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Liban : des millions de dollars de cadeaux à une mannequin sud-africaine fragilisent Saad Hariri

Saad Hariri n’était pas en fonction quand il aurait versé, en 2013, la somme à la top-modèle Candice van der Merwe, qui assure que leur relation était « informelle ». Au Liban, le timing de ces révélations interroge
Selon les révélations du New York Times, Saad Hariri aurait offert pour 16 millions de dollars de cadeaux à une jeune mannequin lingerie en 2013 (AFP)

Saad Hariri n’avait certainement pas besoin de ce genre de révélations dans le contexte actuel. La publication, lundi 30 septembre, par le New York Times (NYT), d’un article relatant une affaire mêlant argent, pouvoir et relation extra-conjugale tombe mal, alors que le Liban traverse une grave crise économique.

Dans cet article signé Ben Hubbard, on apprend que le Premier ministre libanais aurait offert en 2013 pour 16 millions de dollars de cadeaux à Candice van der Merwe, une jeune mannequin lingerie sud-africaine, âgée de 26 ans aujourd’hui.

Traduction : « Le Premier ministre du Liban Saad Hariri a donné plus de 16 millions de dollars à une mannequin bikini sud-africaine (Candice van der Merwe), qui a affirmé avoir une relation romantique avec lui après s’être rencontrés dans un hôtel de luxe aux Seychelles. »

Outre deux voitures de luxe d’un montant de 250 000 dollars et des smartphones onéreux, la blonde aux formes plantureuses reçoit aussi un virement de 15,3 millions de dollars en mai 2013.

« Love you my Saad :) », aurait écrit la jeune femme dans un mail accompagné de ses coordonnées bancaires, selon Ben Hubbard. Elle utilise ce généreux virement pour l’achat de propriétés en Afrique du Sud et investit dans une société immobilière dans laquelle son père possède des parts.

Un généreux bienfaiteur arabe

Les « cadeaux » offerts par Saad Hariri ont été faits à une période où il n’était pas chef du gouvernement libanais, mais dirigeait son parti, le Courant du futur. En 2013, la fortune du fils de l’ancien Premier ministre assassiné Rafic Hariri était alors estimée à 1,9 milliard de dollars par le magazine Forbes.

Depuis, son empire financier, hérité de son père, n’a cessé de péricliter avec l’arrêt des opérations de son entreprise de construction, Saudi Oger, en 2017, tandis que les employés de son groupe médiatique peinent à se faire payer salaires et indemnités, après la fermeture de l’édition papier de son quotidien libanais, Al-Moustaqbal, et de sa chaîne de télévision, Future TV.

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Le montant conséquent reçu par Candice van der Merwe éveille les soupçons des autorités fiscales sud-africaines, d’autant qu’en mars 2013, les revenus annuels déclarés par la jeune femme n’excédaient pas les 5 400 dollars.

Durant les investigations menées par le South African Revenue Service (SARS), le fisc sud-africain, la mannequin déclare alors qu’il s’agit d’un cadeau offert par un admirateur arabe, qu’elle aurait rencontré lors d’un séjour privé organisé au Plantation Club, aux Seychelles, et refuse qu’il soit soumis à l’impôt.

La justice sud-africaine ne l’entend pas de cette oreille, car elle soupçonne que cet argent provienne en fait du père de la jeune femme, Gary van der Merwe, déjà condamné à plusieurs reprises dans son pays pour fraude fiscale.

Des cadeaux « sans aucune contrepartie »

En mai 2015, un jugement émis par la Cour d’appel sud-africaine relève que la somme de 15,3 millions de dollars a été transférée depuis un compte de Bank Med Sal au Liban – banque qui appartient à la famille Hariri et dans laquelle Saad Hariri possédait des parts avant de les vendre en 2018 –, de la part d’un certain Mohamed Nazih Rawas.

La bataille judiciaire se poursuit, Saad Hariri envoie, selon le NYT, un million de dollars supplémentaire à la jeune Candice pour l’aider sur le plan financier. Dans la bataille, la top-modèle maintient que l’argent et les cadeaux ont été offerts pour son usage personnel, sans conditions. 

Difficile à avaler pour le SARS, qui taxe finalement l’argent perçu et gèle les avoirs de la jeune femme. Un accord à l’amiable entre les deux parties est trouvé en 2016.

L’affaire rebondit en janvier 2019, quand Candice van der Merwe, s’estimant flouée, poursuit l’État sud-africain pour harcèlement fiscal et réclame 65 millions de dollars de dommages et intérêts.

Selon la plainte qu’a pu consulter Ben Hubbard, la jeune femme estime que les procès intentés par le fisc lui ont « causé un préjudice irréparable » et « mené à la rupture de sa relation avec M. Hariri », entraînant de fait la perte d’avantages financiers qu’elle aurait pu percevoir.

Une volonté américaine de déstabiliser Saad Hariri

Ce n’est pas « l’aventure » présumée de Saad Hariri avec la belle Sud-Africaine qui a attiré l’attention des médias et intéressé les Libanais en général, mais plutôt le timing de sa révélation. Un parfum de scandale qui intervient à un moment délicat pour le chef du gouvernement, dans un contexte économique désastreux.

Le Liban est au bord du gouffre financier, sous pression des donateurs internationaux en attente de réformes qui ne viennent pas.

Sur le plan interne aussi, la grogne se fait entendre, comme dimanche 29 septembre, où plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées dans le centre-ville de Beyrouth et dans d’autres villes libanaises, pour protester contre l’incapacité des dirigeants libanais à redresser le pays et leur assurer une vie décente. Des appels à la démission du gouvernement ont été lancés par les manifestants.

Un pompier libanais passe devant une benne à ordures incendiée lors d’une manifestation sur la place des Martyrs, dans le centre de Beyrouth, le 29 septembre (AFP)
Un pompier libanais passe devant une benne à ordures incendiée lors d’une manifestation sur la place des Martyrs, dans le centre de Beyrouth, le 29 septembre (AFP)

Les inquiétudes sur une potentielle pénurie de dollars et le spectre d’une dévaluation de la livre libanaise se sont multipliées ces dernières semaines, malgré les dénégations des dirigeants libanais.

À cela s’ajoutent les fortes pressions exercées par les États-Unis sur le secteur bancaire libanais, au prétexte de lutter contre le financement du terrorisme et du Hezbollah. La Jammal Trust Bank a ainsi mis la clé sous la porte après avoir été sanctionnée par Washington, qui l’accusait de « faciliter les activités bancaires du Hezbollah ».

Dans ce contexte, les spéculations vont bon train concernant le timing de cette révélation. D’autant que, comme Ben Hubbard l’a précisé sur son compte Twitter après la publication de son article, tous les documents relatifs à l’affaire ont été envoyés directement à l’antenne beyrouthine du New York Times.

Le journal Al-Akhbar estime dans un article paru mardi que « La question du timing de ces révélations se pose, d’autant que les détails de cette affaire ont été rendus publics en décembre 2018 […], d’autant, aussi, que les pressions américaines sur le Liban s’accentuent et que certains tentent d’éloigner le Premier ministre du Hezbollah ».

Saad Hariri ne démissionnera pas

Le même jour, une « source libanaise informée » citée par RT souligne que « cette histoire avérée a eu lieu en 2013, et [que] l’exhumer à nouveau aujourd’hui est une façon pour les États-Unis d’adresser un message sévère et un blâme à M. Hariri, au moment où certains appellent à sa démission en raison de la dégradation de la situation économique, alors qu’il apparaît proche du Courant patriotique libre (le parti fondé par le président de la République Michel Aoun) et du Hezbollah ». 

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« Saad Hariri n’a pas d’autre choix que de s’arrimer au chef de l’État et au Hezbollah pour former un puissant front face aux tentatives américaines de déstabiliser le Liban », décrypte encore cette source.

Après avoir été mis en cause par certains sites, l’ancien ministre de l’Intérieur et personnalité sunnite de premier plan récemment écartée par Saad Hariri, Nouhad Machnouk, a nié être l’instigateur de ces révélations visant à affaiblir le Premier ministre.

Quant au principal intéressé, Saad Hariri, il a assuré mardi qu’il ne démissionnerait pas. « Quelles que soient les campagnes lancées contre moi, malgré tout ce qu’ils peuvent dire, écrire ou faire, je continuerai à travailler et je ne m’arrêterai pas. »