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Ravi de la défaite de Trump, le Hezbollah compte sur un relâchement de la pression américaine

Le mouvement libanais souffre de problèmes de trésorerie et d’un soutien déclinant. Une présidence Biden pourrait-elle être source d’un retournement de situation ?
Un drapeau du Hezbollah et un portrait de son dirigeant libanais Hassan Nasrallah (Reuters)
Un drapeau du Hezbollah et un portrait de son dirigeant libanais Hassan Nasrallah (Reuters)
Par
BEYROUTH, Liban

Dans les banlieues sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah, les élections américaines ont été particulièrement suivies. 

Les enjeux étaient élevés pour le Hezbollah, usé par quatre années de « pression maximale » contre l’Iran et ses alliés – politique adoptée par l’administration du président Donald Trump. 

Cette approche de Washington a engendré de multiples sanctions contre les membres du Hezbollah et les sociétés liées au parti et a grandement entravé les flux financiers provenant d’Iran. Maintenant que Joe Biden a remporté l’élection américaine, le Hezbollah espère un revirement au Liban et dans le reste de la région. 

« Tout le monde a suivi les élections américaines dans les banlieues sud de Beyrouth et soutenait Biden, qu’ils soient partisans ou militants du Hezbollah »

- Une source proche de commandants du Hezbollah

Les partisans et analystes proches du parti se sont réjouis, ou ont au minimum fait preuve d’un optimisme prudent, devant la victoire du candidat démocrate.

Mercredi, le secrétaire général du Hezbollah s’est dit content de « la chute humiliante » de Trump, qu’il a accusé de n’avoir aucune limite, ajoutant que « l’arrogance et l’agressivité » avaient atteint un point rapprochant l’éventualité d’une guerre.

« Tout le monde a suivi les élections américaines dans les banlieues sud de Beyrouth et soutenait Biden, qu’ils soient partisans ou militants du Hezbollah », indique à Middle East Eye une source proche de commandants du Hezbollah. 

« Les gens pensent que Biden sera plus clément envers l’Iran et reviendra à un accord avec Téhéran, ce qui aura des répercussions positives pour le Hezbollah », ajoute la source, s’exprimant sous couvert d’anonymat en raison du caractère sensible du sujet.

Retour à l’accord sur le nucléaire

Au cours des quatre dernières années, les politiques de Trump ont sérieusement entamé l’activité de blanchiment d’argent du Hezbollah, a contraint une banque libanaise traitant avec le parti à la fermeture, tout en sanctionnant ses alliés politiques pour abus de pouvoir – dont récemment Gebran Bassil, le gendre du président libanais Michel Aoun et ancien ministre des Affaires étrangères.

Le siège économique imposé à l’Iran par Washington s’est révélé coûteux pour le Hezbollah qui, jusqu’en 2018, percevait environ 700 millions de dollars chaque année de Téhéran. 

L’analyste irakien assassiné Hisham al-Hashemi avait indiqué à MEE avant son décès que les déboires financiers de l’Iran avait contraint le groupe à dépendre en partie des factions pro-Iran des paramilitaires des Hachd al-Chaabi, dont on estime qu’elles génèrent deux à trois milliards de dollars en commerce de produits pétroliers et autres activités illégales.  

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 Biden a annoncé que s’il gagnait l’élection, il mettrait un terme à la politique de pression maximale de Trump à l’égard de Téhéran et réintégrerait l’accord sur le nucléaire iranien dont Trump s’est retiré unilatéralement en 2018 avant d’édicter une ribambelle de nouvelles sanctions.

Un accord revisité avec l’Iran lui permettrait de se remettre à vendre son pétrole sur les marchés internationaux, les liquidités iraniennes finissant par ruisseler sur le Hezbollah.

« Biden va assurément revenir au plan d’action conjoint [JCPOA]. Cela ouvre de nouveaux horizons au Hezbollah et à l’Iran, parce que toute reprise des négociations va soulager la pression sur le Hezbollah », estime Brahim Beyram, journaliste et analyste libanais proche du groupe, qui s’est entretenu avec MEE

« Un retour au JCPOA va également se traduire par une amélioration de la situation financière du Liban qui connaîtra une crise des liquidités moins profonde. » 

Le Hezbollah a largement imputé la pénurie de dollars au Liban à un embargo sur les dollars imposé par Washington. En réalité, cette pénurie est due en grande partie à la corruption endémique de la classe politique, laquelle a provoqué le défaut de paiement sur une dette de 90 milliards de dollars en mars 2020.

Depuis lors, les dollars – très utilisés au Liban et officiellement indexés à la devise locale – se font rares. La dévaluation de la devise qui en a découlé a touché de manière disproportionnée les pauvres et la classe moyenne, l’inflation a affecté les prix de l’alimentation de 14,2 % en moyenne au cours des sept premiers mois de l’année selon la Banque mondiale. Plus de la moitié de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté.  

« Un retournement de situation »

« Les problèmes financiers du Hezbollah provoqués par les sanctions américaines l’ont contraint à supprimer de nombreux subsides accordés à ses combattants. Par exemple, les combattants blessés ne reçoivent quasiment plus de soins ou de médicaments et ont perdu la pension d’invalidité qu’ils percevaient en plus de leur salaire. Un allègement des sanctions pourrait être source d’un retournement de situation pour le Hezbollah », selon notre source.  

Il est probable que Biden tentera d’emprunter la voie suivie par l’ancien président Barack Obama, prévoient les analystes pro-Hezbollah, ce qui sera également synonyme d’une restitution d’actifs à l’Iran si un accord est conclu.

En 2016, l’administration Obama a accepté un transfert de 1,7 milliards de dollars à l’Iran, intégralement réalisé sous forme de liquidités. Ce paiement faisait suite à la décision d’un arbitrage remontant à plusieurs décennies entre les deux pays.

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Kassem Kassir, analyste libanais aux liens étroits avec le Hezbollah, reste plus prudent concernant la future politique étrangère de Joe Biden à l’égard du groupe. 

« Le parti sera dans une situation difficile jusqu’à ce que Trump quitte la Maison-Blanche et que Biden reprenne les rênes », explique-t-il à MEE.

Cependant, remarque l’analyste, le groupe de l’axe de la résistance composé de pays et partis pro-Iran a réussi à préserver sa cohésion malgré la stratégie de pression maximale de Trump et l’assassinat du général Qasem Soleimani.

« La victoire de Biden profitera à l’Iran et au Hezbollah, plus particulièrement avec un retour au JCPOA et la fin des sanctions. En Irak, la situation dépendra grandement de la stratégie des forces américaines là-bas et s’ils ont décidé de se retirer », ajoute-t-il.

Sous Trump, il y a eu une escalade de la confrontation entre les États-Unis et l’Iran en Irak. En janvier, le Parlement irakien a adopté une résolution appelant le gouvernement à mettre fin à la présence des troupes étrangères en Irak, en réaction à l’assassinat de Soleimani dans une frappe de drone américaine sur l’aéroport de Bagdad. 

Ces derniers mois, les attaques sporadiques à la roquettes contre les intérêts américains et étrangers se sont multipliées, les intermédiaires de l’Iran sont suspectés d’avoir attaqué des infrastructures pétrolières saoudiennes depuis l’Irak, et les groupes soutenus par l’Iran ont persécuté des manifestants irakiens qui s’opposaient à la domination iranienne. 

Blocage au Sénat

Le rôle du Hezbollah a été capital dans cette phase. L’influence du commander du Hezbollah en Irak, Mohamad Kawtharani, n’a fait que croître après la mort de Soleimani car il a été chargé d’apaiser les rivalités qui y régnaient entre les groupes militants pro-Iran. 

« L’Irak se trouve dans une situation très similaire à celle du Liban et de l’Iran, et le Hezbollah ici sera plus à l’aise avec Biden en tant que président des États-Unis, pour des raisons similaires », estime Brahim Beyram. 

Pourtant, la politique étrangère américaine à l’égard du Hezbollah ne va probablement pas changer dans un avenir proche. Selon Al-Akhbar, un journal libanais pro-Hezbollah, Biden pourrait voir son programme remis en cause par un Sénat sous contrôle républicain.  

« Je pense que la politique étrangère à l’égard de l’Iran pourrait rester essentiellement la même »

- Michael Young, analyste et rédacteur au Carnegie Middle East Center

Par ailleurs, nombreuses sont les sanctions américaines contre le parti qui ont fait l’unanimité dans les deux camps.

Michael Young, analyste et rédacteur au Carnegie Middle East Center, estime que tout engagement vis-à-vis de l’Iran devra prendre en compte les inquiétudes des pays arabes du Golfe concernant les missiles longue portée et les récents accords de normalisation avec Israël.

« Je pense que la politique étrangère à l’égard de l’Iran pourrait rester essentiellement la même », confie Michael Young à MEE

Néanmoins, tout nouvel engagement diplomatique avec Téhéran devrait se traduire par un adoucissement des sanctions économiques contre la République islamique.

Celui-ci, aussi moindre soit-il, sera une aubaine financière pour le Hezbollah, étant donné l’économie chancelante du Liban.

De nombreux partisans du Hezbollah ont confié à MEE que leur confiance dans le parti s’est érodée du fait des alliances avec les politiciens corrompus, et l’héroïsme du conflit contre Israël en 2006 et auparavant ne sont même pas des souvenirs lointains pour ses partisans les plus jeunes.

En retrouvant des liquidités, le mouvement libanais pourrait reconquérir les cœurs et les esprits de ceux qui s’éloignent de ses rangs, en particulier depuis le soulèvement contre l’establishment qui a débuté en octobre 2019.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.