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Liban : un tournant violent pour l’acte II de la « thawra » ?

Alors que le confinement lié au coronavirus vient porter le coup de grâce à une économie exsangue, la contestation s’amplifie au Liban sous une forme plus agressive
Des manifestants lancent des pierres sur des soldats dans la ville portuaire de Tripoli, dans le nord du Liban, le 28 avril 2020 (AFP)
Par
BEYROUTH, Liban

Routes bloquées, affrontements avec l’armée, le « retour à la normale » promis avec le déconfinement progressif entamé cette semaine est avant tout un retour à la rue pour de nombreux manifestants libanais. 

Cette semaine, Tripoli, la grande ville du Liban-Nord, s’est embrasée à nouveau. Des centaines de manifestants ont convergé vers le centre-ville, à partir de lundi soir, et ont visé les banques ainsi que l’armée à l’aide de pierres et de cocktails Molotov. Réprimés par la force, les heurts ont provoqué la mort d’un manifestant, un mécanicien de 26 ans, Fawaz Saman.

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La « fiancée de la Révolution », comme on la surnomme depuis le début du mouvement de contestation né en octobre dernier, est la ville la plus pauvre du Liban. Trente-six pour cent de ses habitants vivaient sous le seuil de pauvreté avant les mesures de confinement adoptées pour éviter la propagation du nouveau coronavirus dans le pays, qui compte à ce jour 725 cas et 24 décès.

Les événements survenus à Tripoli viennent parachever une période de haute tension, marquée par des manifestations aux quatre coins du pays : des émeutes dans le Akkar, la région du nord frontalière avec la Syrie, ainsi que dans la ville côtière de Saïda et dans la plaine de la Bekaa.

« Les activistes mettent le gouvernement en garde depuis la fin de l’année dernière : si l’État libanais continue d’ignorer les demandes des manifestants, ces derniers devront changer de stratégie », observe Lara Bitar, rédactrice en chef du média en ligne The Public Source, lancé en début d’année.

« Les habitants de Tripoli et d’autres localités sont engagés dans un processus d’auto-défense, en réponse à la violence économique qui s’abat sur eux depuis plusieurs années », estime-t-elle.

« Les habitants de Tripoli et d’autres localités sont engagés dans un processus d’auto-défense, en réponse à la violence économique qui s’abat sur eux depuis plusieurs années »

- Lara Bitar, rédactrice en chef de The Public Source

Le 9 mars dernier, le gouvernement annonçait le premier défaut de paiement de son histoire, suivi, deux jours plus tard, par la mise en place des mesures de confinement.

Depuis, la situation économique, déjà mauvaise, s’est dégradée à une vitesse stupéfiante. Alors que le dollar s’échangeait encore à hauteur de 1 500 livres libanaises il y a six mois, il faut désormais compter 4 200 livres pour un billet vert.

Une dépréciation qui se répercute sur le coût de la vie, avec une flambée des prix de l’ordre de 55 % d’après le ministère de l’économie.

Dans le même temps, le confinement a provoqué un chômage de masse dans des proportions qu’il reste difficile à quantifier pour l’instant.

« La stratégie pacifiste n’est plus dans les esprits »

Que restera-t-il du mouvement pacifiste des premiers mois ? Face à la rapide détérioration des conditions de vie des Libanais ces dernières semaines et au peu d’acquis politiques engendrés par le mouvement de contestation depuis le mois d’octobre, l’heure ne semble plus aux regroupements festifs et bon enfant.

La fin de l’année dernière avait déjà vu le développement de formes plus virulentes de désobéissance civile, avec une succession de manifestations violentes dans le centre-ville de Beyrouth, aux abords du Parlement et devant le siège de la Banque du Liban.

L’armée libanaise est déployée dans la ville de Saïda, le 27 avril 2020 (AFP)
L’armée libanaise est déployée dans la ville de Saïda, le 27 avril 2020 (AFP)

« La différence principale avec la thawra [révolution d’octobre], c’est que désormais, les gens se battent littéralement pour leur survie », commente Nadim El Kak, chercheur au Centre libanais d’étude politique (LCPS).

« La dégradation récente de la situation économique fait émerger une tendance plus agressive de la mobilisation, qui est assez courante dans ce genre de mouvements reposant sur des dynamiques de classes assez fortes », analyse-t-il pour Middle East Eye.

Pour le chercheur, les appels à manifester de manière pacifiste ne font pas le poids face à une élite politique qui joue sa survie.

« Les gens s’aperçoivent que l’approche pacifiste qui a prévalu jusqu’alors n’a pas mené aux changements espérés. Finalement, la classe politique ne voit pas d’inconvénients à ce que les gens se réunissent pacifiquement sur les places, tant qu’elle n’est pas attaquée frontalement.

« La dégradation récente de la situation économique fait émerger une tendance plus agressive de la mobilisation […] Les gens s’aperçoivent que l’approche pacifiste qui a prévalu jusqu’alors n’a pas mené aux changements espérés »

- Nadim El Kak, chercheur au LCPS

« Je pense que les manifestants sont conscients que la violence n’est pas la solution, mais ils ressentent une urgence à agir et la conviction qu’il est temps de changer de stratégie », ajoute-t-il.

Chloé Kattar, doctorante en histoire à l’Université de Cambridge, abonde en son sens.

« Il est clair que la stratégie pacifiste n’est plus dans les esprits pour cette deuxième vague et que ces derniers jours à Tripoli ont démontré une volonté collective d’avoir recours plus directement à la violence », indique cette observatrice assidue de la mobilisation sur Instagram sous le pseudonyme leb.historian.

« Mais la stratégie pacifiste était nécessaire pour faire naître le mouvement, elle a eu des bénéfices indéniables car elle a rassemblé des groupes sociaux et politiques divers », déclare-t-elle à Middle East Eye

Elle a aussi conduit à la démission de l’ancien Premier ministre Saad Hariri et fait pression en faveur de la formation d’un gouvernement de technocrates, note-t-elle. « Ces bouleversements sont quasiment inédits dans l’histoire politique immédiate [du Liban]. »

Récupération politique

Pour répondre aux besoins des populations les plus fragilisées, le gouvernement a annoncé, à la fin du mois de mars, la mise en place d’un plan d’aide sociale d’urgence de 12 milliards de livres libanaises réparti parmi 100 000 familles dans le besoin.

Une mesure jugée toutefois insuffisante par de nombreux observateurs, alors que 45 % de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté, selon des estimations officielles.

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En l’absence de réponse adaptée du gouvernent, la carte de la récupération politique par les partis traditionnels fait recette, notamment à travers la distribution d’aide alimentaire et sanitaire le long de lignes essentiellement confessionnelles.

Nadim El Kak réfute toutefois l’idée d’un sectarisme qui serait endémique au pays du Cèdre.

« Il y a un amalgame récurrent qui est fait lorsque l’on parle de sectarisme au Liban. C’est la pauvreté qui mène les gens à retourner vers les partis traditionnels, et non pas un sectarisme qui serait propre à la culture libanaise », développe le chercheur.

« Le problème est avant tout socio-économique. Cette crise est l’occasion rêvée pour les partis traditionnels de reconstruire leur réseau clientéliste, qui est leur moyen de survie en l’absence d’un État fort, capable de répondre aux besoins de la population. Pour empêcher les gens de retourner à ces logiques sectaires, encore faudrait-il qu’il existe une alternative. »

Dans la foulée des manifestations à Tripoli, le Premier ministre Hassan Diab a appelé les contestataires à « barrer la route à ceux qui tentent de kidnapper leur révolution » et évoqué « l’existence d’intentions malveillantes en coulisse pour mettre à mal la stabilité sécuritaire », pointant du doigt, sans le nommer, l’ancien Premier ministre Saad Hariri, dont le parti, le Courant du Futur, est fortement représenté à Tripoli et Saïda.

En fin de semaine dernière, ce dernier avait pour sa part accusé le gouvernement Diab de mettre en place un « coup d’État ». 

« La différence principale avec la révolution d’octobre, c’est que désormais, les gens se battent littéralement pour leur survie », selon le chercheur Nadim El Kak (AFP)
« La différence principale avec la révolution d’octobre, c’est que désormais, les gens se battent littéralement pour leur survie », selon le chercheur Nadim El Kak (AFP)

« La fragmentation politique du mouvement contestataire est un piège potentiel », prévient Chloé Kattar.

« Il faut continuer à éclairer sur les dangers de ces théories du complot qui accusent toute forme de contestation d’être le résultat de manipulations par les partis politiques »

- Chloé Kattar, doctorante à l’Université de Cambridge

« Il faut continuer à éclairer sur les dangers de ces théories du complot qui accusent toute forme de contestation d’être le résultat de manipulations par les partis politiques », juge-t-elle.

« Ces tentatives existent peut-être, mais la crise a des raisons structurelles qui en font un phénomène bien plus complexe, et les difficultés socio-économiques vécues par certaines sections de la population suffisent, à elles seules, à expliquer le regain du mouvement contestataire. »

Jeudi après-midi, le gouvernement a annoncé avoir adopté un plan de relance économique qualifié d’« historique » par le président Michel Aoun.

Les réformes prévues comprennent des coupes dans les dépenses publiques et une restructuration de la dette de l’État, qui s’élève à environ 170 % du PIB. Le Liban s’apprête également à demander l’aide du Fonds monétaire international (FMI), a annoncé jeudi soir le Premier ministre Hassan Diab.

Alors que les manifestations du 1er mai, jour de la fête du Travail, s’annoncent massives, la plupart des organisations et activistes piliers de la mobilisation du 17 octobre ont décidé de s’abstenir de toute participation. Ils affirment ne plus se reconnaître dans les moyens d’action de cette nouvelle vague de contestation, qu’ils jugent téléguidés par des forces politiques.