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Disparition d’Idriss Déby : la sécurité au Sahel remise en question ?

Si le décès du président tchadien marque la possibilité, après 30 ans de règne, d’ouvrir un nouveau destin politique pour le pays, le risque d’une transition conflictuelle laisserait pointer la menace d’une augmentation de l’instabilité au Sahel
Le président français Emmanuel Macron aux côtés du fils d’Idriss Déby, Mahamat Idriss Déby, arrive pour assister aux funérailles nationales du président tchadien à N’Djaména le 23 avril 2021 (AFP)
Le président français Emmanuel Macron aux côtés du fils d’Idriss Déby, Mahamat Idriss Déby, arrive pour assister aux funérailles nationales du président tchadien à N’Djaména le 23 avril 2021 (AFP)

Le 20 avril 2021, le général Azem Bermandoa, porte-parole de l’Armée nationale du Tchad, annonçait à la télévision la mort du président Idriss Déby Itno. Selon les allégations officielles, Idriss Déby aurait été tué au cours d’un affrontement avec des combattants du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT), un groupe armé créé en 2016 et qui conteste le pouvoir tchadien. 

La disparition d’Idriss Déby constitue un événement majeur à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle met fin à 30 ans d’exercice du pouvoir de la part d’un chef d’État qui venait de remporter un sixième mandat après la publication des résultats du premier tour de la présidentielle, quelques heures avant sa mort. 

Ensuite, parce que la politique tchadienne conduite par Idriss Déby a permis à ce dernier de se rendre indispensable à la sécurité du Sahel et de l’Afrique centrale depuis plusieurs décennies et notamment à la suite de l’engagement français au Mali en 2013. 

Avec la disparition d’Idriss Déby, c’est donc bien l’avenir de la sécurité au Sahel qui est désormais en partie remis en question.

Sous le costume civil, l’éternel l’uniforme

Idriss Déby Itno présentait toutes les caractéristiques d’un chef de guerre sahélien. Des caractéristiques qu’il n’hésitait d’ailleurs pas à mettre en scène. 

Issu d’une branche de la tribu des Zaghawa (une tribu tchado-soudanaise historiquement réputée pour ses traditions guerrières), il connut très tôt la vie de ceux qui, plus tard, allaient contester régulièrement son pouvoir en tentant de le renverser : opposant au régime du président Hissène Habré dans les années 1980 (dont il fut pourtant un collaborateur quelques années auparavant), il fonde le Mouvement patriotique pour le salut (MPS) en 1990 et lance, depuis le Soudan voisin, une offensive militaire qui lui permettra de s’emparer, avec le soutien discret de la France, de la capitale tchadienne en décembre de la même année. 

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Le rebelle allait ainsi endosser le costume respectable de chef d’État, titre qu’il recevra officiellement en 1996 lors de sa première élection. 

On aurait pu croire qu’une fois la conquête du pouvoir réalisée, le nouveau président du Tchad aurait remisé l’uniforme au placard, mais il en sera tout autrement. 

Idriss Déby arrive à la tête de l’État tchadien au cours d’une période cruciale dans l’histoire géopolitique du continent. Avec la fin de la guerre froide, l’Afrique ne peut plus être le théâtre des stratégies d’influence et d’ingérence traditionnelles des puissances étrangères. 

C’est particulièrement le cas pour la France, qui dispose, de longue date, de liens particulièrement étroits avec le Tchad, et qui se trouve dans la nécessité, au cours des années 1990, de changer de posture en diminuant le poids et la visibilité de ses interventions militaires, notamment après la tragédie rwandaise. 

Le besoin de disposer d’un allié militaire africain crédible devenait particulièrement urgent pour la politique africaine de la France. Déby sut par conséquent très rapidement répondre à cette demande en investissant régulièrement ses armées à l’extérieur du pays (RDC, Centrafrique, Mali) dans le cadre d’opérations multilatérales ou d’appui à la France comme lors de l’opération Serval en 2013. 

Idriss Déby avec Emmanuel Macron et le président tunisien Béji Caïd Essebsi au 17e sommet de la francophonie en octobre 2018 à Erevan (Arménie) (AFP)
Idriss Déby avec Emmanuel Macron et le président tunisien Béji Caïd Essebsi au 17e sommet de la francophonie en octobre 2018 à Erevan (Arménie) (AFP)

Les qualités militaires du chef de l’État tchadien surent ainsi s’imposer aussi bien parmi les responsables politiques français que du côté de leurs homologues africains. 

Le rôle des armées tchadiennes était par ailleurs particulièrement appréciable quand on connaît l’état des différentes forces armées nationales sur le continent et leur difficulté à accomplir efficacement des opérations d’envergure, en particulier au Sahel.  

Une légitimité politique tournée vers l’extérieur

Se rendre indispensable à la sécurité africaine, Idriss Déby sut le réaliser à plusieurs reprises au cours de ses différents mandats. Contributeur actif en soldats au sein de plusieurs programmes et opérations militaires multilatéraux – programme américain de lutte antiterroriste au Sahel (Trans-Saharan Counterterrorism Partnership), Task Force multinationale (Multinational Joint Task Force), Mission des Nations unies au Mali (MINUSMA) –, son engagement monta en puissance à partir de la guerre au Mali en 2013.

La projection rapide des soldats tchadiens, sur sollicitation de la France, constitua une formidable démonstration de force et un succès à la fois militaire et diplomatique. 

Non seulement les forces armées tchadiennes surent épauler avec succès et ténacité les militaires français mais, en outre, le président Déby lui-même put en retirer un crédit indéniable, notamment en devenant le pays clé dans la mise en œuvre de la force G5 Sahel, dont il contribua à l’élaboration. 

Une rente géopolitique et sécuritaire qui lui permit par ailleurs de préserver une légitimité sur la scène extérieure alors même que cette dernière était de plus en plus contestée par ses opposants à l’intérieur du pays. 

Le président tchadien Idriss Déby, entouré de ses généraux, en décembre 2006 à Adre, au Tchad, près de la frontière avec la province soudanaise du Darfour, déchirée par les conflits (AFP)
Le président tchadien Idriss Déby, entouré de ses généraux, en décembre 2006 à Adre, au Tchad, près de la frontière avec la province soudanaise du Darfour, déchirée par les conflits (AFP)

Régulièrement critiqué pour son autoritarisme, Idriss Déby louvoyait dans les eaux troubles d’une vie politique tchadienne rythmée par des cycles d’instabilité chroniques. 

À plusieurs reprises (2006, 2008, 2019), son régime fut directement menacé par des mouvements armés souvent en provenance des provinces du nord (Borkou-Ennedi-Tibesti) ou du Soudan voisin. 

La sécurisation de son pouvoir nécessitait également d’habiles stratégies de cooptation et de distribution de fonctions politiques et militaires à des alliés temporaires ou à des membres de son clan susceptibles de devenir des rivaux. 

Acheter la paix par les armes et le renforcement militaire du pays fut une solution qui permit au président défunt de se maintenir au pouvoir au milieu d’une société tchadienne dont l’avenir reste très incertain

Sous ses différents mandats, reconduits non sans quelques « aménagements » constitutionnels, Déby proposa donc une politique tchadienne essentiellement tournée vers son environnement extérieur. Elle passa, par exemple, par l’investissement des recettes issues de l’exploitations de certaines ressources pétrolières, au cours de la période 2000-2010, dans l’achat de matériel militaire alors même que tout restait à faire dans un pays qui est considéré, encore aujourd’hui, comme l’un des plus pauvres au monde. 

Acheter la paix par les armes et le renforcement militaire du pays fut une solution qui permit au président défunt de se maintenir au pouvoir au milieu d’une société tchadienne dont l’avenir reste très incertain. 

Quel avenir pour le Tchad et la sécurité au Sahel ?

À la suite de la mort d’Idriss Déby, c’est aujourd’hui son fils, Mahamat Déby, qui a pris la succession de la présidence en instituant, par décret, un Conseil militaire de transition qui suspend l’application normale de la Constitution pendant dix-huit mois tandis qu’une Charte de transition remplace de facto le texte réglementaire. 

Le procédé ne correspond pas à ce que prévoit la Constitution tchadienne (l’article 82 dispose qu’en cas de vacance exceptionnelle du pouvoir, le président du sénat assure l’intérim, et sinon le premier vice-président) mais est justifié officiellement par l’état d’urgence sécuritaire qui règne dans le pays. 

Le fils d’Idriss Déby Itno, Mahamat Idriss Déby, 37 ans, est le nouvel homme fort du Tchad : il a pris la tête d’une junte militaire et concentre tous les pouvoirs (AFP)
Le fils d’Idriss Déby Itno, Mahamat Idriss Déby, 37 ans, est le nouvel homme fort du Tchad : il a pris la tête d’une junte militaire et concentre tous les pouvoirs (AFP)

Si cette disposition est assez opaque, elle interroge par ailleurs sur la continuité des institutions de la République du Tchad. 

Mahamat Déby va-t-il prendre durablement la succession de son propre père ou risque-t-il d’être déstabilisé voire renversé par les opposants au régime et en particulier par les combattants du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad, présentés comme les responsables de la mort du président Idriss Déby ? 

S’il est évidemment bien trop tôt pour répondre à cette question, un épineux dilemme va cependant inévitablement se poser aux acteurs politiques africains et plus largement internationaux : faut-il accueillir favorablement la transition continue du régime d’Idriss Déby assurée par son propre fils ou ouvrir la boîte de Pandore d’une nouvelle ère politique au Tchad ? 

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Si d’un côté, la disparition du président tchadien marque la possibilité, après 30 ans de règne, d’ouvrir un nouveau destin politique pour le pays, le risque d’une transition conflictuelle laisserait pointer la menace d’une augmentation de l’instabilité au Sahel. 

Une chose est certaine cependant, la disparition d’Idriss Déby doit être l’occasion de repenser l’architecture de paix et de sécurité au Sahel dans un cadre plus équilibré, durable et approfondi. 

Il devient de moins en moins possible de faire reposer cette sécurité sur des alliances restreintes et, en ce sens, les efforts du G5 Sahel doivent être encouragés et soutenus par l’ensemble de la communauté des États africains. 

Après tout, l’idée d’une sécurité sahélienne assurée par l’Afrique elle-même constituait une ambition partagée par le président défunt.