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Tunisie : entre la gauche et les islamistes, Abir Moussi refait le nid de l’ancien régime

En captant une gauche déçue par les alliances de Béji Caïd Essebsi avec les islamistes, cette avocate issue de l’ère Ben Ali a trouvé un créneau pour truster l’opposition
Abir Moussi à la première session du Parlement après les élections d’octobre du 13 novembre 2019 (AFP)

Dans la nuit du 3 au 4 juin, après une séance de plus de quatorze heures dans l’hémicycle de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), Abir Moussi prend une dernière fois la parole, point d’orgue d’une journée mouvementée, ponctuée par des interruptions de séance et des altercations verbales entre les différents groupes politiques.

La présidente du Parti destourien libre (PDL) défend une résolution condamnant officiellement toute ingérence étrangère en Libye. Plusieurs députés font remarquer qu’en pointant explicitement la Turquie et le Qatar, la première mouture du texte se range dans l’axe émirato-saoudien.

Abir Moussi accepte de revoir sa copie et présente une deuxième version, en apparence plus neutre, mais se référant à une résolution du Parlement de la Ligue arabe qui condamne explicitement le déploiement de l’armée turque en Libye.

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Très vite, le discours de la passionaria de l’ancien régime déborde le prétexte initial de la motion – un coup de fil passé par Rached Ghannouchi à Fayez al-Sarraj au cours duquel le président du Parlement tunisien félicite le chef du Conseil présidentiel de Libye pour sa victoire décisive à al-Watiya – et se lance dans un procès en règle du parti Ennahdha, que Moussi appelle « mouvance des Frères musulmans ».

En se référant à des documents disponibles sur le site du parti islamiste (dont la charte du Congrès de 1986, votée en plein affrontement avec le régime agonisant de Habib Bourguiba), la présidente du PDL estime qu’Ennahdha est un parti « terroriste » et qu’il n’aurait jamais dû être légalisé en mars 2011 car la loi sur les partis alors encore en vigueur interdisait à toute formation d’avoir un référentiel religieux.

Elle poursuit sa diatribe avec les accusations classiques portées à l’encontre d’Ennahdha, notamment d’être à l’origine des attentats de Monastir en 1987, des attaques au vitriol contre des civils, de l’incendie du local du RCD à Bab Souika en 1991 – des événements reconnus par les dirigeants mais qui en ont attribué la responsabilité à « des militants isolés ».

La virulence de son propos lui vaut d’être interrompue plusieurs fois par Ghannouchi qui lui demande de faire preuve « de politesse ». Le texte ne parvient pas à atteindre la majorité absolue des députés mais obtient tout de même 94 voix pour, 61 contre et 7 abstentions.

Deux composantes principales de la coalition gouvernementale, les nationalistes arabes d’al-Chaab et Tahya Tounes de Youssef Chahed, se rangent du côté d’Abir Moussi. Si Ghannouchi a gagné, c’est une victoire à la Pyrrhus, car la présidente du PDL peut prétendre au titre de cheffe de l’opposition.

Des débuts au RCD

Pourtant, cette position était loin d’aller de soi. En 2010, un an avant la chute de Ben Ali, Abir Moussi est nommée secrétaire générale adjointe du parti-État RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique), en charge du dossier de la femme.

En plein soulèvement populaire, elle défend bec et ongles son patron et n’hésite pas à traiter Mohamed Bouazizi (le vendeur ambulant dont le suicide par immolation a provoqué les émeutes à l’origine de la révolution tunisienne) de « jeune psychologiquement fragile ». Elle fait partie des rares responsables du RCD à avoir assumé leur appartenance à l’ancien régime après la fuite de l’ancien dictateur.

C’est ainsi qu’en mars 2011, quand les autorités postrévolutionnaires demandent la dissolution du RCD, l’avocate représente l’ex-parti présidentiel. Cette constance lui est reconnue aussi bien par ses partisans que par ses détracteurs.

Le RCD dissous, plusieurs formations se réclamant de la famille destourienne voient le jour. La plupart d’entre elles adhèrent, à des degrés divers, aux principes et objectifs de la révolution, préférant mettre en avant le bourguibisme que le benalisme.  

Très vite, l’ancien Premier ministre de la période transitoire, Béji Caïd Essebsi, attire à lui le plus gros des troupes destouriennes et une partie de la gauche anti-islamiste. Il crée le parti Nidaa Tounes en juin 2012. Mais une partie des ultras, trop marqués par leur proximité avec le régime benaliste, décide de fonder en 2013 sa propre formation, le Mouvement destourien, emmené par Hamed Karoui, ancien Premier ministre de Ben Ali entre 1989 et 1999.

BCE a suscité une forte déception chez une frange de son électorat, qui cherchait par tous les moyens à exclure les nahdhaouis du pouvoir. C’est ce segment qu’Abir Moussi décide de viser

Le parti Ennahdha, inquiet du succès croissant de Nidaa Tounes, ne voit pas d’un mauvais œil l’émergence de cette concurrence au sein de la famille destourienne, d’autant que le fils de Hamed Karoui, Néjib, est un militant nahdhaoui de longue date.

Dans un premier temps, la ligne du parti est plus dans l’affirmation décomplexée de l’héritage du RCD que dans l’opposition frontale aux islamistes. Son candidat à la présidentielle de 2014, l’ancien ministre bénaliste Abderrahim Zouari, décide de se retirer de la course et appelle à voter pour Béji Caïd Essebsi.

Aux législatives de la même année, le Mouvement destourien n’obtient aucun siège à l’Assemblée des représentants du peuple. La liste d’Abir Moussi à Béja – région dont est originaire son père – dépasse à peine 1 % des suffrages exprimés.

Mais l’arrivée au pouvoir de Béji Caïd Essebsi et son alliance avec Ennahdha va durablement changer la donne. Celui qui a promis de ne jamais s’associer aux islamistes suscite une forte déception chez une frange de son électorat, qui cherche par tous les moyens à exclure les nahdhaouis du pouvoir, voire de la vie politique. C’est ce segment qu’Abir Moussi décide de viser dès son arrivée en 2016 à la tête du Mouvement destourien, rebaptisé Parti destourien libre.

Rejetant en bloc la révolution et le Printemps arabe – qu’elle appelle « Printemps de la ruine » et qu’elle impute à un complot sioniste –, elle propose une nouvelle Constitution plus proche de celle de la première République.

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Elle dépose plusieurs plaintes contre Ennahdha, accusé de « complicité avec le terrorisme », notamment dans les dossiers liés aux assassinats politiques de l’année 2013 et de l’envoi d’islamistes armés en zone syro-irakienne. Son discours radical séduit une partie de la gauche dite éradicatrice, prête à s’allier à quiconque lui garantirait l’exclusion définitive des islamistes.

Pourtant le programme d’Abir Moussi est loin d’être progressiste. Si elle se réclame volontiers de l’héritage de Bourguiba – omettant que le « combattant suprême » a fini sa vie en résidence surveillée sur ordre de Ben Ali –, son projet de société est des plus conservateurs.

En 2018, elle exprime des réserves quant aux propositions de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (COLIBE) : c’est ainsi qu’elle se prononce contre l’égalité successorale et contre l’héritage des enfants naturels.

À plusieurs reprises, elle manifeste son refus de l’abolition de l’article 230 du code pénal qui condamne les relations homosexuelles à trois ans de prison ferme. Des positions qui la rapprochent d’Abdel Fattah al-Sissi en Égypte, qui conjugue conservatisme sociétal et hostilité aux Frères musulmans.

Elle se présente à l’élection présidentielle anticipée de 2019 et arrive huitième avec 4,08 %, soit mieux que l’ancien président Moncef Marzouki. Aux législatives, son parti arrive troisième en nombre de voix avec 6,6 %, mais avec dix-sept députés, son groupe parlementaire n’est que cinquième, le créneau du « vote utile contre les islamiste » ayant plus bénéficié à Nabil Karoui et à son parti Qalb Tounes.

Abir Moussi se fait élire députée sur la circonscription Tunis 2, comprenant une partie importante des quartiers bourgeois de la capitale.

Légende : À la présidentielle de 2019, Abir Moussi arrive huitième avec 4,08 % des voix (AFP)
 À la présidentielle de 2019, Abir Moussi arrive huitième avec 4,08 % des voix (AFP)

Dès son arrivée au Palais du Bardo, elle profite de la tribune qui lui est offerte en tant que présidente de groupe parlementaire pour commencer sa campagne électorale. Elle multiplie les coups d’éclat, s’en prenant violemment à Ennahdha et à Rached Ghannouchi dans la plupart de ses interventions.

Des plénières houleuses

En décembre, en plein vote de la loi de finances, elle organise un sit-in à l’intérieur de l’hémicycle après qu’une députée nahdhaouie a traité les militants de son parti de « clochards ». Les plénières sont souvent l’occasion de moments houleux avec al-Karama. Les deux partis d’extrême droite échangent les accusations : « apostats » et « ennemis de la révolution » pour les uns, « membres de Daech » pour les autres.

Les deux formations trouvent d’ailleurs dans l’article 141 du règlement intérieur de l’ARP un redoutable outil politique : en faisant voter des motions sur des sujets clivants (la guerre en Libye, les excuses de la France pour la colonisation), ils forcent leurs adversaires à se positionner et jouent la surenchère.

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Forte du relatif succès de sa première motion, Abir Moussi en propose une deuxième qui tient lieu de programme politique : déclarer les Frères musulmans « organisation terroriste » et poursuivre toute personne ayant collaboré avec les islamistes.

Si le texte n’a quasiment aucune chance de passer, il traduit la volonté de la cheffe du parti de reproduire en Tunisie le scénario égyptien : obtenir une restauration autoritaire sous couvert de lutte antiterroriste et faire le vide politique entre elle et Ennahdha. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les médias émiratis, saoudiens et égyptiens couvrent avec beaucoup d’enthousiasme les activités de la présidente du cinquième groupe parlementaire de l’ARP.

Malgré son succès électoral et sa popularité croissante, Abir Moussi reste isolée. En dehors de son parti, peu de personnalités politiques la soutiennent.

Le député de gauche Mongi Rahoui, farouche opposant aux islamistes d’Ennahdha, écarte toute possibilité d’alliance avec elle.

En rejetant en bloc le régime postrévolutionnaire et en revendiquant son passé destourien, l’avocate fait le pari de convaincre une majorité d’électeurs qu’il est temps de refermer la parenthèse démocratique et de retourner à la bonne vieille dictature.

Ce qui lui vaut de violentes attaques : à l’issue d’une réunion de la commission des lois à l’ARP, retransmise sur la chaîne YouTube de l’Assemblée, dans un échange off entre Samia Abbou d’Attayar et Bechr Chebbi, député d’Ennahdha, on entend la première traiter Abir Moussi de « chienne » et de « sale mercenaire ».

Malgré son succès électoral et sa popularité croissante, Abir Moussi reste isolée. En dehors de son parti, peu de personnalités politiques la soutiennent

« Elle nous a tués ! », lance-elle encore alors que Bechr Chebbi suggère de « monter un système » contre la présidente du PDL pour « terrorisme ». Samia Abbou regrettera ensuite des « propos qu’elle n’aurait pas prononcés » si elle avait su qu’un enregistrement était en cours.

Au-delà du cercle politique, plusieurs avocats gardent un mauvais souvenir des agissements de leur consœur sous Ben Ali. Avant la révolution, l’ordre des avocats était l’une des rares structures à échapper à l’emprise du régime qui n’hésitait pas à faire appel à certains des avocats du parti – dont Abir Moussi – pour perturber les congrès de la corporation.

Comme le rappelle l’avocate Sonia Dahmani, Ben Ali savait récompenser ces actes en attribuant à leurs auteurs de juteux contrats pour la défense d’entreprises publiques.   

La stratégie d’Abir Moussi peut toutefois se révéler payante. En assumant un discours radicalement opposé à Ennahdha et à la révolution, elle peut séduire les déçus de la transition démocratique.

Plusieurs éléments plaident en sa faveur : une situation économique de plus en plus dégradée, un système politique et électoral qui rend le pays ingouvernable, ou le fait que les partis qui ont promis de ne pas s’allier à Ennahdha ont… tous fini par trahir cette promesse.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Hatem Nafti
Hatem Nafti est un essayiste franco-tunisien. Dans son dernier livre, De la révolution à la restauration, où va la Tunisie ? (Riveneuve 2019), il revient sur le bilan du seul pays des Printemps arabes à s’être durablement engagé sur la voie de la démocratie. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @HatemNafti