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Le Pakistan est-il prêt à reconnaître Israël ?

Malgré le rôle central joué par son proche allié saoudien dans les accords de normalisation, toute perspective de reconnaissance d’Israël reste très controversée
Des drapeaux israélien et américain sont brûlés au cours d’une manifestation contre la normalisation dans la ville portuaire de Karachi, au Pakistan (AFP)
Des drapeaux israélien et américain sont brûlés au cours d’une manifestation contre la normalisation dans la ville portuaire de Karachi, au Pakistan (AFP)
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KARACHI, Pakistan

Alors qu’un certain nombre de pays arabes du Golfe tels que les Émirats arabes unis (EAU) et Bahreïn normalisent leurs relations avec Israël, certains observateurs se posent une question : le Pakistan pourrait-il être le prochain ?

Le Pakistan est l’un des plus proches alliés de l’Arabie saoudite, alors que Riyad a joué un rôle clé pour adoucir l’image d’Israël, une position qui a fortement contribué à la récente signature de l’accord d’Abraham entre Israël, Bahreïn et les Émirats arabes unis.

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L’alliance saoudo-pakistanaise repose sur un jeu d’influence dans la mesure où Islamabad est souvent soumis aux désirs du royaume en raison de ses préoccupations financières actuelles.

Le Premier ministre pakistanais Imran Khan a récemment déclaré à une chaîne d’information locale que son pays ne reconnaîtrait pas Israël en raison de la situation critique des Palestiniens. Même si « le monde entier veut reconnaître Israël, Islamabad ne le fera pas », a-t-il insisté.

Le plus grand obstacle pour Khan serait sans doute la myriade de groupes religieux à travers le pays. Leur pouvoir est important et ils sont farouchement opposés à toute reconnaissance d’Israël.

« Les plus grands groupes religieux sont opposés à Imran Khan. Si le gouvernement décide un jour de reconnaître Israël, les pressions exercées par l’autorité religieuse constitueront un défi considérable », indique Mohammed Israr Madani, président de l’International Research Council for Religious Affairs à Islamabad.

« Les questions sectaires dans le pays revêtent une grande importance et s’ajoutent aux tensions irano-saoudiennes. Le Pakistan attendra de voir ce que fera l’Arabie saoudite. »

Le plus grand obstacle serait sans doute la myriade de groupes religieux à travers le pays. Leur pouvoir est important et ils sont farouchement opposés à toute reconnaissance d’Israël

La condamnation publique de l’accord par Khan contraste toutefois avec les réunions secrètes et le partage d’informations effectués par le Pakistan avec Israël.

L’atterrissage d’un avion israélien à Islamabad en 2018 a obligé le gouvernement pakistanais à refuser à plusieurs reprises la visite d’une délégation israélienne.

Par ailleurs, plusieurs dirigeants pakistanais, de l’ancien président Pervez Musharraf à l’actuel ministre des Affaires étrangères Shah Mehmood Qureshi, ont appelé à un réchauffement des relations avec Israël.

En 2005, Musharraf s’est livré à une déclaration publique audacieuse en serrant la main du Premier ministre israélien de l’époque, Ariel Sharon, à Istanbul.

Qureshi s’est quant à lui adressé à la plateforme d’information israélienne Maariv en ces termes en 2019 : « Nous souhaitons tout le meilleur à Israël. Nous avons de nombreux amis dans la région et nous aimerions que vous en fassiez partie. »

Des relations tendues

Ayesha Siddiqa, chercheuse associée au SOAS South Asia Institute, explique toutefois que toute reconnaissance serait un défi très difficile à relever en interne en raison de la « démocratie chaotique » du pays.

« La réalité est que sur le plan politique, le clergé a beaucoup d’influence », estime-t-elle.

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Les relations jadis très étroites entre l’Arabie saoudite et le Pakistan se sont tendues ces dernières années.

Les deux nations se sont récemment livrées à une joute politique au sujet du manque de soutien du royaume sur la question du Cachemire.

La décision prise l’année dernière par le gouvernement indien de retirer le statut spécial d’autonomie accordé au Jammu-et-Cachemire a provoqué la colère du Pakistan, qui a fait pression sur la communauté internationale pour qu’elle condamne les agissements de l’Inde.

La réponse de l’Arabie saoudite à cette question – considérée depuis longtemps comme essentielle par la communauté musulmane mondiale – a toutefois été jugée mitigée par le Pakistan, ce qui a entraîné une condamnation par le ministre des Affaires étrangères du pays, qui a averti qu’il ne pouvait plus « se permettre des subtilités diplomatiques » avec le royaume sur cette question.

Khan ainsi que d’autres responsables pakistanais ont également tenu à établir des parallèles entre la situation au Cachemire et celle dans les Territoires palestiniens occupés.

Si le Pakistan devait suivre les instructions saoudiennes et s’engager auprès d’Israël, cela pourrait finir par compromettre sa position vis-à-vis du Cachemire.

Mais l’armée pakistanaise, qui détient un pouvoir énorme dans le pays et qui facilite un certain nombre d’opérations en Arabie saoudite, aurait des bénéfices à tirer d’une alliance avec Israël. 

Le Pakistan continue d’entretenir des relations cordiales et de coopérer sur un certain nombre de questions avec son voisin iranien

« L’armée pakistanaise s’efforce de développer des relations avec Israël, la raison principale étant que cela permettrait d’améliorer considérablement les relations avec les États-Unis afin de remettre en question les liens bilatéraux étroits entre les États-Unis et l’Inde », précise Ayesha Siddiqa.

Un des aspects cruciaux des accords de normalisation a été la nécessité pour un certain nombre de pays du Moyen-Orient de présenter un front uni contre la politique étrangère de l’Iran qu’ils jugent agressive.

Tant Israël que la majorité des États du Golfe considèrent l’Iran comme leur principal ennemi, ce qui a contribué à faciliter l’alliance.

En revanche, le Pakistan continue d’entretenir des relations cordiales et de coopérer sur un certain nombre de questions avec son voisin iranien.

Au cours du mois dernier, le Pakistan a toutefois été confronté à d’importantes manifestations anti-chiites dans trois provinces ; plusieurs dizaines de milliers de personnes se sont notamment rassemblées dans la seule ville de Karachi.

Certains ont accusé l’État d’avoir aidé à organiser les manifestations pour envoyer un message à l’Iran. Plusieurs groupes participant aux rassemblements sont connus pour avoir reçu des fonds saoudiens pour promouvoir leur idéologie.

Masood Ahmed Alvi, un activiste religieux d’Islamabad affilié à la secte deobandiste, affirme avoir pris part aux rassemblements pour tenter de forcer la dissociation du chiisme de l’islam.

Changement dans la rhétorique antichiite

« La majorité des gens au Pakistan sont de vrais croyants de l’islam, mais les chiites sont un pont entre nous et le prophète Mohammed – les chiites copient les enseignements islamiques et ne suivent pas entièrement la jurisprudence religieuse », explique-t-il.

« Les rassemblements à Multan, Karachi et Islamabad ont tous été organisés pour la même raison. Avant, nous avions un public limité, mais maintenant, nous sommes des milliers à vouloir supprimer ce pont. »

Madani indique qu’il y a eu un changement dans la rhétorique antichiite au Pakistan, dans la mesure où un certain nombre de groupes chiites ont été interdits en raison de leurs relations avec l’Iran. 

« Il est intéressant de constater que les médias grand public ont ignoré les protestations ; elles n’ont pas été couvertes, ce qui montre la différence au niveau de la politique de l’État », poursuit-il.

« On a beaucoup discuté pour savoir s’il s’agissait d’une manœuvre pour influencer les Saoudiens. Mais les organisateurs de l’événement n’entretenaient pas de liens étroits avec le royaume ces derniers temps. »

Il y a toutefois une certaine confusion car ces groupes sectaires tiennent effectivement l’Arabie saoudite en grande estime. Il reste à voir quel est le véritable sens de cet événement. »

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Depuis un certain temps, les observateurs supposent que l’Arabie saoudite est peut-être en train de céder le « leadership » musulman sunnite, alors que le président turc Recep Tayyip Erdoğan semble désireux de se positionner en tant que principale voix pour les questions musulmanes considérées comme étant d’ordre mondial.

Entre autres sujets, la Turquie a soulevé la « question brûlante » du conflit au Cachemire à l’Assemblée générale des Nations unies.

« Les relations avec l’Arabie saoudite sont peut-être bien établies, mais il y a des changements, au niveau de la base populaire, qui viennent de Turquie », explique Siddiqa.

La Turquie a considérablement renforcé ses liens avec le Pakistan : les relations s’améliorent depuis que le pays n’a pas affiché son soutien à une conférence organisée l’an dernier en Malaisie et parrainée par la Turquie, suite à des pressions saoudiennes.

L’empreinte turque dans le pays s’est récemment accrue par le biais d’initiatives culturelles de soft power telles que le programme de télévision Diriliş: Ertuğrul, qui s’intéresse à la fondation de l’Empire ottoman au XIIIe siècle et fait la promotion du transnationalisme islamique. 

La série a attiré un nombre record de téléspectateurs avec plus de 130 millions de Pakistanais.

Alors que l’Arabie saoudite semble ne pas tenir ses promesses vis-à-vis du Cachemire et de la Palestine, Erdoğan s’est attaqué avec enthousiasme à ces questions qui trouvent un écho dans la rue pakistanaise.

« L’idée même de se rapprocher d’Israël ne fera que semer la révolte », affirme Ayesha Siddiqa.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.