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Au Liban, le Hezbollah lance des programmes d’aides tous azimuts

Le parti chiite a lancé une carte pour que les plus démunis puissent se nourrir ou se soigner à prix réduits. Un joli coup de pub pour la milice chiite, qui tente d’apaiser la grogne sociale au sein de sa communauté
Un sans-abri sous un pont de la capitale libanaise Beyrouth, le 29 mars 2002 (AFP/Joseph Eid)

Ancien soldat de l’armée libanaise, Ali* ne peut plus vivre avec sa seule retraite. Avec la dépréciation de la livre libanaise, qui a perdu 90 % de sa valeur face au dollar, sa solde équivaut désormais à moins de 200 dollars par mois.

La vision politique de cet habitant de Bourj al-Barajneh, dans la banlieue sud de Beyrouth, où domine le Hezbollah, se résume aujourd’hui à qui peut l’aider.

« J’aurais beaucoup à dire sur les interventions du Hezbollah en Syrie. Même sur ses alliances internes. Mais aujourd’hui, ma famille s’en sortirait difficilement sans les aides que le parti fournit », explique-t-il à Middle East Eye.

Traduction : « Carte spéciale achats : la ‘’carte Al-Sajjad’’ destinée aux achats dans la nouvelle chaîne de supermarchés Al-Nour, ouverts par le Hezbollah dans plusieurs régions du Liban. L’alimentation sera vendue à des prix réduits et distribuée à des dizaines de milliers de bénéficiaires. »

Depuis quelques semaines en effet, lui et les siens bénéficient de la carte Al-Sajjad, du nom du quatrième imam chiite Ali Zayn al-Abidin, plus connu sous le surnom d’As-Sajjad, le « prosterné » (devant Dieu).

Pour Ali, ce passe précieux lui ouvre les portes de supermarchés réservés normalement à la nomenklatura et aux membres du parti chiite.

« On y trouve des produits principalement en provenance d’Iran, quelques-uns de Syrie, vendus au moins 50 % moins cher que dans le reste du pays », apprécie-t-il. « Moi, j’y achète le riz, l’huile, la farine dont ma famille a besoin. Ce n’est pas de première qualité, mais ça va : j’ai même pu revendre des provisions à mes voisins. »

Traduction : « Le Hezbollah lance une chaîne de supermarchés appelés Al-Sajjad qui propose des prix réduits pour aider les Libanais à surmonter la grave crise économique qui s’accompagne d’un effondrement de la monnaie et d’une inflation insensée. »

Créditée de 300 000 à 450 000 livres libanaises mensuelles (environ 30 dollars au marché noir) selon la situation financière de chaque famille, cette carte permet par ailleurs de bénéficier de prestations médicales à prix réduits dans les centres, les dispensaires et les hôpitaux affiliés au Hezbollah.

« Cela nous donne aussi accès à des médicaments iraniens ou syriens à un tarif symbolique », confirme Hassan*, un coursier de la banlieue sud, qui vient d’obtenir lui aussi la carte Al-Sajjad.

Retour au clientélisme

Au Liban, les partis politiques profitent de la crise économique que traverse le pays pour reprendre en main le système communautaire ébranlé par le soulèvement populaire d’octobre 2019 et raffermir leur contrôle sur leur base politico-confessionnelle.

Cela passe notamment par des activités caritatives, des distributions de nourriture ou des passe-droits dans l’accès aux hôpitaux ou aux vaccins.

« J’aurais beaucoup à dire sur les interventions du Hezbollah en Syrie. Même sur ses alliances internes. Mais aujourd’hui, ma famille s’en sortirait difficilement sans les aides que le parti fournit »

- Ali, ancien soldat

Le Hezbollah n’a en cela rien d’une exception. Mais ce qui le distingue, c’est l’amplitude des actions menées. Car la carte Al-Sajjad n’est pas son seul système d’entraide : l’an passé, il a fourni gratuitement du diesel a quelque 20 000 familles de la Bekaa, l’un de ses principaux bastions électoraux.

Dans le sud du pays, autre région où il domine, il a réalisé des donations en nature pour des montants difficiles à apprécier, que des sources estiment équivalents à une vingtaine de millions de dollars.

Le parti a également mis en place des incitations financières via son institut de microfinance, Al-Qard al-Hassan – un organisme sanctionné par le Trésor américain depuis 2007 comme d’autres organisations liées au Hezbollah –, pour développer des projets agricoles et industriels.

À ce stade, « 300 ont été financés et 2 000 sont en passe de l’être », selon le directeur du Centre de consultations pour les études et la documentation du Hezbollah, Abdel Halim Fadlallah.

« Il s’agit d’aider autant que nous le pouvons la population alors que le pays traverse une grave crise économique », défend devant MEE le député Hezbollah Hussein Hajj Hassan, ancien ministre de l’Industrie et de l’Agriculture.

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En tout, le Hezbollah aiderait directement 50 000 familles défavorisées depuis le début de la crise – une communauté qui a atteint 100 000 foyers pendant le Ramadan – si on en croit les déclarations du député Hassan Fadlallah (Hezbollah) à la chaîne Al-Manar le 7 avril.

Si les Libanais ont autant besoin d’aide, c’est que leur pays est dans une impasse politique et économique.

Incapable de s’entendre sur la constitution d’un nouveau gouvernement depuis la démission du Premier ministre Hassan Diab au lendemain de l’explosion au port de Beyrouth le 4 août 2020, la classe politique locale n’a pas su paver le chemin à une aide financière du Fonds monétaire international (FMI), seul capable d’injecter assez de dollars pour que le pays sorte la tête hors de l’eau.

Résultat : le salaire minimum fixé à 675 000 livres par mois vaut désormais moins d’une cinquantaine de dollars contre 450 avant la crise.

Le taux de pauvreté touche depuis l’an dernier plus de 50 % de la population. Dans un rapport récent, la Banque mondiale a alerté sur la violente dégradation de l’économie du pays, dont le PIB par habitant a baissé de près de 40 %, une dégradation aussi brutale que violente qui n’intervient en général, souligne l’organisation internationale, que pendant les conflits armés.

La Banque du Liban (BDL), qui arrive au bout de ses réserves de devises étrangères, envisage désormais la levée des subventions sur les importations, un mécanisme qu’elle maintenait jusqu’à présent sur le prix des carburants, des produits médicaux et pharmaceutiques ainsi que sur de nombreux produits alimentaires.

Financement inconnu

C’est précisément pour se préparer à la fin des subventions que le Hezbollah a ouvert ces programmes sociaux à un public plus large. Il assure d’ailleurs ne pas limiter son aide à la seule communauté chiite.

« D’ores et déjà, plusieurs dizaines de milliers de personnes bénéficient de la carte Al-Sajjad et presque autant sont en attente de l’acceptation de leur dossier. Tout le monde peut y postuler, sans barrière confessionnelle ou politique », se félicite encore le député Hussein Hajj Hassan.

« Le Hezbollah n’avait pas le choix : il devait agir. Autrement, il risquait de perdre l’appui de la communauté »

- Dima, institutrice

Mais beaucoup d’inconnues demeurent, dont son mode de financement. Dans les rangs du parti chiite, on évoque des dons de riches hommes d’affaires iraniens, voire de Téhéran.

Chez ses adversaires, on y voit au contraire l’exemple le plus récent de la dérive mafieuse du « parti de Dieu ».

« Avec les sanctions américaines contre l’Iran, le Hezbollah a perdu sa principale source de financement. Sur les 700 millions de dollars estimés qu’il recevait annuellement auparavant, il ne lui reste qu’environ le quart. Il a donc dû ‘’diversifier’’ ses revenus », explique à MEE Hanin Ghaddar, chercheuse au Washington Institute for Near East Policy.

« Il s’appuie désormais sur le trafic de drogue, en particulier de Captagon [substance active constituée d’amphétamine et de théophylline]. Il s’est également engagé dans la contrebande des produits subventionnés : au Liban, le parti chiite les accapare pour les revendre en Syrie lorsqu’il s’agit d’essence, ou dans les pays africains quand il s’agit de denrées périssables et de médicaments. Puis il récupère des marchandises iraniennes, syriennes… qu’il offre à prix réduits à la population libanaise, se donnant ainsi le beau rôle », accuse-t-elle.

L’allégation n’est pas nouvelle : l’été dernier, l’ambassadrice américaine au Liban, Dorothy Shea, l’accusait déjà de « siphonner des milliards de dollars qui auraient dû aller dans les coffres du gouvernement ». 

« Au sein du parti, on refuse de commenter les sources de financements, mais on assure que les aides sont en provenance de mécènes libanais, du Liban ou de la diaspora, notamment celle d’Afrique », indique à MEE le service de presse du Hezbollah.

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Mais le renforcement des programmes d’assistance du Hezbollah répond aussi aux tensions grandissantes au sein de la communauté chiite et de la population libanaise plus largement.

Dans les supermarchés ou devant les stations d’essence, qui rationnent l’approvisionnement, on ssiste à des scènes de violence alors que les Libanais s’étripent pour les derniers cartons de lait maternisés ou les bidons d’huile subventionnés.

« Le Hezbollah n’avait pas le choix : il devait agir », considère Dima*, une jeune professeure d’école dont une partie de la famille a rejoint les rangs de la milice chiite. « Autrement, il risquait de perdre l’appui de la communauté. »

La colère sociale monte au fur et à mesure que les inégalités sociales se creusent entre quelques happy few, qui ont encore accès à de vrais dollars, et la majorité de la population, payée, elle, en livres libanaises.

Le Hezbollah, qui continue de rémunérer certains de ses membres en billets verts, est en proie à une contestation intérieure à laquelle il n’est pas habitué.

« Eux [les dirigeants du parti] sont devenus des petits bourgeois, profitant de leurs dollars, quand la majorité se serre la ceinture… », pourfend encore la jeune femme.

De là à remettre en cause l’influence du Hezbollah sur la communauté chiite ? Dima, qui refuse de se définir en tant que chiite, en rêve, mais elle l’admet elle-même : « Cela a peu de chance d’advenir sans un changement de système politique complet. »

* Les prénoms ont été modifiés.