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Au Liban, la partition de facto pourrait devenir une réalité

Frappé par une crise multiforme, paralysé par de profondes divergences politiques et traversé par des influences extérieures, le Liban tel qu’on le connaît pourrait ne plus exister
Graffiti d’une main tenant un cocktail molotov sur un mur du centre de Beyrouth, une photo prise le 5 novembre 2019 alors que des dizaines de milliers de Libanais manifestent pour dénoncer l’élite politique (AFP/Fayez Nureldine)
Graffiti d’une main tenant un cocktail molotov sur un mur du centre de Beyrouth, une photo prise le 5 novembre 2019 alors que des dizaines de milliers de Libanais manifestent pour dénoncer l’élite politique (AFP/Fayez Nureldine)
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BEYROUTH, Liban

La crise qui frappe le Liban est l’une des pires qu’ait connu le monde depuis 1850, affirme la Banque mondiale dans un rapport publié le 1er juin. Elle touche désormais tous les aspects de la vie quotidienne.

Les pénuries de médicaments, de carburants, de produits alimentaires, les longues coupures de courant électrique pouvant atteindre 23 heures par jour, l’effondrement de la monnaie nationale, l’envolée des prix, la disparition des filets sociaux, plongent une large majorité de Libanais dans le désarroi. 

Ceux qui en ont les moyens sont déjà partis, beaucoup ne rêvent que de fuir ce qui est devenu pour eux un véritable enfer. 

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La crise se caractérise par un dérèglement global des services publics et un affaiblissement de l’autorité de l’État. Elle se traduit par une montée des tensions sociales et communautaires et un accroissement de la violence.

Ce week-end, une dispute devant une station-service a failli provoquer une discorde entre chrétiens et chiites près de la ville de Saïda, à 40 kilomètres au sud de Beyrouth. Lundi, un échange de tirs à Tripoli, dans le nord du pays, a fait un mort et trois blessés.

Tel est le quotidien des Libanais, condamnés à attendre de longues heures sous un soleil tapant pour remplir quelques litres d’essence et à passer la nuit à la lueur d’une bougie, comme du temps de la guerre civile (1975-1990).

« S’il y avait un mince espoir d’une possible amélioration de la situation, je serais prêt à endurer des privations et à consentir des sacrifices. Mais il n’y a aucune perspective d’avenir », regrette Walid, directeur d’une entreprise de services médicaux qui s’apprête à partir en France pour scolariser ses trois enfants. 

Pas de gouvernement depuis plus d’un an

La crise n’est pas seulement sociale, économique et financière, elle est également politique.

Le blocage des institutions et les déficiences constitutionnelles ne favorisent pas une gestion saine et sereine de la vie politique. Les relations conflictuelles entre les principales forces politico-communautaires empêchent la formation d’un gouvernement depuis plus d’un an.

Aux contradictions internes se greffent des enjeux géopolitiques régionaux qui dépassent les capacités de résilience du Liban et menacent son existence en tant qu’entité territoriale unie, souveraine et indépendante. 

 « L’unité du Liban est sans aucun doute sérieusement menacée ainsi que la société libanaise, fragmentée par ses composantes religieuses, ethniques et politiques », analyse pour Middle East Eye Nazem el-Khoury, ancien ministre et député.  

« D’un côté la Syrie n’admet toujours pas la souveraineté du Liban bien qu’elle reconnaisse sa légitimité et de l’autre Israël, État ennemi, ne cesse de violer sa souveraineté »

- Nazem el-Khoury, ancien ministre et député

« Les divergences politiques, confessionnelles et sectaires internes se manifestent dans un État qui n’a pas su créer une résilience unitaire nationale vis-à-vis des ingérences extérieures », constate l’homme politique. « Cela a entraîné un clivage entre une partie de la population aux allégeances étrangères explicites et une autre partie qui défend une identité libanaise libérale et multiconfessionnelle. »

La géographie et l’histoire ne favorisent pas non plus le Liban, situé dans une zone balayée par « des conflits permanents et des invasions, avec d’un côté la Syrie qui n’admet toujours pas la souveraineté du Liban bien qu’elle reconnaisse sa légitimité et de l’autre Israël, État ennemi qui ne cesse de violer sa souveraineté », déplore Nazem el-Khoury, en dénonçant « la convoitise des forces étrangères régionales et internationales ».

Dans ce contexte, l’annonce par le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, de la prochaine arrivée de navires iraniens transportant des hydrocarbures au Liban donne lieu à un bras de fer entre les États-Unis et l’Iran.

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Washington a tenté de court-circuiter l’initiative du leader chiite en annonçant l’acheminement de gaz et d’électricité depuis l’Égypte, la Jordanie et la Syrie, un pays pourtant ostracisé par la loi César qui empêche toute transaction commerciale ou financière avec lui.

L’Iran a pour sa part mis en garde, lundi, contre toute atteinte à ses pétroliers se dirigeant vers le Liban, au risque d’« une double riposte [de Téhéran et du Hezbollah] a prévenu Abou Fadl Amouï, membre de la commission parlementaire de la Sécurité nationale. Le ministère iranien des Affaires étrangères a quant à lui souligné que l’« acheminement de pétrole au Liban est un acte souverain ». 

La tentation de la partition n’a jamais disparu

En plus des facteurs externes, l’unité du Liban serait menacée par les « États profonds » qui se disputent l’influence, selon Jamal Wakim, professeur de science politique dans les universités de Beyrouth. 

« Le premier de ces ‘’États’’ est l’Église maronite qui prétend avoir fondé le Liban, lequel, à ses yeux, doit être maronite ou ne pas être du tout », dit-il. 

« Depuis la proclamation du Grand Liban [État autonome qui faisait partie de la Syrie mandataire alors administrée par la France] le 1er septembre 1920, la tentation de la partition pour préserver le caractère maronite du pays – lié aux capitaux occidentaux – n’a jamais disparu », souligne le chercheur à MEE

« Cela explique les appels au fédéralisme car l’Église maronite est incapable d’imposer son influence sur l’ensemble du pays en raison de l’apparition d’autres ‘’États profonds’’ qui sont les autres communautés ».

Privilégiant l’approche économique et financière dans son analyse, Jamal Wakim souligne l’apparition d’un autre capital, celui de la diaspora chiite, pour contrebalancer celui lié à l’Occident. « Cette nouvelle force pousse pour une orientation vers l’Est », dit-il.

« Le projet américain mis en œuvre depuis le 17 octobre 2019 vise à détruire le rôle du Liban en tant que centre commercial et financier en Méditerranée orientale, concurrent d’Israël et susceptible de faire le lien entre les capitaux européens et ceux des pays du Golfe »

- Jamal Wakim, professeur de science politique

Il existe donc au Liban un clivage vertical entre ceux qui souhaitent rester ancrés exclusivement à l’Occident et ceux qui plaident pour une ouverture sur « l’est », c’est-à-dire l’Iran, la Chine et la Russie.

« Ce que le Liban endure est le résultat de l’attitude du président de la République [Michel Aoun], du Hezbollah et d’autres factions politiques favorables à l’axe iranien et à ses alliés, une attitude qui ne fait pas l’unanimité chez les Libanais », fait remarquer Nazem el-Khoury.

« Le projet américain mis en œuvre depuis le 17 octobre 2019 vise à détruire le rôle du Liban en tant que centre commercial et financier en Méditerranée orientale, concurrent d’Israël et susceptible de faire le lien entre les capitaux européens et ceux des pays du Golfe. Pour les Occidentaux, c’est au port de Haïfa de jouer ce rôle, pas à celui de Beyrouth », soutient pour sa part Jamal Wakim.

À partir de 2017, les États-Unis ont durci leurs sanctions contre le Hezbollah au risque d’affaiblir le secteur bancaire libanais et de provoquer un effondrement économique et financier total du Liban. 

Cette attitude reflète probablement une conviction que l’influence de l’axe pro-iranien a pris une telle ampleur que le pays du Cèdre ne peut plus être considéré comme un allié exclusif de l’Occident.

« À défaut de pouvoir exercer leur influence sur l’ensemble du Liban, les puissances occidentales caressent l’idée d’un repli sur le petit-Liban, où une partie de la population et des forces politiques lui reste acquise », affirme à MEE un député proche du camp présidentiel.

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Nazem al-Khoury réfute la thèse d’une mise sous tutelle internationale de certaines régions, notamment une partie du Mont-Liban.    

« La situation sanitaire dramatique dans le monde et les conflits qui secouent la planète réduisent le rôle des Nations unies et la capacité des membres permanents du Conseil de sécurité », affirme l’ex-ministre. À défaut de tutelle, il plaide pour une reformulation de la « fonction » régionale du Liban basée sur la « neutralité ».

Jamal Wakim assure pour sa part que les Américains ont déjà commencé à mettre en pratique la tutelle sur une partie du Liban à travers une présence militaire dans les régions à prédominance chrétienne comme l’ambassade de Aoukar et la base de Hamat (respectivement à 10 et 60 kilomètres au nord de Beyrouth).

Il tire cependant la sonnette d’alarme. « Un tel projet ne peut se concrétiser qu’à travers une guerre au terme de laquelle la présence chrétienne pourrait disparaître », prévient le chercheur. 

Le Liban serait donc partagé de facto en deux zones d’influence, la première sous le contrôle des puissances occidentales et la deuxième ancrée à l’axe pro-iranien.

« Il y aura trois Liban », rectifie à MEE un diplomate européen en poste à Beyrouth. « Le Liban pro-occidental, le pro-iranien et le nord, laissé à lui-même, traversé par des influences multiples, y compris celle de mouvements islamistes extrémistes. »