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Les pénuries de médicaments, une nouvelle source de détresse pour les Libanais

Outre les difficultés engendrées par la crise économique, de nombreux Libanais sont confrontés au manque de médicaments essentiels
Une femme achète des médicaments dans une pharmacie de la capitale libanaise, Beyrouth, le 2 février 2021 (AFP)
Par
BEYROUTH, Liban

Lorsque Sacha (23 ans) a découvert que sa pharmacie locale était à court de Seroquel et de Manicarb, elle a ressenti une détresse bien trop familière. 

Ces médicaments sont essentiels pour aider la jeune libanaise à gérer sa maladie – on lui a diagnostiqué un trouble bipolaire de type II ou un trouble de la personnalité borderline. Mais en raison de la série de crises qu’a connues le pays du Cèdre en moins de deux ans, les Libanais qui dépendent de médicaments pour traiter leurs pathologies mentales sont dans une situation précaire.

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« On vit avec l’anxiété constante qu’on pourrait revenir à la vie sans médicaments », confie Sacha. « On se dit juste “non, non, non, je ne veux pas revivre ça”. »

Depuis la fin de l’année 2019, une crise financière paralyse l’économie, faisant tomber plus de la moitié de la population sous le seuil de pauvreté et entraînant la livre libanaise dans une spirale lui faisant perdre 90 % de sa valeur.

Les conditions économiques ont empiré davantage avec la pandémie de COVID-19, tandis que la catastrophique explosion du port de Beyrouth, qui a tué au moins 200 personnes et en a blessé plus de 6 000 autres, a rajouté une couche aux angoisses et aux traumatismes des résidents du pays.

Arrivé à court de liquidités et ne pouvant plus maintenir son programme de subventions pour le blé, l’essence, certains aliments et médicaments, le Liban fait face aux pénuries croissantes de certains biens essentiels. Ces dernières semaines ont vu se rallonger les files d’attente aux stations-service pour remplir les réservoirs avec une essence de plus en plus rationnée. 

Les médicaments ne sont pas épargnés. Si de nombreuses ordonnances pour des médicaments traitant les maladies mentales sont toujours subventionnées par la banque centrale libanaise, la dévaluation de la devise a mené les distributeurs pharmaceutiques à faire d’énormes stocks de médicaments, tandis que les pharmaciens ne peuvent que rationner ce qui leur reste de stock.

Devant déjà gérer un manque de services de santé physique et mentale et la stigmatisation sociale, les personnes souffrant de maladies mentales au Liban sont désormais confrontées à un dilemme moral : essayer de s’approvisionner autant que possible ou risquer de perdre tout accès à leurs médicaments – et ce dans un contexte national particulièrement tendu et éprouvant. 

« Sentiment de culpabilité »

En découvrant que sa pharmacie habituelle dans sa ville natale près de Beyrouth n’avait plus son médicament, Sarah et sa famille ont commencé à se rendre dans des pharmacies plus éloignées, jusque dans les villes de Jbeil et Zahle, pour s’assurer le stock dont elle a besoin.

« Ma famille paniquait parce qu’elle sait ce qu’était ma vie avant les médicaments », poursuit la jeune femme.

« Mon père finissait sa journée de travail, puis commençait à aller de pharmacie en pharmacie », se rappelle-t-elle, admettant ressentir de la culpabilité parce qu’elle a pu s’assurer plusieurs mois de médicaments tandis que d’autres dans le pays n’ont pas eu autant de chance. 

Pour l’instant elle va bien, mais une nouvelle menace ébranle constamment son bien être émotionnel : la peur d’être à court de médicaments et de devoir faire sans.

Sacha est loin d’être la seule dans cette situation. Selon International Medical Corps, en 2011, 17 % des Libanais souffraient d’une maladie mentale et 90 % de la population n’avait pas accès à un traitement.

Dix ans plus tard, la série de crises n’a fait qu’engendrer plus de difficultés et de traumatismes chez les Libanais.

« Ce pays est ainsi »

Le responsable pharmacie de Médecins sans frontières (MSF) Mahmoud Khalifa explique à MEE qu’il faut désormais plus de temps à l’ONG pour obtenir les médicaments nécessaires à ses patients.

« Bien sûr c’est inquiétant, car cela rend l’accès aux soins mentaux, entre autres services médicaux, plus difficile pour les gens », explique-t-il.

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« Jusqu’à présent, nous avons réussi à nous adapter à la situation. Mais nous continuons à surveiller de près cette situation qui évolue rapidement. » 

En septembre, Jinan* (22 ans) a décidé qu’il était temps d’envisager de prendre des médicaments pour l’aider à faire face à la pression de la crise au Liban : peu avant, son thérapeute lui avait diagnostiqué un trouble de la personnalité borderline.

« La situation qui se détériore dans le pays a certainement amplifié mes problèmes personnels, ce qui a fini par me conduire à chercher l’aide d’un professionnel », confie-t-elle à MEE. « Mais en janvier, je ne trouvais plus [mon médicament] où que ce soit. »

Lorsque Jinan a demandé aux pharmaciens de lui dire où étaient passés tous les médicaments, elle n’a obtenu que deux types de réponse : des livraisons retardées et – une réponse typiquement libanaise – “ce pays est ainsi”.

Bien que réticent, son psychiatre lui a prescrit un substitut qui a des effets secondaires déplaisants.

« Il fallait le faire, nous devions prendre ce risque », explique Jinan. « Celui-ci a des effets secondaires tels que la perte d’appétit et l’insomnie. »

Malgré l’inconfort physique, Jinan se dit soulagée que ce médicament suffise pour l’instant ; son traitement l’aide à contrôler ses pensées suicidaires.

Solidarité sur les réseaux sociaux

Mais qu’arrive-t-il à ceux qui n’arrivent pas trouver de médicaments ? De plus en plus, les gens partagent ce qu’ils ont les uns avec les autres.

En avril dernier, Thurayya Zreik a pu obtenir quatre sachets de lithium grâce à l’épouse d’un ami. Elle en a donné ensuite à un ami en détresse.

Les transactions telles que celles-ci sont devenues monnaie courante à Beyrouth. Selon Thurayya Zreik, ce réseau informel se montre parfois salvateur.

Récemment, elle a proposé de donner du Seroquel dans une publication sur Instagram. « Envoyez-moi un message, j’en ai une quantité modeste dont je n’ai pas besoin », a-t-elle écrit.

Zreik a été contactée peu après par quelqu’un qui cherchait ce médicament pour sa mère.

Sur un groupe Facebook, où les utilisateurs font du troc, un Libanais s’est inquiété début juin de ne pas avoir été en mesure de prendre ses antidépresseurs depuis plusieurs jours parce que les pharmacies étaient à court de ses médicaments et leurs substituts.

Peu après, un autre membre du groupe lui a offert un paquet entier de médicaments, sans contrepartie. « Dieu vous bénisse », a répondu l’auteur de la publication originale.

« Ce n’est pas quelque chose qu’on devrait tolérer »

Le réseau émergeant d’aide mutuelle est un autre exemple de la solidarité des Libanais face à l’inaction des autorités.

Le ministère libanais de la Santé et les agences de sécurité ont mené des perquisitions dans des entrepôts appartenant à des personnes soupçonnées de faire de la contrebande ou des stocks de médicaments, mais cela n’a pas eu d’impact sur les pénuries actuelles. 

« Si vous avez des médicaments, vous les partagez avec tout le monde – mais ensuite, vous vous retrouvez à court », résume Thurayya Zreik, parfaitement habituée à cette nouvelle façon de s’assurer des médicaments depuis des mois maintenant. « Aujourd’hui, vous comptez sur les gens qui viennent de l’étranger pour en apporter. »

Les agences de sécurité du pays étant incapables de mettre fin aux exportations illégales de lait maternisé et de carburant ou aux stocks de produits, beaucoup savent que ce n’est qu’une question de temps avant que ne s’épuise le peu de ressources que les gens sont en mesure de partager.

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Lorsque cela arrivera, ils devront trouver une autre solution – un autre fardeau venant s’ajouter à leur détresse.

Les crises du Liban ont forcé de nombreux jeunes à « acquérir des compétences financières », explique Jinan, et à s’adapter aux incertitudes constantes tout en ayant peu sinon rien pour retomber sur leurs pieds. Quand elle était encore à l’université, elle dit avoir commencé à écrire les devoirs d’autres étudiants pour se faire de l’argent, afin de ne pas avoir à dépendre de ses parents, qui devaient faire face à leurs propres pertes financières.

« Mais j’ai commencé à avoir l’impression que tous mes efforts étaient vains parce que le dollar a continué à s’envoler et j’étais payée en livres », indique-t-elle.

« J’avais presque l’impression qu’acheter des médocs revenait à jeter l’argent par les fenêtres, parce que je suis coincée dans ce pays pendant un moment. »

Comme la plupart des Libanais qui vont de station-service en station-service pour faire leur plein, les longs trajets de Sacha de pharmacie en pharmacie sont devenus la routine pour de nombreuses personnes qui tentent d’assurer leur traitement.

« C’est quelque chose auquel on s’habitue », dit-elle. « Mais ce n’est pas quelque chose qu’on devrait tolérer. »

* Le prénom a été modifié.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.