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Le retour des réfugiés syriens et le sort des chrétiens d’Orient au menu de la visite de Michel Aoun à Moscou

Le président libanais veut amorcer un rapprochement avec la Russie lors d’une visite de deux jours à Moscou. Mais a-t-il les moyens de sa politique ?
Le président libanais Michel Aoun effectue ce lundi le premier déplacement d’un chef d’État libanais en Russie (AFP)
Par
BEYROUTH, Liban

Le président libanais Michel Aoun se rend à Moscou le 25 mars pour un déplacement de deux jours, le premier effectué par un chef d’État libanais en Russie. Il sera reçu par le président Vladimir Poutine et rencontrera les hauts responsables de l’État.

L’objectif politique de la visite de Michel Aoun en Russie est d’explorer la possibilité pour le Liban de diversifier ses relations extérieures afin de contrebalancer l’influence de Washington, qui ne sert pas forcément les intérêts du Liban dans la période actuelle

Cette visite est d’autant plus importante qu’elle intervient à un moment où les États-Unis accentuent leurs pressions politiques et économiques sur le gouvernement libanais au prétexte de réduire l’influence du Hezbollah, qualifié par Washington et Israël de bras régional de l’Iran.

Les diplomates américains, qui avaient presque supprimé le Liban de leur agenda pendant des mois, recommencent à défiler à Beyrouth depuis le début de l’année. En janvier, c’est le secrétaire d’État adjoint aux Affaires politiques, David Hale, qui a ouvert le bal, suivi en mars du secrétaire d’État adjoint pour le Proche-Orient, David Satterfield.

Le 22 mars, c’est le secrétaire d’État, Mike Pompeo, qui était attendu dans la capitale libanaise. Parmi les sujets évoqués par le chef de la diplomatie américaine, l’influence et le rôle du Hezbollah, comme annoncé par un haut responsable du Département d’État lors d’un point de presse à Washington.

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L’implication directe de la Russie dans la guerre syrienne à partir de septembre 2015 en a fait une puissance incontournable au Levant. Moscou a lancé ces deux dernières années plusieurs initiatives politiques, diplomatiques et culturelles pour renforcer sa présence au Liban, où les pays occidentaux, États-Unis en tête, exercent traditionnellement une forte influence.

L’objectif politique de la visite de Michel Aoun en Russie est d’explorer la possibilité pour le Liban de diversifier ses relations extérieures afin de contrebalancer l’influence de Washington, qui ne sert pas forcément les intérêts du Liban dans la période actuelle.

Certains milieux politiques libanais estiment que la priorité américaine, dans le cadre de la confrontation globale avec l’Iran, est d’isoler politiquement et d’affaiblir financièrement le Hezbollah, à travers des sanctions sévères qui affectent le secteur bancaire, considéré comme la locomotive de l’économie.

Or, les pressions américaines provoquent des tensions entre les alliés du Hezbollah et les amis de Washington, qui siègent ensemble au sein du gouvernement libanais, ce qui risque, par conséquent, de déstabiliser le pays.

La hantise de la présence des réfugiés syriens

Michel Aoun reproche aussi aux Occidentaux, conduits par Washington, de ne pas prendre en compte les intérêts du Liban dans la gestion du dossier des réfugiés syriens. Le chef de l’État n’a pas trouvé d’échos positifs dans les capitales occidentales pour son projet d’encourager le retour en Syrie de plus d’un million de déplacés (soit le quart de la population libanaise), dont la présence prolongée au Liban constitue un poids démographique et économique trop lourd à supporter pour le pays du Cèdre.

Des sources politiques libanaises expliquent que les pays occidentaux ne souhaitent pas le retour des 5 millions de réfugiés externes avant l’élection présidentielle prévue en 2021 en Syrie, dans l’espoir de peser sur le résultat de ce scrutin

Washington, Paris, Berlin et Bruxelles ont fait la sourde oreille aux appels répétés du président Aoun et de son ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, sur la nécessité d’organiser le retour des réfugiés. Ces capitales estiment qu’un tel processus ne peut pas et ne doit pas avoir lieu avant la solution politique de la crise syrienne.

Le Liban, lui, soutient que l’arrêt des combats dans de nombreuses régions et leur sécurisation permettent à un grand nombre de réfugiés de regagner leurs villes et villages. MM. Aoun et Bassil et d’autres personnalités ont d’ailleurs fermement critiqué les conclusions de la conférence Bruxelles III, organisée le jeudi 14 mars, confirmant la politique occidentale qui consiste à apporter une aide financière pour maintenir les réfugiés dans les pays d’accueil.  

Des sources politiques libanaises expliquent que les pays occidentaux ne souhaitent pas le retour des 5 millions de réfugiés externes avant l’élection présidentielle prévue en 2021 en Syrie, dans l’espoir de peser sur le résultat de ce scrutin qui devrait être organisé sous la supervision d’observateurs internationaux. Le maintien des réfugiés dans les pays d’accueil permet en effet de les soustraire à l’influence du gouvernement syrien.

Le Liban appuie l’initiative russe pour les réfugiés

En revanche, la priorité pour la Russie est d’organiser le retour des réfugiés le plus tôt. Elle a lancé à cet effet une initiative, en juillet 2018, qui consiste à rapatrier les déplacés et à leur fournir l’aide internationale sur place, ce qui convient parfaitement au Liban.    

Les autorités russes ont créé en Syrie un centre d'accueil, de tri et de logement des réfugiés, supervisé par le ministère de la Défense. Ce centre contrôle le retour de l’étranger des personnes temporairement déplacées et des réfugiés syriens dans leurs localités d’origine, prend les dispositions nécessaires en vue de la livraison des secours humanitaires et contribue à remettre en état le système de soins de santé et les autres services élémentaires. Le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi, a pu visiter quelques-uns de ces sites, où les réfugiés rapatriés sont logés dans des maisons préfabriquées.

Un jeune réfugié syrien qui a quitté le Liban fait un signe de la main à son arrivée à Qalamoun, en Syrie, en juillet 2018 (Reuters)
Un jeune réfugié syrien qui a quitté le Liban fait un signe de la main à son arrivée à Qalamoun, en Syrie, en juillet 2018 (Reuters)

La Russie a placé le Liban en tête de ses priorités et son ambassadeur à Beyrouth, Alexander Zasypkin, a été chargé de superviser la mise en œuvre de l’initiative. Les deux pays ont signé un accord dans ce sens mais l’exécution est lente, car le projet russe, qui nécessite quelque 5 milliards de dollars, n’a pas obtenu le soutien des pays occidentaux et des organisations internationales.

Malgré cela, le Liban organise, en coopération avec les autorités syriennes et russes, des opérations de rapatriement de réfugiés souhaitant renter chez eux. En 2018, près de 18 000 personnes ont regagné leur foyers dans le cadre de ces initiatives et près de 85 000 sont rentrées par leurs propres moyens. Mais à ce rythme, le retour de la majeure partie des réfugiés prendra des années. À Moscou, Michel Aoun va réaffirmer son appui au plan russe et essayer d’obtenir une accélération du processus de retour.

Le souci des chrétiens d’Orient

Autre sujet que le président Aoun évoquera avec les dirigeants russes, la question de la présence chrétienne en Orient, et plus particulièrement à Jérusalem. « Pour Michel Aoun, si les chrétiens quittent Jérusalem, cela signifiera qu’ils devront à terme disparaître de la région, le berceau du Christ étant en quelque sorte un point d’ancrage pour eux et pour l’ensemble du Moyen-Orient », écrit la journaliste Scarlett Haddad.

La visite de Michel Aoun en Russie est certes importante. Mais il serait excessif de s’imaginer que le Liban va basculer dans le camp russe

« Comme l’administration américaine ne semble pas tenir compte de l’importance de la présence des chrétiens à Jérusalem, en raison de son appui total à Israël, le Liban souhaite donc essayer de sensibiliser la Russie sur ce sujet », poursuit-elle.

Le président libanais évoquera cette question avec le patriarche de Moscou et de toutes les Russies, Cyrille, ainsi qu’avec les dirigeants politiques.

La visite de Michel Aoun en Russie est certes importante. Mais il serait excessif de s’imaginer que le Liban va basculer dans le camp russe. Les délicats équilibres internes et l’influence américaine ne permettent pas un tel bouleversement radical. Surtout que les États-Unis sont le principal fournisseur d’armes à l’armée libanaise, à qui ils assurent aussi une formation et du conseil technique.

Cette visite est l’expression d’une volonté politique de diversification des relations extérieures. Cependant, les outils nécessaires pour concrétiser cette volonté en actes ne sont pas tous disponibles à ce stade.