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Tunisie : le coup de force de Kais Saied pourrait signer la fin politique d’Abir Moussi

En axant toute sa stratégie sur l’opposition à Ennahdha, la présidente du Parti destourien libre est privée de son fonds de commerce par le chef de l’État et doit revoir son positionnement politique
Voyant la liesse populaire engendrée par le gel du Parlement et l’éviction de Hichem Mechichi, elle a rappelé qu’elle avait toujours combattu le régime politique issu de la Constitution de 2014 et est même allée jusqu’à suggérer qu’elle avait inspiré le président (AFP/Fethi Belaïd)
Voyant la liesse populaire engendrée par le gel du Parlement et l’éviction de Hichem Mechichi, elle a rappelé qu’elle avait toujours combattu le régime politique issu de la Constitution de 2014 et est même allée jusqu’à suggérer qu’elle avait inspiré le président (AFP/Fethi Belaïd)

Le lundi 9 juillet, Abir Moussi organise un de ces coups d’éclats dont elle a le secret : un défilé de voitures sur une importante artère de la banlieue nord de Tunis pour protester contre les autorités, accusées de vouloir la museler et l’empêcher de tenir son congrès. 

Au milieu de dizaines de véhicules qui klaxonnent et de manifestants qui brandissent des drapeaux de la Tunisie et du Parti destourien libre (PDL), fidèle à son habitude, l’ancienne zélote de Ben Ali s’adresse à ses militants dans une vidéo diffusée en direct sur Facebook. 

Alors que depuis quelques mois, elle ne pénètre dans l’enceinte du Parlement qu’affublée d’un casque de moto ou d’équitation, censé la protéger, selon elle, d’une « tentative de meurtre par balles », ce jour-là, Abir Moussi ne porte qu’une casquette contre la canicule qui sévit sur tout le pourtour méditerranéen. 

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Le cortège est un temps bloqué par les forces de l’ordre, provoquant un embouteillage monstre, avant d’être à nouveau autorisé.

Le PDL avait prévu d’organiser son congrès les 13 et 14 août 2021 mais depuis juillet, pour faire face à une vague particulièrement meurtrière de COVID-19, tous les rassemblements sont officiellement interdits. 

Ni le ministère de l’Intérieur ni les services du gouvernement n’ont répondu à la demande d’autorisation déposée par le parti, ce qui a provoqué la colère de ses dirigeants, qui ont rappelé les innombrables entraves faites à cette décision (congrès exceptionnel de la puissante centrale-syndicale UGTT, bains de foule pris par le président Kais Saied depuis son coup de force du 25 juillet, etc.) ainsi que les déclarations des responsables du ministère de la Santé indiquant la décrue de l’épidémie.

Finalement, le congrès s’est tenu à distance et, sans surprise, Abir Moussi a été réélue présidente

La démonstration de force du PDL – qui s’inscrit dans un nouveau discours que sa cheffe essaie de promouvoir depuis le 25 juillet – a complètement changé la donne politique. 

Toujours plus de surenchère 

En effet, depuis qu’elle a pris les rênes de son mouvement en 2016, Abir Moussi a axé l’essentiel de sa stratégie politique sur l’opposition radicale aux islamistes. 

Profitant du fait que la quasi-totalité des partis politiques représentés au Parlement se soient alliés à Ennahdha durant la décennie écoulée, elle a réussi à agréger autour d’elle l’essentiel des électeurs anti-islamistes déçus par leurs anciens votes. 

Avant même d’être élue députée, l’avocate avait lancé plusieurs procédures judiciaires contre Ennahdha, qu’elle appelle systématiquement « ikhwan » en référence aux Frères musulmans

À l’Assemblée, elle a multiplié les interventions susceptibles d’attirer les médias, entre sit-in dans l’hémicycle et blocages de certaines plénières et commissions. 

Cette stratégie de la politique spectacle, si elle continue à mobiliser les ultras, commence toutefois à lasser l’électeur lambda

L’élection en 2019 des députés d’al-Karama, une coalition islamo-populiste à droite d’Ennahdha, a nourri cette stratégie : ces derniers s’illustrent depuis par des sorties spectaculaires et certains de leurs parlementaires recourent à la violence verbale et même physique. 

Les deux formations (Ennahdha et al-Karama d’une part, le PDL de l’autre) n’hésitent pas à filmer leurs « exploits » et à les diffuser en direct sur les réseaux sociaux. 

Pour pouvoir durer, cette politique spectacle condamne ses adeptes à toujours plus de surenchère : quand les députés d’al-Karama recourent de plus en plus facilement aux agressions physiques – profitant du laxisme du président de l’Assemblée Rached Ghannouchi, chef d’Ennahdha, qui a besoin de leurs voix pour se maintenir au perchoir –, Moussi prend l’habitude d’interrompre les travaux de l’assemblée en criant dans un mégaphone.

Pour satisfaire ses bases les plus radicales, elle n’hésite pas à organiser des meetings géants alors que le pays est embourbé dans des vagues de COVID-19 de plus en plus meurtrières. 

Cette stratégie, si elle continue à mobiliser les ultras, commence toutefois à lasser l’électeur lambda. Ainsi, selon le baromètre politique d’Emrhod Consulting, le PDL est passé de 39 % d’intentions de vote en mars 2021 à 37 % en juin, atteignant même 34 % en mai. 

Le parti est cependant resté en tête loin devant Ennahdha, qui a culminé à 26 % sur la même période. Pour la présidentielle, la baisse a été continue durant ce printemps pour Moussi, qui est passée de 17 % à 14 %, toujours deuxième derrière un Kais Saied à un niveau moyen de 45 %.  

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Les relations entre la présidente du PDL et ce dernier n’ont jamais été au beau fixe. 

Lors du second tour de la présidentielle, sans soutenir explicitement Nabil Karoui, elle indiquait que son parti ne pouvait pas soutenir « le terrorisme, […] l’anarchie, […] les gens qui ne reconnaissent pas l’État et qui menacent le régime républicain ainsi que le modèle de société bourguibien, moderniste et civil ». Elle appelait alors ses partisans à ne pas voter pour Kais Saied. 

Quand le nouveau président s’est installé au pouvoir, il a invité toutes les formations politiques – à l’exception de Qalb Tounes de Karoui – à des consultations. 

Moussi lui a adressé une fin de non-recevoir, estimant que son discours inaugural manquait de clarté, notamment vis-à-vis des islamistes. Une accusation qu’elle réitérera dans ses discours, bien que l’essentiel de sa rhétorique cible Ennahdha et ses alliés.

On comprend dès lors l’embarras du PDL et de sa présidente depuis le virage pris par Kais Saied. 

Quand plusieurs appels ont fleuri sur les réseaux sociaux pour appeler les Tunisiens dans la rue le 25 juillet pour protester contre la demande d’un responsable d’Ennahdha d’accélerer l’indemnisation des victimes de la dictature, Moussi a exprimé des réserves et y a vu une manière de perpétuer le Printemps arabe, qu’elle assimile à un complot contre les États-nations arabes. 

Privé de son principal fonds de commerce

Les décisions présidentielles visant le Parlement et les députés étant perçues comme une défaite d’Ennahdha, le parti destourien se trouve privé de son principal fonds de commerce par celui-là même qu’il a accusé d’être le faux-nez des islamistes. 

Alors que la plupart des partis se sont précipités pour commenter positivement ou négativement les décisions présidentielles, Abir Moussi a mis 24 heures avant de réagir à l’installation d’un état d’exception par Kais Saied. 

Voyant la liesse populaire engendrée par le gel du Parlement et l’éviction de Hichem Mechichi, elle a rappelé qu’elle avait toujours combattu le régime politique issu de la Constitution de 2014 et est même allée jusqu’à suggérer qu’elle avait inspiré le président. 

Dans les jours qui ont suivi, elle a durci le ton contre le président et l’a accusé de vouloir instaurer une autocratie, tout en l’invitant à écarter « les Frères et leurs sous-marins ». 

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Ses attaques ont visé également l’ancien ministre Mohamed Abbou, chantre de la lutte contre la corruption, qui avait dès le mois de décembre suggéré au président d’utiliser l’article 80 de la Constitution pour s’octroyer les pleins pouvoirs et sortir de la crise politique, un plan qui a été partiellement appliqué par Saied. 

S’installer dans le fauteuil de l’opposante numéro un à Kais Saied sans pour autant braquer une opinion publique largement favorable au coup de force initié par ce dernier, telle est la nouvelle stratégie d’Abir Moussi. S’il est trop tôt pour évaluer les chances de succès d’une telle entreprise, on peut dire qu’elle sera fortement liée à la feuille de route qui sera mise en place par le chef de l’État. 

Si le président, sous la pression de ses partenaires internationaux, se dirige vers la mise en place d’un compromis qui n’exclurait pas Ennahdha et ses alliés, Abir Moussi peut réactiver son discours anti-Printemps arabe et récupérer une part importante de sa base anti-islamiste. 

En revanche, si le président réussit à obtenir des résultats rapides au niveau de la crise sanitaire et des affaires judiciaires visant les hommes politiques accusés de corruption, elle sera bien en peine de retrouver son socle électoral d’avant le 25 juillet.

L’autre inconnue concerne l’éventuel changement de régime politique. Tout comme Abir Moussi, Kais Saied n’a jamais caché son opposition à la Constitution de 2014

Si les deux penchent pour un régime présidentiel fort, l’actuel locataire de Carthage veut la fin des partis politiques en instaurant un régime pyramidal dans lequel les électeurs choisissent leurs élus locaux, qui votent à leur tour pour des représentants régionaux chargés de désigner des députés nationaux. 

La complexité de ce modèle rend très difficile la possibilité pour une formation politique de contrôler l’Assemblée. Si Kais Saied profite de l’état d’exception pour mettre en place son projet, le PDL, à l’instar des autres partis, disparaîtra.  

Dans un sondage publié le mardi 17 août 2021 par le journal Le Maghreb, Kais Saied recueillerait 91,9 % des voix si une présidentielle était organisée maintenant

En revanche, si le système des partis est préservé et si, comme aux dernières législatives, le chef de l’État n’adoube aucune liste, le parti destourien continuera à capter une partie de l’électorat, dont le poids variera en fonction de l’offre électorale et du succès ou non du président. 

Dans un sondage publié le mardi 17 août 2021 par le journal Le Maghreb, Kais Saied recueillerait 91,9 % des voix si une présidentielle était organisée maintenant. 

Abir Moussi n’obtiendrait que 2 % et arriverait deuxième. Le PDL serait tout de même en tête d’éventuelles législatives avec 30,8 %, mais un « parti de Kais Saied », aujourd’hui inexistant, obtiendrait 20,1 % des suffrages, avec presque deux fois plus de voix qu’Ennahdha. 

Si ces résultats sont à relativiser compte tenu de la proximité temporelle entre leur expression et le coup de force du 25 juillet, ils indiquent que Moussi a perdu le monopole de l’anti-islamisme.