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Venezuela, Hezbollah et cocaïne : le nouveau narcoterrorisme écrit par Washington

Washington affirme que Nicolás Maduro et ses alliés au Moyen-Orient conspirent pour faire tomber les Américains dans la drogue et perpétrer des attentats terroristes sur le sol américain. Où se situe la vérité ?
Les procureurs américains ont réintroduit la notion de « narcoterrorisme » pour étirer l’« axe du mal » du Moyen-Orient à travers l’océan Atlantique (MEE)
Les procureurs américains ont réintroduit la notion de « narcoterrorisme » pour étirer l’« axe du mal » du Moyen-Orient à travers l’océan Atlantique (MEE)

Des militants du Hezbollah soutenus par des mollahs iraniens complotant aux côtés de généraux vénézuéliens, de révolutionnaires colombiens et de barons de la drogue pour inonder les États-Unis de cocaïne, avant de perpétrer le prochain 11 septembre.

L’histoire pourrait être celle d’un film d’action hollywoodien mais provient des plus hautes sphères politiques et judiciaires à Washington.

Dans une tentative visant à étirer l’« axe du mal » du Moyen-Orient à travers l’océan Atlantique, les procureurs américains ont réintroduit la notion de « narcoterrorisme », un terme très controversé qui fonctionne comme une épée à double tranchant car il transforme les trafiquants de cocaïne en terroristes et les groupes terroristes identifiés en simples criminels.

« C’est un honneur de constater que les grands ennemis de mon pays natal, le Venezuela, et de la Syrie de mes ancêtres, ont inventé une telle rage »

- Adel El Zabayar, homme politique vénézuélien

La cible du parquet américain est l’ancien député vénézuélien Adel El Zabayar, 56 ans, accusé en mai d’être impliqué dans un « complot narcoterroriste », de trafic de drogue et de plusieurs infractions liées aux armes.

En tant que membre actif du « Cartel des soleils », décrit par Washington comme un syndicat du trafic de drogue ayant infiltré depuis longtemps les plus hauts cercles de l’armée, de la législature et de la justice vénézuéliennes, le quinquagénaire se serait rendu au Moyen-Orient pour acheter des armes et recruter des membres du Hezbollah et du Hamas, qui devaient être formés au Venezuela en vue de mener une attaque terroriste aux États-Unis.  

Zabayar, qui est à la tête de la Fédération vénézuélienne des associations arabes et d’origine syrienne, n’a pas été impressionné.

« C’est un honneur de constater que les grands ennemis de mon pays natal, le Venezuela, et de la Syrie de mes ancêtres, ont inventé une telle rage », a-t-il tweeté.

Les accusations portées contre lui sont en grande partie basées sur le témoignage anonyme d’un agent de la DEA (agence chargée de lutter contre le trafic et la distribution de drogues aux États-Unis) qui affirme avoir entendu le politicien vénézuélien Cabello Rondón demander à Zabayar de se rendre en « Syrie et en Palestine pour obtenir des armes et recruter des membres du Hezbollah et du Hamas ».

Il affirme également avoir vu Rondón désigner deux camions remplis de fusils d’assaut et de lance-roquettes, tout en disant qu’ils étaient destinés aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) comme paiement « pour la blanche ».

Désigné comme une organisation terroriste par les États-Unis, les FARC se sont longtemps battues pour la chute du gouvernement colombien, mais se sont engagées dans des négociations de paix en 2016 et ont cessé d’exister en 2017. Seul un petit groupe dissident poursuit le combat. « La blanche » est un terme d’argot désignant la cocaïne.

Nicolás Maduro, le ministre syrien des Affaires étrangères Walid Muallem et le ministre cubain des Affaires étrangères Bruno Eduardo Rodríguez Parrilla à Damas, en 2011 (AFP)
Nicolás Maduro, le ministre syrien des Affaires étrangères Walid al-Mouallem, et le ministre cubain des Affaires étrangères Bruno Eduardo Rodríguez Parrilla à Damas, en 2011 (AFP)

Les preuves suggérant que Zabayar est l’intermédiaire pour les armes et le recrutement sont, au mieux, circonstancielles. Parmi elles, une photo de lui et du défunt président vénézuélien Hugo Chávez lors d’une visite officielle au président syrien Bachar al-Assad en 2009.

L’accusation selon laquelle il a « combattu » en Syrie repose sur deux photos de lui posant avec des membres d’une milice pro-Assad en 2014. Ces deux images ont été postées sur les réseaux sociaux par Zabayar. L’acte d’accusation mentionne en outre qu’il a été interviewé à deux reprises par Al Manar TV, le « bras de propagande désigné par les terroristes » du Hezbollah.

De même, ils ne fournissent aucune preuve concernant le recrutement et la formation présumés de combattants, et encore moins de la planification d’un attentat terroriste.

Le « refuge » du Hezbollah

Depuis l’attentat non résolu en 1994 contre un centre communautaire juif de Buenos Aires, imputé à Téhéran et au Hezbollah, de nombreuses allégations ont fait état de la menace croissante qu’ils constituent en Amérique du Sud, y compris au Venezuela.

Le mouvement libanais a été accusé de posséder de vastes étendues de terres et de gérer trafic de drogue et exploitations minières illégales d’or dans le pays. Selon ses détracteurs, l’île Marguerite est un « refuge du Hezbollah », ce qui a contribué à faire du Venezuela « un centre du terrorisme mondial ».

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« Les gens n’admettent pas que le Hezbollah dispose de cellules actives et que les Iraniens ont un impact sur la population du Venezuela et dans toute l’Amérique du Sud », a averti le secrétaire d’État américain Mike Pompeo l’an dernier. « Nous avons l’obligation de réduire ce risque pour l’Amérique. »

Les experts se méfient toutefois de ces accusations.

« Nous nous sommes toujours montrés très sceptiques vis-à-vis de telles allégations », relève Phil Gunson, analyste principal pour la région des Andes à l’International Crisis Group et ancien correspondant de publications telles que The Economist et The Guardian.

« Je vis au Venezuela depuis plus de vingt ans et j’ai entendu, presque depuis le début, des histoires de camps d’entraînement terroristes, de mines d’uranium gérées par l’Iran et d’une présence militaire du Hezbollah au Venezuela. Mais la plupart se sont avérés absurdes », poursuit-il. « Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils n’ont aucune preuve à l’appui. »

Phil Gunson reconnaît qu’il existe des liens relativement forts entre l’Iran, la Syrie et le gouvernement Maduro. Tous trois sont devenus des parias de la communauté internationale sous les sanctions américaines et, en tant que tels, se sont presque automatiquement rapprochés les uns des autres.

En mai, l’Iran a envoyé cinq pétroliers avec environ 1,5 million de barils d’essence au Venezuela. En juillet, un supermarché iranien a ouvert ses portes à Caracas, la capitale vénézuélienne.

Sous Chávez, quelque 300 accords avec l’Iran ont été signés, bien que peu se soient concrétisés.  

« Certaines personnes au sein du gouvernement, ainsi que certains citoyens, semblent avoir des liens avec le Hezbollah, qui est depuis longtemps présent au sein de la communauté arabe au Venezuela », indique Phil Gunson. « Mais en soi, cela n’implique bien sûr pas de liens avec le terrorisme. »

Kristen Martinez-Gugerli, assistante du programme dédié au Venezuela au sein du groupe de recherche et de défense des droits de l’homme Washington Office on Latin America (WOLA), abonde dans le même sens.

« Le bras du Hezbollah présent au Venezuela semble être politique, plutôt qu’instigateur d’attaques terroristes »

- Kristen Martinez-Gugerli, WOLA

« Le Venezuela a une longue tradition de relations avec l’Iran et une sympathie pour le Hezbollah depuis les années 1990 », explique-t-elle à Middle East Eye.

« Pourtant, cette relation, et la menace posée par celle-ci, a souvent été exagérée par les responsables américains qui cherchent à faire avancer le discours selon lequel la crise vénézuélienne et la gouvernance de Maduro sont une menace directe pour la sécurité des États-Unis. »

Selon Martinez-Gugerli, le véritable rôle du Hezbollah au Venezuela n’a jamais été étudié en profondeur.

« Mais d’après ce que j’en sais, le bras du Hezbollah présent au Venezuela semble être politique, plutôt qu’instigateur d’attaques terroristes », avance-t-elle.

« Il semble que le Hezbollah ait été impliqué dans une certaine mesure dans l’extraction illégale d’or dans le sud du Venezuela, mais je dirais que d’autres groupes de la région, comme l’Armée de libération nationale [ELN], les dissidents des FARC et les forces paramilitaires du gouvernement Maduro représentent une menace beaucoup plus grande que le Hezbollah. »

Fondée en 1964, l’ELN est un petit groupe révolutionnaire colombien comptant environ 2 500 combattants étroitement liés aux dissidents des FARC. Le Venezuela semble tolérer sa présence dans l’ouest du pays. En janvier 2019, l’ELN a revendiqué un attentat à la voiture piégée dans la capitale colombienne Bogota.   

Syndicat du crime

Les accusations portées contre Zabayar ne sont pas une affaire isolée.

Ils suivent de près l’inculpation du président vénézuélien Nicolás Maduro et de quatorze autres personnes pour avoir noué un « partenariat narcoterroriste » avec les FARC. Publié en mars dernier, l’acte d’accusation accuse Maduro et les autres d’avoir l’intention d’inonder les États-Unis de cocaïne « pour saper la santé et le bien-être de sa population ».  

« Maduro a délibérément déployé de la cocaïne comme une arme », affirmait Geoffrey S. Berman, alors avocat du district sud de New York.

Les accusations s’accompagnaient d’une série d’avis de recherche dignes du Far West offrant des récompenses allant jusqu’à 15 millions de dollars en échange d’informations. Peu de temps après, les États-Unis ont doublé leur présence dans les Caraïbes, la plus grande opération navale de Washington dans la région depuis l’invasion du Panama en 1989.

Un avis de recherche américain à l’encontre du président vénézuélien Nicolás Maduro (document fourni)
Un avis de recherche américain à l’encontre du président vénézuélien Nicolás Maduro (document fourni)

Selon les États-Unis, Maduro dirige le « Cartel des soleils », cartel de la drogue soutenu par l’État. Les accusations portées contre Maduro ne sont pas moins controversées que celles contre Zabayar.

Tout d’abord, personne ne sait exactement ce qu’est le « narcoterrorisme ». Deuxièmement, le Venezuela n’est pas un pays producteur de cocaïne, ni une voie de transit majeure pour la cocaïne colombienne. Enfin, comme l’indique Gunson de l’ICG, « le Cartel des soleils tient en grande partie de l’imaginaire ».

Le terme narcoterrorisme a été introduit pour la première fois au Pérou au début des années 1980 pour décrire les attaques du groupe révolutionnaire Sentier Lumineux contre les unités de police de lutte contre les stupéfiants. Le gouvernement colombien a emboîté le pas en référence aux attaques des FARC contre les forces de police.

Toutefois, bien que le concept continue d’apparaître occasionnellement dans certaines régions du monde, il n’a acquis une utilisation courante que dans les années 1990, lorsque les responsables américains ont commencé à déployer le terme contre les cartels de la drogue et d’autres groupes non étatiques en Amérique latine.

« De même qu’il n’y a pas de consensus sur la définition du terrorisme, il n’y a pas de consensus sur la définition du narcoterrorisme », déclare Benoît Gomis, chercheur associé à l’Université Simon Fraser et chercheur associé au programme de sécurité internationale de Chatham House.

La plupart des gens s’accordent à dire que le terrorisme concerne la violence (d’acteurs non étatiques) ciblant les civils dans le but de changer la perception du public et/ou la politique gouvernementale. Pour les procureurs américains, la contrebande de cocaïne aux États-Unis est politique et vise à saper la santé publique.

Juridiquement et d’après les preuves disponibles, ce lien est discutable.

« Le code pénal américain ne mentionne pas et définit encore moins les termes politiquement connotés et potentiellement trompeurs de “narcoterrorisme” et de “narco-État” », ajoute le chercheur. « Il aborde le lien entre le commerce illicite des drogues et le terrorisme à l’article 960A en reliant le trafic de drogue, d’une part, à l’approvisionnement direct ou indirect d’une organisation se livrant à des activités terroristes, d’autre part. »

Basé sur des études de cas au Pérou, en Afghanistan, au Mali et au Mexique, Benoît Gomis conclut dans son essai, Demystifying Narcoterrorism, que ce concept est trop vague et trop simpliste, car il « surestime l’importance du commerce de la drogue dans le financement du terrorisme et l’utilisation de tactiques terroristes par les trafiquants de drogue ».

Par exemple, au Pérou, le Sentier lumineux avait l’habitude de taxer la production et le transport de cocaïne dans les zones sous son contrôle, mais ne s’est jamais directement impliqué. De même, les talibans et al-Qaïda n’étaient que des acteurs « marginaux » et « distants » dans le commerce de l’opium et de l’héroïne en Afghanistan.

Rien qu’en 2017, les cartels mexicains de la drogue ont tué environ 30 000 civils, mais leurs actions n’ont pas de motif politique explicite.

Maduro, chef de la mafia

Un autre problème que pose l’idée du Venezuela comme un « narco-État » contrôlé par un « cartel », c’est que le pays n’est pas un foyer naturel de la coca. Certains laboratoires le long de sa frontière occidentale importent de la pâte de coca de Colombie pour produire de la cocaïne, mais pas en quantités importantes.

En admettant que la corruption et le crime organisé prospèrent dans le contexte actuel de crise politique et économique au Venezuela, dans son rapport “Beyond the Narcostate Narrative”, WOLA a conclu que le pays n’est même pas une voie de transit majeure pour la cocaïne colombienne.

D’après une analyse des dernières données américaines sur le trafic de drogue, WOLA a estimé qu’en 2018, quelque 210 tonnes de cocaïne – environ 10 % de la production totale de la Colombie – ont transité par le Venezuela sur leur route vers les États-Unis. Les 90 % restants ont suivi des routes plus courtes à travers les Caraïbes occidentales et l’est du Pacifique. À lui seul, le Guatemala trafique six fois plus que le Venezuela.

Adel El Zabayar pose avec une milice pro-Assad en 2011 (réseaux sociaux)
Adel El Zabayar pose avec une milice pro-Assad en 2011 (réseaux sociaux)

« Les preuves contre Maduro sont minces, ce qui suggère que cela relève davantage de la politique que de la drogue », estime Geoff Ramsey, directeur du programme Venezuela de WOLA, dans un communiqué de presse.

« Le Venezuela est loin d’être un pays de transit primaire pour la cocaïne à destination des États-Unis. Si le gouvernement américain voulait s’attaquer au flux de cocaïne, il se concentrerait sur la corruption dans des endroits comme le Honduras et le Guatemala, deux gouvernements que l’administration a dorlotés ces dernières années. »

Enfin, il y a le Cartel des soleils, auquel appartiendraient Zabayar et Maduro.

Selon le spécialiste vénézuélien du crime Javier Mayorca, les autorités américaines ont mélangé la mafia italienne et le cartel colombien de Cali, les ont fusionnés en une étiquette qu’ils ont collée sur une réalité vénézuélienne beaucoup plus complexe. Dans un essai en espagnol intitulé Mythes et réalités sur le Cartel des soleils, il affirme que, bien que certaines composantes de l’armée aient profité du commerce de la drogue, elles ne peuvent pas être perçues comme une structure pyramidale.

« Le terme Cartel des soleils est utilisé pour décrire des groupes obscurs au sein de l’armée vénézuélienne impliqués dans le trafic de cocaïne », écrit InSight Crime, un site américain dédié à l’étude du crime organisé en Amérique latine.

« C’est un terme trompeur, car il donne l’impression qu’il existe un groupe hiérarchique. Il y a des cellules au sein des principales branches de l’armée qui fonctionnent comme des organisations de trafic de drogue. [Pourtant] les décrire comme un “cartel” au sens traditionnel serait un raccourci. »

InSight Crime n’est pas non plus particulièrement impressionné par les accusations portées contre Zabayar.

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Notant le recours à des sources anonymes et le flou entourant le recrutement et la formation présumés des militants du Hamas et du Hezbollah, il conclut : « Venant s’ajouter à de multiples accusations contre le cercle intime de Maduro, l’acte d’accusation contre Zabayar ressemble plus à une tentative calculée pour faire monter la pression sur le gouvernement vénézuélien. »

Lorsque George W. Bush a introduit pour la première fois en 2002 le terme « axe du mal » pour décrire une alliance hautement improbable entre l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord, cela a fait sourciller. Il semble que la réintroduction par Washington du « narcoterrorisme » pour tenter d’étirer l’axe du mal et de lier l’Iran, le Hezbollah et le Hamas aux révolutionnaires colombiens et à un cartel de la drogue vénézuélien dirigé par Maduro lui-même en ait fait sourciller plus d’un. 

« Le trafic de drogue est monnaie courante au Venezuela et de nombreux membres du gouvernement et des forces armées y sont plongés jusqu’au cou », conclut Phil Gunson.

« Le trafic d’armes aussi. Le gouvernement accueille la guérilla colombienne et a fait entrer au Venezuela des membres d’autres groupes armés étrangers. Toutefois, pour des raisons politiques, il convient à l’opposition et à l’administration Trump de présenter tout cela dans le cadre d’un complot terroriste financé par la drogue contre les États-Unis. »  

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Peter Speetjens
Peter Speetjens is a Dutch journalist who lived in Lebanon for 20 years, regularly travels to India and has a special interest in how 19th century writers helped shape our conceptions of the world today.