Le gouvernement affaibli de l’intérieur

En plus de la colère de la rue, le gouvernement fait face à des pressions internes avec les appels à la démission lancés par deux de ses composantes, le Parti socialiste progressiste (PSP) du leader druze Walid Joumblatt et les Forces libanaises (FL) du chef chrétien Samir Geagea.

L’alignement de ces personnalités sur les demandes des manifestants s’explique plus par des raisons politiques que par un souci de satisfaire les revendications sociales et économiques des contestataires. Walid Joumblatt est en effet une des principales figures qui ont dirigé le Liban depuis la fin de la guerre civile et qui sont responsables des choix qui ont mené à la catastrophe actuelle. Samir Geagea, lui, est partisan des options économiques libérales et ne propose pas une réelle rupture avec les politiques en vigueur dans le pays.

Ces deux responsables se retrouvent dans leur opposition aux choix du président Michel Aoun et de son gendre et dauphin Gebran Bassil en matière de politique étrangère. Alliés du Hezbollah, le chef de l’État et l’homme fort du mandat prônent une normalisation des relations avec la Syrie.

En faisant pression sur le Premier ministre, Walid Joumblatt et Samir Geagea ciblent en réalité le chef de l’État et son allié chiite

Walid Joumblatt et Samir Geagea reprochent aussi à Saad Hariri son entente avec le président Aoun, qui, pensent-ils, s’est faite à leur détriment. « Joumblatt accuse le président Aoun de vouloir l’affaiblir en soutenant ses adversaires druzes, et Geagea se dit marginalisé au sein de l’exécutif et de l’administration publique », affirme à MEE un haut responsable du Hezbollah.

Exhortant Saad Hariri à la démission, Walid Joumblatt et Samir Geagea ont appelé leurs partisans à rejoindre le mouvement de contestation. Le leader druze est allé plus loin en essayant d’orienter la colère des manifestants vers Michel Aoun, qualifiant sa présidence de « fiasco ».

Face à cette tentative de récupération politique, le chef du Hezbollah a apporté, samedi 19 octobre, un soutien sans équivoque à Saad Hariri. Dans un discours entièrement consacré à la crise actuelle, Hassan Nasrallah s’est opposé à la démission du gouvernement, tout en qualifiant de « légitimes » les revendications des manifestants.

S’adressant sans le nommer à Walid Joumblatt, il a martelé que « le mandat [de Michel Aoun] ne tombera pas », et a jugé « inacceptable » que ceux qui « ont causé la crise économique actuelle cherchent à fuir pour en faire assumer la responsabilité à d’autres ».

Fort de ce soutien, Saad Hariri a pris la parole, quelques heures plus tard, pour promettre des réformes radicales, et s’est donné un délai de 72 heures (qui s’achève ce lundi à 18 h 30) pour obtenir l’appui des forces politiques à son plan de sauvetage.

Les propos de Hassan Nasrallah et Saad Hariri ont tempéré les ardeurs de Walid Joumblatt, qui a annoncé son intention de coopérer en écartant la démission de ses ministres. Samir Geagea, en revanche, a décidé, samedi soir, de demander à ses quatre représentants de quitter le gouvernement.

Peinture murale représentant le « Joker » tenant un cocktail Molotov et les mots « 72 heures » écrits en arabe, en référence au discours du Premier ministre Saad Hariri (AFP/groupe de graffeurs Ashekman)
Peinture murale représentant le « Joker » tenant un cocktail Molotov et les mots « 72 heures » écrits en arabe, en référence au discours du Premier ministre Saad Hariri (AFP/groupe de graffeurs Ashekm

Alors que la mobilisation s’amplifiait, Hariri et ses conseillers se sont attelés à la préparation d’un plan de sauvetage en 24 points qualifié d’« inédit dans l’histoire moderne du Liban ». Le texte, qui sera étudié ce lundi par le Conseil des ministres, constitue une réelle rupture avec les politiques économiques et financières passées. Il propose un budget 2020 sans nouvelle taxe, avec un déficit avoisinant 0 %.

Au lieu d’aller puiser l’argent dans les poches des classes les plus démunies, comme il est de coutume au Liban, le plan prévoit de mettre le secteur bancaire à contribution à hauteur de 3 milliards de dollars

Au lieu d’aller puiser l’argent dans les poches des classes les plus démunies, comme il est de coutume au Liban, le plan prévoit de mettre le secteur bancaire à contribution à hauteur de 3 milliards de dollars et promet une accélération de la réhabilitation du secteur de l’électricité, avec le retour de l’alimentation en courant électrique 24 h/24 l’année prochaine.

Le Premier ministre propose aussi une réduction de moitié des salaires des ministres, des députés et le plafonnement des émoluments des hauts fonctionnaires de l’État et des magistrats, ainsi que la suppression ou la fusion de nombreux organismes et conseils, pour des économies d’échelle.

Le texte préconise par ailleurs la levée du secret bancaire des comptes des responsables politiques et des hauts fonctionnaires pour lutter contre l’enrichissement illicite et propose une batterie de lois pour combattre la corruption.

Joumblatt opte à nouveau pour l’escalade

Avant même que le plan ne soit discuté en Conseil des ministres, Walid Joumblatt a essayé, dimanche, d’en atténuer l’impact en estimant peu probable qu’il soit accepté par les manifestants. Il a repris son escalade verbale contre Gebran Bassil, exigeant son départ du gouvernement, alors que ses partisans dressaient des remblais de terre dans la ville d’Aley, à 18 kilomètres au sud-est de Beyrouth.

L’énième revirement du leader druze est intervenu après une rencontre, dimanche, entre ses représentants et le conseiller politique de Hassan Nasrallah, Hussein Khalil.

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« Au cours de cette réunion, Joumblatt a essayé d’obtenir des assurances du Hezbollah concernant son rôle et sa place sur l’échiquier politique », déclare à MEE une source du parti chiite. « Devant le refus de Khalil de lui fournir de telles garanties, le chef du PSP a repris son escalade. »

Le président Aoun et le Hezbollah veulent à tout prix éviter la démission de Saad Hariri, qui fait preuve de flexibilité et de compréhension à l’égard de leurs choix en matière de politique étrangère. Le départ de Hariri risque de plonger le pays dans une grave crise gouvernementale et créerait un vide qui paralyserait les institutions. En faisant pression sur le Premier ministre, Walid Joumblatt et Samir Geagea ciblent en réalité le chef de l’État et son allié chiite.

La crise que traverse le Liban comporte plusieurs enjeux. En plus de l’aspect socio-économique, elle cache une dimension politique, portant sur le positionnement régional du Liban. La plupart des manifestants qui occupent les places ne le réalisent pas ou s’en soucient peu. Pour eux, la priorité est d’améliorer leur quotidien et si le plan de Hariri ne les convainc pas et qu’ils décident de poursuivre leur mouvement, poussant le Premier ministre à la démission, le pays entrera alors dans une période d’incertitudes, ouverte sur les pires scénarios.