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Insultes, sit-in et règlements de compte au Parlement tunisien

Ce lundi, le Parti destourien libre (PDL) a levé le sit-in tenu par ses députés à l’intérieur du Parlement pour protester contre les propos tenus par une députée Ennahdha. Retour sur une semaine agitée
La dirigeante du Parti destourien libre (PDL), Abir Moussi (au centre), occupe le Parlement avec son bloc pour empêcher le lancement de la session plénière consacrée à l’examen du budget 2020, le 8 novembre 2019, à Tunis (AFP)

Ce lundi matin, le Parti destourien libre (PDL) a tenu une conférence de presse pour annoncer la levée du sit-in organisé dans l’hémicycle du Parlement depuis le 3 décembre, considérant que les « injures avaient été dénoncées ».

Le PDL a néanmoins envoyé, par le biais d’un huissier de justice, au président du Parlement, Rached Ghannouchi, une correspondance de mise en garde contre la suppression des interventions des députés du parti d’Abir Moussi.

La séance plénière, consacrée à l’examen des projets du budget de l’État et de la loi de finances 2020, a commencé dimanche avec 40 minutes de retard et une scène de chaos sous le dôme de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), les députés du PDL ayant investi la tribune où se trouve le perchoir du président de l’ARP pour exiger des excuses officielles de la part du mouvement Ennahdha et de la présidence du Parlement.

جميلة كسيكسي تنعت كتلة عبير موسي بـ "الكلوشارات" و "الباندية"

حالة من الفوضى داخل البرلمان..جميلة كسيكسي تنعت كتلة الدستوري الحر (عبير موسي) بـ "الكلوشارات" و "الباندية"

Posted by Tunivisions Magazine on Tuesday, December 3, 2019

En cause : la députée Ennahdha Jamila Ksiksi, qui a qualifié les députés du PDL de « clochards » et de « bandits » lors de son intervention.

Après cette déclaration, les députés du PDL ont passé la nuit à l’ARP et ont menacé d’y rester jusqu’à ce qu’ils reçoivent des excuses. Ils ont même bloqué, le lendemain, l’accès au bureau de Rached Ghannouchi.

Abir Moussi, présidente du PDL et ancienne secrétaire générale adjointe du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) dissout après la révolution, a publié chaque jour sur sa page Facebook des vidéos en direct, montrant les députés munis de couettes ou dans le noir après le départ des employés du Parlement, assurant qu’elle campait sur sa position.

Plusieurs députés ont dénoncé l’attitude des députés, qui selon eux, entravaient la marche des travaux du Parlement, la date butoir de l’examen du budget et de la loi de finances 2020 étant fixée au 10 décembre.

Ghazi Chaouachi (bloc démocrate) a même appelé à l’intervention des forces de l’ordre pendant que d’autres députés plaidaient pour la réconciliation.

Réunion de réconciliation

Mais la situation a empiré lorsque Abir Moussi, qui se présente comme défenseur des principes bourguibistes (modernisation de la Tunisie, défense des droits des femmes, etc.) et fervente opposante aux islamistes, a pris la parole pour rappeler ses exigences.

C’est alors que le député de la coalition al-Karama (islamiste), Rached Khiari, s’est mis en face de la caméra pour empêcher la retransmission de l’intervention de la députée et a fini par lever le signe de Rabia (symbole de ralliement des Frères musulmans), vieux sujet de discorde entre Abir Moussi et les députés al-Karama.

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أجواء مشحونة بمجلس نواب الشعب بعد رفع راشد الخياري شعار رابعة أمام الكاميرا أثناء مداخلة النائبة عبير موسي

Posted by ‎دلتا نيوز Delta News II‎ on Sunday, December 8, 2019

La séance de dimanche matin s’est donc tenue dans un climat de tensions, aggravé par la publication, pendant la semaine, de publications et images racistes contre la députée Jamila Ksiksi, relatives à sa couleur de peau, par un internaute partisan du PDL.

Jamila Ksiksi a exigé à son tour des excuses et a déclaré avoir porté plainte contre l’internaute.

Abir Moussi a nié l’implication des membres de son parti dans ces publications, affirmant que les députés d’Ennahdha sont connus pour « leurs mensonges » et que « les profils sur Facebook sont incontrôlables ». Elle a rappelé qu’elle, comme les partisans destouriens, n’étaient pas épargnés par les insultes.

Dans une déclaration aux médias, Abir Moussi, qui s’obstine à appeler les députés Ennahdha al -khwan (les Frères musulmans), avait assuré que la levée du sit-in était « tributaire des excuses du bloc des Ikhwan et de la présidence de l’ARP ».

Samedi, le président du Parlement a convoqué les deux députées à une réunion de réconciliation. Seule Jamila Ksiksi s’est présentée. Abir Moussi a refusé « la présentation d’excuses mutuelles », se considérant comme la seule victime dans cette affaire.

Un « show »

Des partisans du PDL se sont rassemblés, pendant le week-end, devant le siège du Parlement en soutien aux députés qui observaient le sit-in.

Ces derniers n’ont pas hésité à sortir les saluer, Abir Moussi a même prononcé un discours de remerciement. « La Tunisie moderne et civile va l’emporter. Il n’y aura pas de place pour l’extrémisme et ceux qui font le signe de Rabia », a-t-elle promis.

Dans la soirée de dimanche, le bureau de l’ARP a publié un communiqué dénonçant les qualifications à l’encontre du PDL et s’est engagé à les retirer, comme il a appelé à la bonne marche des travaux du Parlement et au respect de l’éthique parlementaire. Mais Abir Moussi a refusé les excuses.

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Le jour de la prestation de serment des députés, elle s’était aussi retrouvée sous les projecteurs pour avoir refusé de prêter un serment collectif.

Alors que le président de l’ARP prononçait la prestation de serment, cette dernière a demandé son interruption, prétextant l’absence de quelques députés. Mais les députés ont continué à répéter en chœur la prestation de serment derrière Ghannouchi, puis l’hymne national, ne lui laissant pas l’occasion de s’exprimer.

Abir Moussi et les députés de son parti ont prêté serment, seuls, et en se filmant avant de publier la vidéo sur les réseaux sociaux. Plusieurs observateurs ont qualifié cet acte de « show », « un avant-goût » de ce qui attend les plénières pendant les cinq prochaines années.