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Liban : l’échec d’une révolution, qui n’en était pas une…

Naufrage économique, catastrophe sociétale, désastre politique : les expressions sont nombreuses pour qualifier la chute du pays du Cèdre, dont l’échec de la révolution d’octobre dernier n’en aura finalement étonné que les plus naïfs. À moins qu’elle ne soit que partie remise
Un jeune Libanais passe devant une fresque murale où est écrit « Nous sommes fatigués » dans la ville libanaise de Tripoli, le 28 avril 2020. Le Liban fait face à sa pire crise économique depuis la guerre civile (1975-1990), aggravée par l’épidémie de coronavirus (AFP)

Qu’il était beau l’automne 2019 au Liban, avec ses allures de printemps révolutionnaire ! Les images du drapeau national fièrement brandi du nord au sud, toutes confessions et classes sociales confondues, repassent en boucle dans la tête des Libanais, très vite suivies de cette question qui les hante : mais comment en est-on arrivé là ?

Au sein des maisonnées, un frigo vide ; le long des trottoirs, des enseignes closes ; dans les rues de la capitale, un silence de mort. En cet été 2020, les Libanais n’ont plus le cœur à la fête et, à l’espoir communicatif d’octobre, s’est substitué son antagoniste tout aussi contagieux : la désillusion.

Le Liban semble n’avoir enfanté que d’une révolution mort-née, étouffée dans l’œuf par la pandémie de COVID-19 et annihilée par une crise économique sans fond

Neuf mois après la date symbolique du 17 octobre 2019, marquant le début du mouvement de contestation contre la classe dirigeante, le Liban semble n’avoir enfanté que d’une révolution mort-née, étouffée dans l’œuf par la pandémie de COVID-19 et annihilée par une crise économique sans fond.

Ni le printemps ni l’automne n’auront donc été propices à un changement révolutionnaire, et la saison estivale se transforme, lentement mais sûrement, en un long hiver, moite et étouffant certes, mais où tout semble geler.

Qu’il s’agisse de leurs comptes en banques, de leurs projets d’avenir, pour eux et leurs enfants, de leurs opportunités de travail et même de leurs loisirs, la vie des Libanais s’est figée.

Leur « résilience », à laquelle ils se sont accrochés pendant des années, a perdu de son sens et leur fameux carpe diem s’est transformé en statu quo. Dans l’attente d’un miracle qui sauvera leur nation, les plus aisés ont pris la poudre d’escampette tandis que les moins bien lotis ont déjà appuyé sur la gâchette.

C’est le cœur tatoué du mot « thawra » (révolution) que les quelques rescapés révolutionnaires, qui y croient encore, continuent de se rassembler, mais c’est à pas feutrés qu’ils avancent, freinés par la crainte grandissante de voir leur plan partir en fumée.

« Thawra »

Sans nuance en arabe entre le mot « révolte » et celui de « révolution », il est devenu difficile de parfaitement qualifier les événements de l’automne dernier au Liban. Un mouvement de contestation, certes ; une révolte populaire, oui ; mais une révolution, non.

Le slogan scandé à tue-tête pendant quelque trois mois, « Killoun yaani killoun » (Tous, ça veut dire tous), signifiant que l’ensemble de la classe politique doit partir, ne sera resté que des mots : tous sont toujours là, et ils s’accrochent.

Le plus triste dans cette histoire, c’est que ni l’Est ni l’Ouest n’auront eu besoin d’intervenir pour que le Liban se retrouve aux portes du Moyen Âge, les acteurs locaux l’auront fait pour eux

Les têtes de gondole choisies pour incarner les marionnettistes du pays au gouvernement peinent à cacher leur double jeu et ne servent qu’à ralentir le processus d’effondrement, le temps que les vrais joueurs reprennent position sur le damier national, régional et international.

À qui profite le crime ? C’est la question que tout le monde se pose car la survie du pays ne se joue plus qu’à un fil. Alors que l’économie nationale est au bord du gouffre, entraînant avec elle la paupérisation extrêmement rapide et violente de tout un peuple, qui est celui qui tirera son épingle du jeu ?

D’une part, le Hezbollah n’a plus d’autre choix que de faire profil bas pendant qu’il étouffe sous la loi César et les sanctions américaines sur l’Iran ; d’autre part, Israël n’attend que le feu vert de l’oncle Trump pour avancer mais, en pleine campagne pour les présidentielles, celui-ci ne le donnera pas tant qu’il n’est pas assuré de sa réélection.

Le plus triste dans cette histoire, c’est que ni l’Est ni l’Ouest n’auront eu besoin d’intervenir pour que le Liban se retrouve aux portes du Moyen Âge, les acteurs locaux l’auront fait pour eux. Au vu de la situation, ce ne seront pas des feux d’artifices qui célèbreront le centenaire du Grand Liban, proclamant l’autonomie de l’État libanais par rapport à la Syrie sous mandat français, le 1er septembre. Corona ou pas, les Libanais s’apprêtent à rester confinés chez eux car la rentrée prochaine risque d’être explosive.

La guerre est déjà là

Avec une dépréciation abyssale de sa monnaie nationale, une flopée de restrictions bancaires sur les comptes des déposants et un taux d’inflation absolument galopant, le Liban est passé en mode survie et son peuple subit.

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Pour tout observateur extérieur, cette crise économique et financière qui gangrène le pays depuis bientôt un an, catalysée par la pandémie de COVID-19, est en train de précipiter la nation vers un état de guerre presque inévitable.

En réalité, la guerre est déjà là. Trompe-l’œil dû peut-être à son informalité, la déliquescence de la société libanaise au travers de son économie s’apparente de fait à un état de guerre. À chaque jour son combat, à chaque nuit sa trêve.

Prise d’assaut des agents de change, le billet vert sert d’arme pour les uns, de bouclier pour d’autres ; roulements de tambour au tintement de l’électricité qui part et revient comme bon lui semble ; siège d’un peuple qui ne peut déserter par voie aérienne qu’au prix fort ; fortifications autour des banques et braquages de pharmacies pour les besoins de première nécessité ; la Phénicie, et son commerce maritime d’antan, s’est définitivement transformée en galère et les Libanais y voguent sans horizon.

Toutefois, au cœur de ce tableau noir demeure un fifrelin d’espoir, hantant les rêves les plus fous d’un peuple désormais somnambule. L’Histoire nous le dira mais la révolte d’octobre pourrait ne pas avoir été vaine, au contraire.

Si son bilan n’est pas fameux, le Liban, aussi muet soit-il aujourd’hui, n’a certainement pas dit son dernier mot. La graine du changement a été plantée mais le temps de la cueillette n’est pas encore arrivé.

La graine du changement a été plantée mais le temps de la cueillette n’est pas encore arrivé

L’accord de Taëf, qui avait mis fin aux hostilités de la guerre civile (1975-1990) et en avait transformé les chefs de milices en politiciens, a fêté son trentenaire. La politique d’endiguement implémentée par cet accord n’a jusqu’à aujourd’hui servi aux responsables étatiques successifs que d’excuse pour justifier leurs actions, ou plutôt leur inaction, engluant la population libanaise sous une classe dirigeante née sous couvert de paix mais fonctionnant de la même manière qu’en temps de guerre.

La déconfessionnalisation du Liban mentionnée dans le document est la carotte qu’on donne à l’âne pour qu’il avance sans braire, ou que l’on bât sans pitié. Mais trente années ont passé et le pouvoir a vieilli. Personne ne sortira indemne du marasme dans lequel le Liban s’enlise aujourd’hui et la révolte d’octobre, si elle n’a pas réussi à couper la tête de ses dirigeants, a sans doute déclenché le processus de mise à mort de l’esprit de la guerre civile dans le pays et, si tel est le cas, la « thawra » aura alors le mérite d’en avoir sonné l’hallali. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye. 

Julien Ricour-Brasseur
Spécialiste du Moyen-Orient, en particulier du Liban, Julien Ricour-Brasseur est un auteur indépendant basé à Beyrouth.